‹ MandrinChapitre 124 sur 266 · Pierre Joigneaux, loc. cit · texte numérisé non relu

Pierre Joigneaux, loc. cit

3. Relation publiée dans la Nouvelle revue rétrospective 10 nov. 1903, p. 300.

Le bon abbé note que « le chevalier Mandrin » rendit toute précaution inutile par son arrivée précipitée.

Comme c'était jour de marché, il y avait beaucoup de voitures aux abords de la porte de la Madelaine, où les Mandrins se présentèrent. Le pont était encombré de charrettes entoilées. Les contrebandiers y arrivèrent péJe-méle avec la garde montante de l'échevin Terrant.

Celle-ci veut défendre l'accès du pont rempli de carioles k limousine grise. Une fusillade s'engage. Pan! pan! pan! Parmi les défenseurs de la place, le tailleur Sébastien Bonvoux et un nommé François, huissier, « qui avait servi longtemps » et qui poussait la porte de la ville pour la fermer — sont tués. Un soldat du régiment d'Auvergne, Jacques Gattand, en semestre chez son père, qui était marchand mercier, se montre au haut des remparts. Il tombe dans les fossés, frappé d'une balle. Le soldat avait été tué par Joseph Bertier1. Un autre bourgeois, un vitrier, nommé Manière, est grièvement blessé. Le reste se met en débandade. Les Beaunois avaient fini de rire. Ces contrebandiers avaient des fusils qui vous tuaient les gens, ce qui était une singulière plaisanterie.

Tandis qu'une partie des Mandrins pénètrent dans la ville par la porte ouverte, leurs camarades grimpent quatre à quatre un escalier qui était à côté de la porte, appliqué au mur, jusqu'au haut du rempart2.

Dans les rues de Beaune, les contrebandiers font éclater des salves de coups de fusil. Les habitants fuient sans distinction; ils se terrent. Les Mandrins sont maîtres de la ville. Il est midi.

Les Mandrins sont 66 ou 67 hommes. Ils ont des fusils

i. Jugement de Bertier, Archives de la Drame, B 1304, f. 284.

2. Relation du chapitre de Beaune, Archives de la Côte-d'Or, G 2379.

à deux coups, des fusils à munition, des carabines et des biscaïens1 .Ils sont jaunes et bronzés2. « La plus grande partie, notent les chanoines du chapitre, étaient en « habits de Savoyard ». Us ont bien l'air de bandits : paquets de haillons où brille l'acier des armes. Ils ont de petits chevaux vifs et nerveux, mais qui semblent harassés de fatigue. Au milieu d'eux, Mandrin, leur capitaine, est resplendissant, avec son habit gris à boutons jaunes, sa veste de panne rouge à carreaux, un mouchoir de soie autour du cou, et son grand 'chapeau de feutre noir, festonné d'or, à point d'Espagne, d'où s'échappent des cheveux en queue. A sa large ceinture sont fixés un couteau de chasse et deux pistolets. Il tient en main son fusil à deux coups armé d'une baïonnette. « Il avait le visage basanné et pipé, un peu gravé de petite vérole*. »

Les Mandrins se comportaient civilement dans les villes qu'ils occupaient et n'y rudoyaient que les gens de la Ferme ; mais ils n'admettaient pas qu'on leur fit l'injure de les recevoir au son du tocsin, avec des bourgeois en armes aux barrières et en leur fermant la porte au nez. Leur dignité voulait qu'ils fissent payer ces outrages4.

La prudence leur commandait en outre, dans une ville qui paraissait hostile, de ne permettre à aucun habitant de demeurer dans la rue. Us tiraient indistinctement sur quiconque montrait un coin de son visage, de manière à rendre les rues désertes et à faire clore les volets. Au reste, c'était invariablement leur tactique dans les localités où ils

1. Lettre (20 déc. 1754) de M. Tavault, contrôleur à Beaune. Collection Chaleyer, à Firminy, Loire.

2. Relation du chapitre de Beaune. Archives de la Côte-d'Or, G 2379.

3. Relation du chapitre de Beaune. Ibid. — Lettre de M. Tavault, collection Chaleyer à Firminy. — Relation publiée par Pierre Joigneaux, loc. cit.

4. Lettre (4 mai 1755) du comte de Marcieu au ministre de la guerre. A. G. me. 3406, n*93.

ne sentaient pas que l'opinion publique était pour eux.

Mandrin était, comme de coutume, parfaitement instruit de tout ce qui concernait la localité. Il en avait donné la preuve en choisissant exactement pour l'attaque, le point faible des remparts.

Il descendit au « logis » de « la Petite Notre-Dame », faubourg de la Madelaine. C'était l'auberge la plus voisine de la ville, car il ne voulait pas pénétrer à l'intérieur des remparts, se sachant poursuivi par les soldats du roi. Il plaça des sentinelles à la porte du « logis », et, après avoir mis ses pistolets sur le lit de la chambre où il s'installa, il commença à donner ses ordres. Il plaça des hommes à la tête du pont de la ville, d'autres à la porte et d'autres sur les remparts ; puis il fit entrer dans Beaune trente de ses cornpagnons, distribués en trois corps de dix hommes chacun, qui se suivaient à cent pas de distance.

Les trente Mandrins longèrent Saint-Pierre et s'engagèrent dans la grand'rue. Tout passant ou tout curieux qui mettait le visage à la fenêtre recevait un coup de fusil. Ils arrivèrent ainsi au corps de garde, dont ils s'emparèrent. Quelques balles logées dans l'horloge communale firent cesser le tocsin. « Ils donnèrent tant d'épouvante et causèrent tant d'alarme qu'on ne savait que devenir1 ».

L'hôtel de ville, dont les Mandrins se rendirent maîtres, était une petite construction du xive siècle, la porte d'entrée à voussure en tiers-point, deux tourelles à toit pointu aux angles et, au fronton, entre les fenêtres garnies de barreaux de fer, les armes de la ville flanquées à droite et à gauche de deux porcs-épics en haut relief. Sur la place de l'Hôtelde- Ville, le restant des contrebandiers se rangèrent militaire-

4. Lettre (20 dêc. 4754) de M. Tavault, contrôleur à Beaune. Collection Chaleyer à Firminy (Loire).

ment. On ne voyait plus forme humaine dans les rues, où quelques chiens vaguaient à la recherche de leurs maîtres.

Mandrin avait tout réglé d'une manière précise et ses ordres étaient exécutés ponctuellement.

A la prison de la ville, quelques compagnons exigèrent du geôlier le livre d'écrou. Ils rendirent la liberté aux détenus pour contrebande ou pour dettes; les autres prisonniers, incarcérés pour motif infamant, vol ou escroquerie, furent laissés sous les verrous.

Cependant, au faubourg de la Madelaine, Mandrin déjeunait avec son état-major. Le prix du déjeuner monta à 52 écus. Il donna la pièce à la servante. Au logis de la Petite-Notre-Dame, pour reprendre l'expression dont se sert un des ecclésiastiques qui nous renseignent si précisément, Mandrin « tenait sa Cour1 ». Il avait mandé devant lui le maire de Beaune, M. Pierre Gillet; mais celui-ci avait jugé prudent de se cacher. Les Mandrins trouvèrent le précepteur de ses enfants, Claude Monnot, et le menacèrent d'un coup de pistolet s'il n'amenait pas le maire sur-le-champ. Et le maire de Beaune fut conduit entre deux Mandrins, comme un prisonnier de guerre, au logis de la Petite-Notre-Dame, dans le faubourg de la Madelaine.

Chemin faisant, les compagnons rencontrèrent M. Courtot de Montbreuil, « qui était habillé de bleu ». Us le prirent pour le colonel Fischer et l'obligèrent à venir avec eux2.

Le maire de Beaune arrive au logis de la Petite-Notre- Dame. Mandrin se lève pour le recevoir. Le bandit était très irrité. « Ce chef de bande, dit un des spectateurs, était bien pris de son corps, résolu dans sa pose, bref de la

1. Relation publiée dans la Nouvelle revue rétrospective, 10 nov. 1903, p. 301.

2. Relation du chapitre de Beaune. Archives de la Çôte-d'Or, G 2370.

parole et du geste. Son visage, énergique dans l'expression, était moitié hâlé, moitié terreux1. »

Mandrin annonça au maire de Beaune que, pour punir ses concitoyens de la manière dont ils s'avisaient d'accueillir les étrangers qui leur faisaient l'honneur de se présenter à leurs portes, il frappait la ville d'une contribution de 25000 francs. Gillet se récria. Il avait une âme de diplomate et aurait voulu entamer une négociation. Il cherchait à faire agréer des excuses : les Beaunois ne connaissaient pas Mandrin qui était venu un peu brusquement avec ses amis; mais le contrebandier était pressé, il répliquait d'un ton vif et cassant :

« Vous n'avez pas 25000 livres? adressez-vous aux employés de la Ferme.

— Emmenons le maire à défaut, insinuait Bertier d'un ton goguenard.

— Tu entends, Gillet, les camarades veulent t' emmener » ? appuyait Mandrin.

Et comme le maire hésitait encore :

« Gillet, tuas entendu?»

On se mit finalement d'accord à 20000 livres. Suivant le conseil de Mandrin, le maire les envoya quérir chez M. de Saint-Félix, receveur du grenier à sel, et chez l'entreposeur des tabacs, M. Es tien ne.

Tandis qu'on attendait que l'argent fût apporté, Mandrin se plaignit auprès de M. le maire de ce qu'on lui avait fait boire à son auberge un vin qui avait mal défendu la réputation des fameux crus de Beaune.

« J'en ai du bon dans ma cave, répondit M. Gillet, et je vous en offrirais de grand cœur, si nous étions chez moi.

Page 1