Ibid
répéter avec insistance que, décidément, il fallait partir en emmenant le maire comme otage. Gillet s'ingéniait à imaginer de bonnes paroles pour faire prendre patience.
« Mandrin lui, au moindre bruit, prêtait l'oreille, étant toujours en crainte des régiments mis à sa poursuite *. » Enfin, sur les deux heures et demie, Estienne, entreposeur des tabacs, et Saint-Félix, receveur du grenier à sel, arrivèrent avec les 20 000 francs. Ils comptèrent au bandit 700 louis d'or de 24 livres, parmi lesquels il y avait six demi-louis; le reste en trois sacs remplis d'argent blanc.
M. David de Chevannes, qui avait accompagné M. le maire, crut le moment propice, tandis que l'on présentait cet argent au contrebandier, de hasarder une plaisanterie. Il avait entendu vanter les bonnes œuvres de Mandrin, ce qui prenait aux gros pour donner aux petits ».
« Vous qui êtes si charitable, vous avez là des demi-louis pour faire vos aumônes. »
Mandrin ne répondait pas.
« N'est-ce pas vrai, répéta M. de Chevannes, d'un air plaisant, que vous avez bien là de quoi faire des aumônes ?
— Ne me le répétez pas une troisième fois, dit Mandrin, en regardant M. de Chevannes « avec des yeux foudroyants * ».
Celui-ci se tut ; il se retira modestement au second rang, et, sans qu'on prît garde à lui, il se retira.
Comme le maire voulait faire compter et peser l'argent :
« Il n'est pas besoin, dit Mandrin, vous êtes d'honnêtes gens. Je m'en rapporte à votre droiture. Vous ne voudriez pas me tromper. »
Il mit une partie de l'or dans sa ceinture, le reste dans
1. Relation du chapitre de Beaune. Archives de la Câte-cTOr, G 2379. 8. Ibid.
son gousset. Il confia les sacs d'écus à l'un de ses lieutenants. Puis, demandant du papier et une plume :
« Je dois vous faire une quittance. Les fermiers généraux ne tiendraient pas compte aux receveurs, si je ne donnais un reçu. »
Et, « mettant un genou en terre », il écrivit le billet suivant:
« Je, soussigné, Louis Mandrin, reconnais avoir reçu de MM. de Saint-Félix et Estienne, entreposeurs des Fermes dans la ville de Beaune, la somme de vingt mille livres, dont MM. les fermiers généraux leur tiendront compte pour des ballots de tabac que j'ai déposés chez l'entreposeur de Seurre. A Beaune, 18 décembre 1754.
Signé : « Louis Mandrin l. »
Il donna en outre un bon sur les ballots de tabac qu'il avait laissés chez l'entreposeur.
Cependant les contrebandiers, qui s'étaient répandus dans la ville, n'avaient pas laissé d'y commettre quelques excès. Une bonne vieille vint dire au capitaine que ses hommes lui avaient pillé des effets. Et Mandrin de lui remettre cent vingt livres, que la pauvre femme prit en lui baisant la main avec des larmes de reconnaissance'. L'horloger Midot, qui tenait un magasin de poudre à feu, se plaignit lui asssi, d'avoir été « butiné ». Mandrin le fit rentrer en possession de ce qu'on lui avait pris. Il fit payer largement tous les cabaretiers qui avaient « traité » sa troupe.
A quatre heures moins le quart, le chef donna le signal du départ. Rendu à sa belle humeur par le vin de M. le Maire, Mandrin, en se mettant en selle, le salua de son chapeau, et ceux qui se tenaient auprès de lui :
1. Relation du chapitre, Archivée de la CôtenTOr, G 2319. *. lirid.
« Messieurs, à vous revoir au Carnaval l ! »
La troupe des margandiers se rangea militairement, et, longeant les fossés, elle quitta la ville en passant par le faubourg et par la porte Bretonnière. Elle prit la route de Chagny.
L'ordre du départ fut exécuté si rapidement que l'un des contrebandiers en fut oublié dans la ville, où le lendemain il fut pris et mis en prison. Ce brave avait fait honneur, plus que de raison, au vin de Beaune. On l'avait trouvé, dormant sous une mangeoire à côté de son cheval et couché sur son fusil *.
On imagine la stupeur que provoqua la prise, par soixante bandits, d'une ville de huit mille habitants, et qui s'était mise en défense. La gravure, la poésie s'emparèrent de cet exploit. Voici une image où l'on voit Mandrin armé d'un fusil à baïonnette, l'air triomphant sous son grand chapeau de feutre rabattu par devant. A droite, le maire de Beaune s'incline humblement, tenant en mainte reçu de 20 000 livres. Au bas de l'estampe on lit :
Réfractaire de l'Etat, toujours fier et tranquille,
Suivi partout de ses brigands, A Beaune, il sut forcer le maire de la ville,
A lui verser vingt mille francs.
Ces vers manquent évidemment d'envolée poétique ; mais ils disent bien ce qu'ils veulent dire.
D'autre part, le fameux Piron, fin et caustique et Bourguignon, et qui rappelle souvent dans ses œuvres le surnom peu flatteur dont lesBeaunois étaient désignés en Bourgogne, « les
1. Lettre (19 déc. 1754) de M. de La Rue, contrôleur des actes à Nolay. Collection Chaleyer, à Firminy (Loire).