‹ MandrinChapitre 139 sur 266 · Lettre du subdélégué d'Ambert, 8 janv · texte numérisé non relu

Lettre du subdélégué d'Ambert, 8 janv

2. Le subdélégué d'Issoireà l'intendant d'Auvergne, 24 déc. 1754. Archives du Puy-de-Dôme.

3. Le subdélégué d'Ambert à l'intendant d'Auvergne, 24 déc. 1754. Archives du Puy-de-Dôme.

4. M. Lussigny à M. Mignot de Genety à Thiers, 26 déc. 1754, Ambert. Archives du Puy-de-Dôme.

5. Lettre du chevalier de Larnage, commandant de troupes à Thiers, 25 déc. 1754. Archives du Puy-de-Dôme.

tinuelleinent leurs compagnons de hâter leur allure1. Les Fischer les serraient toujours de près. Un corps de cent vingt hussards et dragons arriva à Ambert, sur les huit heures du soir, le jour même où les Mandrins y avaient passé; ils en repartirent le lendemain à quatre heures du matin2. Fischer et ses hommes étaient, eux aussi, exténués, mais ils activaient la poursuite. Ils prirent un guide avec eux, qui les conduisit à Marsac.

Les Mandrins, sans leur chef, firent halte à la Chaise-Dieu, où ils entraient pour la seconde fois. Ils y arrivèrent le 24 décembre sur les sept heures du soir. La petite ville se groupe au sommet de la colline, en s'abritant au pied de la magnifique basilique lourde et massive, qui, du haut de son large escalier, la domine de son formidable carré de pierre, et semble vraiment, pour reprendre une comparaison souvent usitée, la poule qui veille sur ses poussins. Du bas de la colline jusqu'en haut, jusqu'aux premières maisons du bourg, ce ne sont que prairies. Elles se superposent, par étages, soutenues par des terrassements. Les paysans y laissent paître librement leurs vaches et leurs cochons. Tout autour, ondulant à l'horizon, les hautes collines du pays vellave — des montagnes si Ton veut. Elles sont couvertes de forêts de pins et de sapins. Les Mandrins les virent couvertes de neige, d'une neige éclatante et blanche, mais qui bleuissait par nuances insensibles, avec l'éloignement, dans la pureté de l'air.

Les Mandrins montèrent par la route rocailleuse, entre les murs formés de blocs de rochers posés l'un sur l'autre,

1. M. Lafont, subdélégué d'issoire à M. de la Michodière, intendant d'Auvergne, 24 déc. 1754. Archives du Puy-de-Dôme.

2. M. de la Michodière, intendant d'Auvergne à M. de Saint-Priest intendant de Languedoc, 27 déc. 1754, Clermont, Archives de l'Hérault, C 1979. — M. Lussigny à M. Mignot de Genety & Thiers, 26 déc. 1754, Ambert. Archives du Puy-de-Dôme.

sans ciment, sous les hautes rangées de frênes et de peupliers. La Chaise-Dieu n'a pas d'enceinte et cependant elle a l'aspect des villes féodales, où chaque maison est une forteresse : des tours massives reliées par des courtines, de vieux murs percés de meurtrières, des échauguettes et des mâchicoulis, des tourelles à poivrières et des fenêtres défendues par de lourdes grilles de fer.

A la Chaise-Dieu, en l'absence de Mandrin, demeuré à Marsac, on va constater une fois de plus quelle était la conduite de nos contrebandiers quand ils n'étaient pas sous la direction de leur jeune capitaine. Ce sont assurément les mêmes procédés, ceux qu'il leur a appris, mais appliqués avec une brutalité qu'il ne tolérait pas. Puis l'allure joyeuse, voire élégante que Mandrin donnait à ses déprédations, l'ampleur de son geste ont disparu1.

Arrivés à sept heures du soir, les Mandrins commencèrent par s'emparer des avenues de l'église pour empêcher qu'on ne sonnât le tocsin; puis ils furent se loger, avec leurs chevaux, chez Jacques Pouzol, à l'hôtel du Cheval-Blanc, et chez la veuve Moulin, à l'Ecu-de-France; les hôteliers « n'ayant pu résister à la force des contrebandiers intrépides, redoutables et armés », pour reprendre l'expression du procès verbal dressé par le notaire Jean Pouzol.

Le buraliste, Joseph Richard, désireux de se soustraire aux mauvais traitements dont son fils, Jean, avait été victime, de la part de la même bande, deux mois auparavant, s'était enfermé chez lui. On vient de dire que les maisons de la Chaise-Dieu constituaient par elles-mêmes de petites forte-

1. La conduite des Mandrins, lors de leur seconde expédition à la Chaise* Dieu, est connue par le procès-verbal de Jean Pouzol, notaire royal, qui note les dépositions des témoins, La Chaise-Dieu, 25 déc. 1754, Archives du Puy-de-Dôme, C 1644, publ. par H. Mosnier, Tablette hist. du Vetay, VII, 49-59 (n« du 1" sept. 1876) et par Ulysse Rouchon, p. 9M05.

resses ; aussi les Mandrins ne purent-ils forcer celle du buraliste, et se retirèrent-ils en proférant des menaces et des jurons, après avoir, dans leur colère, brisé les contrevents des fenêtres et cassé des carreaux à coups de fusils. Mais ils surprirent un autre buraliste, marchand de tabac en détail, Jean Michaud. Ils entrèrent chez lui « sourdement », tandis qu'il était assis, devisant avec sa femme, au coin de l'âtre. Les uns le mirent en joue, les autres le menacèrent de la pointe de leurs baïonnettes. Il leur fallait 10 000 livres. Michaud et sa femme prient et supplient. Jamais ils n'ont disposé de somme pareille. Et tandis que les uns bourraient le malheureux buraliste de coups de crosse, d'autres enfonçaient les armoires de la maison, forçaient les tiroirs où il ne se trouva en dernier compte que 70 livres que nos compagnons refusèrent de recevoir. Ils exigeaient que la femme Michaud allât emprunter de l'argent chez ses amis et connaissances, et comme la malheureuse disait qu'elle ne savait personne qui pût lui prêter de l'argent, les contrebandiers entraînèrent le mari à l'Écu-de-France, où coups et menaces recommencèrent à pleuvoir sur lui. Enfin Mme Michaud parvint à réunir 110 livres, pour lesquelles elle reçut une quittance informe de l'un des contrebandiers nommé Prêt-à«boire. Un « récépissé sans signature, au bas duquel trois lettres que l'on ne peut distinguer, à l'exception de celle du milieu qui est un P avec un accent circonflexe au-dessus, et un petit trait au-dessous ». Encore, après avoir encaissé la somme, les bandits ne voulurent-ils pas donner la liberté à Michaud, disant qu'ils avaient été informés que Ton avait envoyé quérir des troupes à Craponne pour les combattre, et que Michaud demeurerait entre leurs mains, comme otage. Ce Prêt-à-boire était un homme de vingt-huit à trente ans, beau garçon, les yeux gris, avec de longs cheveux châtain

clair. 11 s'appelait de son vrai nom Antoine Roche. Il était de Saint-Martin-de-Volans, en Vivarais. Il était d'assez bonne famille, puisque son grand-père avait été notaire et qu'il était marié à Marie Chantalouhe, fille du fermier de la dtme de Cheylas en Vivarais. Les jeunes époux demeuraient au Pont-de-Beauvoisin, partie Savoie. Prêt-à-boire était l'un de ceux qui avaient pris part, le 23 juillet 1753, au fameux coup de main du Pont-de-Beauvoisin, où quelques contrebandiers avaient enlevé, des prisons du roi de France, un de leurs camarades, Gabriel Degat, dit le Frisé. Dans la suite, Prêt-à-boire fut pris, condamné par jugement du 49 janvier 1758 et rompu vif à Valence le 24 janvier suivant1.

Un autre buraliste, débitant de tabac, Grégoire Richard, était parvenu à se sauver de chez lui avec toute sa famille, à l'exception de sa servante, Marguerite Martin. La pauvre fille, entre les mains des margandiers, fut littéralement rouée de coups de crosse et ces brutes menaçaient de l'assommer entièrement si elle n'allait quérir ses maîtres. Enfin, en assurant qu'elle les allait chercher, elle parvint à se tirer de leurs mains et s'enfuit pour ne plus revenir. Les Mandrins l'attendirent quelques instants et, comme elle ne reparaissait pas, ils se mirent à briser les portes du logis, à défoncer « la banque » ; ils s'emparèrent de tout F argent qui s'y trouvait, et prirent en outre cinq douzaines de bagues d'argent. A ce dernier trait encore, on voit que Mandrin n'était pas là. Le 24 décembre, passé minuit, celui-ci rejoignit ses compagnons à la Chaise-Dieu. Dans l'instant même il y

1. Notes communiquées le 24 septembre 1754, au nom du roi de Sardaigne, au gouverneur de la Savoie, éd. J.-J. Vernier, Mandrin et les Mari' drinistes, p. 28; jugement contre Roche, dit Pret-à-boire. Archives de la Drame, B 4304, f. 213.

acheta quelques chevaux, rendît la liberté au malheureux Michaud et fit « décamper » tout son monde1.

Guidés à travers les fourrés profonds du Bois-Noir, par un homme du pays, un certain Laudau2, les margandiers arrivèrent à Fix-Saint-Geneix, où ils descendirent chez la veuve Fontaine, cabaretière, en cette veillée de Noël, au moment même où Ton sortait de la première messe de minuit3.

Les chasseurs de Fischer, qui arrivaient ventre à terre, au nombre de cent cinquante à deux cents, ne les manquèrent à la Chaise-Dieu que de trois heures. Les royaux ne s'arrêtèrent que pour obliger les consuls de la ville à leur fournir des guides et des chevaux, et repartirent dans la direction que les Mandrins avaient prise.

Et, à ce moment même, arrivaient dans le pays, sous le commandement du capitaine Diturbide-Larre, les dragons de La Morlière dont il a été question. Le capitaine Diturbide venait d'atteindre Le Puy et se dirigeait, lui aussi, dans la direction où les Mandrins venaient de lui être signalés. Du Nord et du Sud les contrebandiers étaient menacés : ils allaient être pris entre deux feux.

Bien qu'il fût pressé et qu'il connût le danger si instant, Mandrin voulut s'arrêter une heure, en cette nuit de Noël, sur ces hauteurs couvertes de neige, pour entrer, à Fix- Saint-Geneix, dans l'église pleine de lumières et y entendre les chants en l'honneur du Dieu des pauvres gens. Il assista avec ses bandits à la seconde messe de la nuit ;. Quelles

1. Lettre des consuls de la Chaise-Dieu, 27 déc. 1754, éd. Ulysse Rouchon, p. 110. — Le premier consul de la Chaise-Dieu à l'intendant d'Auvergne, 28 déc. 1754, La Chaise-Dieu, Archives du Puy-de-Dôme. — M. Torrilhon de Pradesaux échevins d'Ambert, 27 déc. 1754, Craponne, ibid. — M. Lussigny à M. Mignot de Genety à Thiers, 26 déc. 4751, Ambcrt, ibid.

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