‹ MandrinChapitre 154 sur 266 · avr. 1755. A. G., ms. 3406, n · texte numérisé non relu

avr. 1755. A. G., ms. 3406, n

A la hauteur des Échelles, le Guiers, affluent du Rhône, se sépare en deux bras qui enserrent le massif de la Chartreuse : le Guiers vif, au cours rapide, et le Guiers mort, immobile par endroits comme un lac. Le Guiers vif marquait la frontière entre la France et la Savoie; mais le lit en appartenait au second de ces deux Etats.

Sur les berges escarpées de la rivière, côté France, avaient été établis, sous le commandement de LaMorlière, les postes des volontaires de Flandre et de Dauphiné, les fameux argoulets. De là, Le Roux de la Motte, con tireur général et agent des Fermes, dirigeait son serNice d'espionnage. Et, sur l'autre bord du cours d'eau, à Saint-Grenix-d'Aoste, à Dqmessin, au Pont-de-Beauvoisin part de Savoie, aux Echelles part de Savoie, à Saint-Christophe part de Savoie, les contrebandiers faisaient leur principal séjour. On imagine les rapports entre Mandrins et argoulets, séparés par une étroite rivière et que, en de nombreux endroits, on pouvait passer « en chemin », c'est-à-dire à gué.

Le Pont-de-Beauvoisin surtout, était en perpétuelle ébullition. La ville, construite sur les deux bords du fleuve, relevait du roi de Sardaigne sur la rive droite, et du roi de France sur la rive gauche. Les deux parties en étaient reliées par le fameux pont construit par François Ier, le point prin-

cipal, et pour ainsi dire le seul point de communication entre la France et la haute Italie, où tant d'ambassades s'étaient rencontrées, où les princesses italiennes, qui venaient épouser des rois ou des fils de roi de France, avaient été remises aux représentants de ces derniers. Le vieux pont du xvie siècle était conservé, il y a quelques années encore, avec sa voûte, très haute, en arc brisé, des touffes de mousse et de bignon blanc prises entre les grosses pierres, et, au centre, le petit obélisque, aux armes de France et de Savoie, surmonté d'une croix, qui avait marqué la limite des deux États.

Les vieilles baraques du Pont-de-Be au voisin, à toitures en auvent, couvertes de tuiles ou de chaume, avec des galeries en saillie sur la rivière, se pressaient, pittoresques et paisibles, sur les bords de l'eau ternie par les lessives et les lavures, entre les bouquets d'aunes et les groupes de peupliers. Les galeries en étaient encombrées par des caisses et par de gros pots en grès où poussaient des fleurs de curé, des dahlias, des soleils, des roses trémières. Le linge aux couleurs bigarrées y séchait au vent de la montagne. Les assises des maisons, noircies et verdies par l'humidité, effritées par le courant rapide, trempaient dans l'eau, au pied des monts. Sur elles semblaient veiller, de leur hauteur impassible, les cimes toujours blanches, éblouissantes dans la clarté du jour.

Sur la place du Pont-de-Beauvoisin, partie Savoie, et sur celle de Saint-Genix- d' Aoste, les Mandrins « faisaient leur carillon ». Ils y faisaient l'exercice au son des fifres et des tambours1, sous les yeux bienveillants des Savoyards ; ils y avaient installé des tirs à la carabine, où les compagnons se rendaient habiles à « démonter » le gâpian'; ils y faisaient

1. Le comte de Marcieu au ministre de la guerre, 9 mai 1755, Grenoble. A. G., me. 3406. n» 208.

2. Le docteur Passerat de la Chapelle au ministre de la guerre, 26 mai 1755, ChàtiUon-de-Michaille. A. G., ms. 3406, n» 268.

publiquement leurs enrôlements, à la manière des sergents recruteurs en France pour les armées du roi. « Les contrebandiers battent journellement la caisse, — écrit M. de la Tour- Gouvernet, commandant pour le roi, au Pont-de-Beauvoisin — ils battent la caisse en proposant de s'engager dans la « bri- « gade de Mandrin. » « Ils promettent beaucoup d'argent, de bons chevaux, du plomb et de la poudre1. » Ils se rangeaient en bataille sur la rive droite du cours d'eau, de préférence à la tète des ponts, d'où ils narguaient les soldats en faction sur l'autre bord. Pour tâcher de mettre fin à ces « indécences », comme disait M. de la Tour-Gouvernet, le chevalier de Chauvelin, ambassadeur à Turin, avait obtenu que l'on installât des dragons piémontais au Pont-de-Beauvoisin, part de Savoie. Mandrins et dragons devinrent frères et amis. Dans les maisons de bouteille, au bord de l'eau, on les voyait vider chopine en un joyeux concert. Ils ne se disputaient que sur la manière dont ils faisaient respectivement l'exercice, par orgueil de corps.

Les Mandrins sont de jeunes gars, de beaux gars, des boute-en-train. Ils plaisent aux filles de Savoie. Us font des chansons sur les argoulets, sur les soldats de La Morlière et sur les filles des villages, part de France, que ces lascars ont pu charmer. Chacun y est nommé par son nom. Sur les rives du Guiers vif, gars et filles de Savoie viennent chanter les chansons des Mandrins, en vue des corps de garde où les argoulets se mêlent aux gâpians. Ceux-ci en prennent ombrage. Le dimanche, 4 mai 1755, plusieurs des chansonniers sont allés entendre la messe à Saint-Christophe, part de France, car il n'y avait pas de service A Saint-Christophe, Savoie. Les argoulets les ont reconnus. Ils tombent sur eux

4. Lettre au comte de Marcieu, gouverneur du Daupbiné, avr. 1755. A. G., ms. 3406, n« 194.

à coups de crosse et de plat de sabre. Les jeunes filles ont leurs robes déchirées, elles sont frappées à coups de poing1.

Mandrin a son quartier général au château de Rochefort en Novalaise, à une petite lieue de Saint-Genix-d'Aoste. Il a installé une vingtaine d'hommes dans le village. Lui-même, dans le château, avec Broc, son lieutenant, et Saint-Pierre, son major, un secrétaire et deux ordonnances, en vrai chef d'état-major, dirige l'ensemble de ses troupes, répandues dans le pays V

Entre Mandrins et argoulets, d'une rive du Guiers à l'autre, ce sont des menaces et des insultes réciproques. Le marquis de Saint-Séverin, banquier et ami de Mandrin, a son château sur les bords mêmes du Guiers. Là, les Mandrins et leurs adhérents sont installés comme chez eux. Gare aux gâpians et aux argoulets qui passent sur la berge opposée ! Quelles bordées de menaces et d'injures, souvent accompagnées d'une grêle de pierres8. Encore doivent-ils s'estimer heureux quand ils n'attrapent pas des coups de fusil \ D'une rive à l'autre du Guiers vif, Ton se tirait, en effet, des coups de fusil, car les gâpians et les argoulets ne laissaient pas de riposter. Au fait, les uns comme les autres, estimaient que c'était encore la meilleure manière de s'exercer.

Et quand il arrivait que la Cour de France faisait des représentations à celle de Turin, celle-ci ne répondait qu'en

1. Procès-verbal du 4 mai 1755, par le notaire châtelain des Echelles. A. G. , m s. 3406, n* 209. — Lettre du capitaine de l'Isle au comte de Marcieu, 16 mai 1755, Saint-Christophe. A. G., ms. 3406, n* 229 bis.

2. Le comte de l'IIospitalau comte de Marcieu (22 mars 1755, Grenoble). A. G., m s. 3406. — Espagnac au ministre (9 avr. 1755, Bourg). Ibid., n* 9t.

3. La Morlière au capitaine de Truchy, commandant les troupes du roi de 8ardaigne au Pont-de-Beau voisin, partie Savoie, 15 févr. 1755, le Pont-de-Beauvoisin, partie France. A. A. E., ms. Turin 224, f. 93.

4. Mémoire de La Morlière « à l'utilité du bien du service du Roi dans la province du Dauphiné ». A. G., ms. 3406, n« 349.

exprimant la plus grande surprise, car ces contrebandiers se tenaient tranquilles en vérité, au point qu'on ne savait même s'ils existaient1; ou bien le comte de Sartirane, ambassadeur sarde auprès de Louis XV, répondait en formulant des plaintes au sujet de violences pareilles dont les sujets du roi son maître avaient été victimes9.

Cette vie animée, bigarrée, marquée d'attentats et de pilleries réciproques, est peinte avec de vifs et pittoresques détails dans les dépêches échangées entre les Cours de France et de Sardaigne.

Le 15 février, sur les sept heures et demie du soir, Bellerose, des volontaires de Flandre, compagnie de Champagne, était en faction sur la rive française du Guiers, au clos de Boissin, a la hauteur du guet de Popet, quand il vit des Savoyards entrer avec des chevaux dans la rivière. Il cria par trois fois : « Qui vive ! » point de réponse. Alors il appela à la garde et fit feu. Un détachement d'argoulets vint pour lui prêter main forte et entra dans la rivière; les Savoyards rétrogradèrent en abandonnant un ballot de peaux de mouton dont s'emparèrent les argoulets. Les Savoyards criaient aux soldats des Fermes qu'ils étaient des J... F.., de F... gueux!

« Tue ! tue ! il faut faire feu sur ces canailles 3 ! »

Et ils leur jetèrent des pierres dont un maréchal des logis fut blessé.

Les argoulets alléguaient que l'on avait voulu franchir de force le territoire, qu'il y avait un passage déterminé, le pont, « et que s'il était libre à tout le monde de traverser le Guiers la nuit, sans raisonner aux sentinelles, on pour-

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