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Lettre de M. Bertrand de Ghalon du 23 décembre

I8î LA CARRIÈRE DE MANDRIN

Pais les contrebandiers se rendirent chez le contrôleur, M. Raudas, a par équivoque », comptant qu'il était le receveur du grenier à sel. ce Mais ils ne me trouvèrent pas, écrit le contrôleur lui-même. Je fus averti de leur arrivée et je m'en fus tout de suite prendre de l'argent que j'avais en caisse et le portai chez un ami. »

De là, ils furent chez le receveur du grenier à sel. Celui* ci avait fermé sa porte, mais les Mandrins l'enfoncèrent et entrèrent en tumulte. Ils réclamaient 100000 livres. Le receveur en offrit i 000.

« J'ai envoyé le restant de mon argent à Chalon.

— J. F..., voilà un cheval tout sellé. Tu n'as qu'à mettre tes bottes, nous t'emmènerons avec nous ! »

Le receveur expliqua qu'il avait un ami en ville qui pourrait lui prêter 3000 livres, lesquelles, avec les i 000 livres qu'il possédait, feraient une somme de 4000. Mandrin était pressé : dragons et fusiliers étaient à ses trousses ; il transigea.

Après avoir pris possession de ces quatre mille livres, en échange de plusieurs ballots de marchandises et d'un nouveau reçu signé « le capitaine Mandrin », on crut devoir rendre visite au capitaine général des Fermes. Celui-ci, il ne s'agissait de rien moins que de le tuer. Fort heureusement, demeura- t-il invisible. « Ils enfoncèrent armoires, bahuts, commodes, cabinets ; ils lui volèrent tout ce qu'Us trouvèrent ». Enfin, la visite obligée à la prison. Le geôlier est contraint de faire comparaître les détenus devant Mandrin, l'un après l'autre :

« Pourquoi es-tu en prison ?

— Monsieur pour sel.

— Sors. Et toi ?

— Monsieur, pour dettes.

— Sors !4 »

Tous les prisonniers furent ainsi élargis, « en sorte que la prison est demeurée vide. »

Les Mandrins quittèrent Seurre entre minuit et une heure.

Après leur départ, on y forma une compagnie de jeunes gens qui furent exercés par un capitaine dans Fischer : braves volontaires qui se promettaient, le cas échéant, d'accueillir i coups de fusils le retour des contrebandiers *.

Ceux-ci furent coucher à Corberon, où ils passèrent la nuit du 17 au 18 décembre. Ils marchaient sur Beaune*.

Les Beaunois avaient beaucoup ri de la peur manifestée par M. de Tavanes, gouverneur de Bourgogne, quand il leur avait fait passer l'avis de se tenir sur leurs gardes contre une attaque possible des margandiers. « Ils regardaient la crainte de M. de Tavanes comme une frayeur panique, ne pouvant pas s'imaginer qu'une poignée de contrebandiers pût faire contribuer des villes 4. »

4. Lettre de M. Raudas, contrôleur à Seurre, en date du 1S décembre 1754 (Collection Chaleyer, à Firminy, Loire). Communication de M. Ul. Rouchon.

2. Registre des délibérations de la communauté de Seurre (Gote-d'Or) & la date du 9 mars 4755 (où la compagnie est dissoute).

3. Pour l'histoire de la prise de Beaune par Mandrin, on a un récit précis et détaillé dans un des volumes des registres capitulaires de la collégiale Notre-Dame, Archives de la Gôle-d'Or, reg. capit. de N.-D. de Beaune» 4753-1760, pp. 49-51. Cette relation a été publiée avec des enjolivements par Rossignol, Histoire de Beaune (Beaune, 4854), p. 434. Elle est utilisée ici d'après une copie conservée aux Archives de ;ïa Côte-d'Or, G 2379, obligeamment communiquée par l'archiviste M. Ferdinand Claudon. En outre une relation anonyme conservée à la Bibl. nat., ms. nouv. acq. franc. 869S f. 284-85 (Ms Joursanvault), publ. dans la Nouvelle Revue rétrospective, 40 nov. 4903, p. 299-308. L'auteur en est un ecclésiastique qui fut témoin des événements. Pierre Joigneaux, dans ses Chroniques de Bourgogne, n«3, 17 sept. 4843 (Beaune), p. 33-35, a tracé un récit de la prise de Beaune d'après une relation inédite de Henri Clémentel et des souvenirs recueillis dans la ville. M. Ulysse Rouchona mis à notre disposition la copie de deux lettres où il est question de ces événements, l'une écrite le 20 décembre 4754 par M. Tavault, contrôleur à Beaune, et l'autre lettre écrite le 19 décembre 4754, par M. de La Rue, contrôleur de9 actes à Nolay, lettres conservées dans ta collection Chaleyer (Firminy, Loire). Voir enfin [Terrier de Cléron], Abbrégéy p. 37-38. — Cf. Henri Bouchot, Mandrin en Bourgogne,^. 8-19.

4. Relation du chapitre de Beaune. Archives de la C4te-dOr, G 2379.

L'alarme fut donnée à Beaune par des « bonnes femmes » de Corberon venues au marché. Beaune avait des fortifications imposantes, dans le grand style du xvn* siècle. Le Conseil de ville se réunit d'urgence sous la présidence du maire. Il fut décidé que Ton fermerait les portes « en ne tenant que le guichet ouvert », que l'on garnirait les remparts de milices et que les Beaunois étonneraient la France par l'énergie de leur résistance.

Le 18 décembre, entre onze heures et midi, par le chemin de Corberon, les Mandrins arrivent, sur la route durcie par la gelée, au galop sonore de leurs chevaux. Déjà ils aperçoivent la ville, entourée de son croissant de collines, blanches de neige sous le ciel bas.

On a déjà comparé l'organisation des contrebandiers à celle des flibustiers français d'Amérique. Ici encore on doit mettre en parallèle la manière dont quelques douzaines de Mandrins se rendent maîtres de villes fortifiées, et celle dont une quarantaine de Frères de la Côte, entassés dans une barque non pontée, s'emparaient des grands galions d'Espagne.

Les Mandrins approchent des faubourgs de Beaune qui sont fermés par des barrières.

Derrière les faubourgs, la ville close d'un rempart de grosses pierres, avec des tours d'angle, et, aux saillies, des échauguettes en encorbellement. Au pied des murs, un large fossé, où, dans le terrain humide, ont été plantés des saules qui ont grandi rapidement. De leur ramure touffue, ils entourent la cité d'une large couronne vert pâle1. Et quand le vent en renverse les feuilles c'est, tout autour des remparts, une couronne argentée. On accède aux portes d'entrée par des ponts dormants, i. Relation du chapitre de Beaune. Archives de la Côte-fOr; G 2379.

Au faubourg de la Madelaine, la garde de la barrière avait été confiée à l'adjoint Terrant, homme d'esprit qui s'était beaucoup amusé, non seulement de la « frayeur panique » de M. le gouverneur de Bourgogne, mais aussi de la terreur des bonnes femmes de Corberon accourues pour raconter, dans un état d'agitation extraordinaire, « la couchée des bandits ». A la barrière de la Madelaine, il rangea ses hommes d'une manière symétrique, un groupe à droite, un autre à gauche, d'autres en arrière, bien au milieu; le restant au troisième plan, sur deux rangs; puis, après avoir vérifié les alignements, sans prendre d'ailleurs le soin de fermer la barrière, « il s'occupa à déjeuner dans une maison du faubourg avec ses amis, qui avaient été auprès de lui rire de la peur qu'on avait des Mandrins1 ».

Les convives se sont levés. Du haut du beffroi communal, le tocsin répand l'effroi. Les éclaireurs, que le maire a envoyés dans la direction de Seurre, sont revenus, hors d'haleine, pour dire que les brigands se trouvaient à Chalanges, hameau de Beaune2.

Des armes brillent au loin, sur la route. En hâte les hommes que l'adjoint Terrant a placés en une si belle ordonnance abandonnent la barrière qu'ils laissent ouverte. Ils ne songent qu'à se replier sur la ville. « L'homme le plusintrépide, écrit un abbé qui se trouvait à Beaune, eût frémi, je ne dis pas de crainte, mais d'horreur en les voyant arriver. Ils traversèrent le faubourg Madelaine à grande course de cheval, fusils hauts et criant unanimement :

« Tue! tue! mettons le feu à la ville8! »

1. Relation du chapitre de Beaune. Archives de la C6te-d?Ort G 2379.

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