‹ MandrinChapitre 155 sur 266 · Ibid., f · texte numérisé non relu

Ibid., f

3. Enquête faite par Le Roux de la Motte, 24 mars 1755. A. A. E., ms. Turin 224, f. 186.

rait être investi de toutes parts sans que Ton sût par qui1 ». Les Savoyards répondaient que le lit de la rivière était en terre de Savoie et que les paysans y guéaient leurs peaux comme d'usage3. En fin de compte, il fallut restituer les peaux.

Le dimanche 22 novembre 1754, sur les deux heures après midi, au moment où les vêpres sonnaient à Saint- Christophe, part de France, le capitaine de l'Isle, qui y commandait le poste des volontaires de Flandre, s'avança avec quelques hommes sur le devant du château de Bonneste, où il logeait, pour observer un groupe de contrebandiers i cheval, arrêtés sur la rive opposée. Au moment où il s'approchait, l'un de ceux-ci lui cria :

« J... F... ! c'est toi que je cherche ! »

Et deux balles sifflèrent aux oreilles du capitaine.

Les deux hommes à cheval, qui avaient fait feu, étaient « le neveu du Camus » et Pélegrin, « deux fameux contrebandiers ». La Cour de France réclama leur extradition, qui fut refusée s.

Peu après, on tira sur le capitaine de l'Isle une seconde fois, « II n'est pas de jour, écrit cet officier, où mon poste ne soit insulté par ces gens4. »

Il est vrai que le capitaine de l'Isle était particulièrement détesté des Mandrins et des Savoyards. Le chevalier de Balbian, qui commandait pour le roi de Sardaigne aux Echelles, exprimait le vœu qu'il fût éloigné de la frontière, ainsi que Saint-Amour, aide-major dans les volontaires de

1. Lettre de La Morlière (16 févr. 1755). A. A. B„ ms. Turin 224, f. 94-95.

2. Marcieu au ministre, 25 avr. 1755. A. G. ms. 3406, n* 168.

3. Rapport de Farconet, châtelain de SaintrChristophe, 24 nov. 1754. A. A. £., ms. Turin 224, f. 8 v*. — Rouillé à d'Argenson, 9 déc. 1754. A. A. E.t ms. Turin 223, f. 380 — Lettre de la Morlière, 9 janv. 1755. A.A.E., ma. Turin, f. 224, f. 7.

4. De l'Isle & Marcieu, 16 mai 1755. A. G., ms. 3406, n» 229 bit.

Flandre, « ce boute-feu ». « Ce qui vaudrait la tranquillité aux paysans de la grotte qu'ils s'amusent à inquiéter et à menacer1. »

Mais l'homme que les Mandrins considéraient comme leur plus redoutable adversaire, était le contrôleur des Fermes et subdélégué au Pont-de-Beauvoisin, Le Roux de la Motte. Celui-ci était le bras droit de Bouret cTErigny, il était ce la cheville ouvrière » de tous les projets ourdis contre eux. « Il serait à désirer, écrivait le comte de l'Hospital, que les contrebandiers se décidassent à pénétrer, parce que, par les avis soigneux, intelligents et infatigables de M. Le Roux de la Motte, on pourrait n'être que sûr, en les suivant à propos, de leur anéantissement *. »

A cette époque même, Le Roux de la Motte avait conçu i' « espérance et le projet d'attirer et de gagner, à quelque prix que ce fût, quelqu'un des chefs des contrebandiers, pour agir et manœuvrer sûrement, selon les circonstances, et procéder à une destruction générale et efficace d'une bande considérable8 ».

Son choix tomba sur Piémontais. C'était un jeune Italien d'Alexandrie en Piémont, d'où son surnom. Il s'appelait de son vrai nom Louis Jarrier. Il avait vingt deux ans. U était de taille moyenne, avec des cheveux blonds et « crêpés », noués en queue, « un visage rond, blanc et joli ». Son père avait servi dans les troupes d'Espagne. Sa mère, « veuve et boiteuse et demeurant au Pont-de-Beauvoisin, Savoie, quartier d'Aigue-Noire », avait été servante chez Dodelin, l'un des cabaretiers de l'endroit *.

1. Lettres de Balbian, 25 et 87 mai 1755. Arckba de la Savoir

2. 29 mars 1755, le Pont-de-Beauvoisin. A. (?., ms. 3406, m 69.

3. Rapport du comte de Marcieuau ministre de la guerre. A. G., ms. 3406, n« 94. — Dépêche du 17 avr. 1755. A. A. E.t ms. Turin 224, f. 277.

4. Mémoire transmis au Sénat de Savoie, pubt. par J.-J. Vernier, p. 28.

Le Roux de La Motte fut mis en rapport avec le jeune contrebandier par les époux Perrin, du Pont-de-Beauvoisin, où le mari était tanneur.

« M. de La Motte me donna un louis d'or, dit la femme, en m'engageant à le mettre en communication avec Piémontais1. »

Celui-ci avait eu vent de ces projets. Perrin raconte qu'étant allé à Saint-Genix en Savoie, le jour de la fête Notre- Dame de mars (Annonciation), il rencontra sur le pont Piémontais, qui lui dit :

« Vous savez qu'une fois je vous ai donné du tabac pour fumer une demi-douzaine de pipes; je veux encore vous en donner d'une espèce qui est meilleure que celui du bureau; mais je veux que nous buvions chopine. »

Ils retournèrent ensemble à Saint-Genix. Piémontais le mena chez un cabaretier, nommé Sales, où il s'enferma avec lui dans une chambre particulière. Après qu'on y eût apporté de quoi boire et manger, le contrebandier reprit :

<c J'ai fait aujourd'hui mon bon jour (ce qui voulait dire qu'il avait communié). Je veux me convertir et ne plus offenser Dieu; mais je vous regarde comme mon ami. Il faut que vous me fassiez un plaisir pour me tirer de la captivité ».

L'expression employée par le contrebandier est intéressante. Il est libre et indépendant ; mais 1' « outlaw » se sent ce captif » par la contrainte morale qui pèse sur lui.

« Vous connaissez M. Le Roux de la Motte, poursuivit Piémontais; dites lui que s'il pourrait me faire avoir ma grâce en France, comme il l'a fait avoir à Ballet (un contrebandier qui s'appelait de son vrai nom Pierre Drevet et avait femme et enfants à Saint-Geoire en Dauphiné), lequel

i. Information du il avr. 1155. A. G., ms. 3406, n' 101.

Ballet est un coquin, il verrait la manœuvre que je ferais : sauf quatre de mes camarades, je lui ferais prendre toute la bande \ »

Perrin avait peur. Les contrebandiers ne plaisantaient pas avec ceux qui les trahissaient. Il craignait d'être « écartelé ». Les deux compagnons sortirent de l'auberge en se jurant le secret. Piémontais, qui accompagna Perrin jusqu'au bateau de Saint-Genix, ajouta qu'avant tout La Motte devait procurer à sa mère un logement, car si les camarades en venaient à soupçonner ce qui se préparait, la malheureuse femme serait lapidée.

Quand Perrin fut revenu au Pont-de-Beauvoisin, Le Roux de La Motte lui renouvela l'assurance que les plus grandes récompenses seraient données à ceux qui feraient prendre Mandrin.

Le mardi, 8 avril, les époux Perrin allèrent jusqu'à Avressieux, où ils savaient devoir trouver Piémontais. Ils lui montrèrent un sauf-conduit que Le Roux de La Motte venait de leur remettre pour lui, et lui dirent que celui-ci désirait qu'il vint en France ; mais le contrebandier se méfiait, d'autant qu'il s'était vanté publiquement, à plusieurs reprises, de tuer un jour ou l'autre le contrôleur des Fermes. Enfin, il déclara qu'il se rendrait le jour même, vers sept heures et demie du soir, au pré Saint-Martin, sur les bords du Guiers, à trois portées de fusil en aval de la ville. On pourrait ainsi se parler des deux berges opposées, chacun restant en territoire ami. Le contrebandier y mettait encore une condition : qu'on apporterait une bouteille de vin au rendezvous.

Perrin et Marie, sa femme, regagnèrent immédiatement le Pont-de-Beauvoisin (France), en courant. Ils arrivèrent

1. Information du 11 avr. 1755. A. G., ras. 3406, n* 101 et suiv.

en nage. A six heures du soir, Marie Perrin vit Le Roux de La Motte. « Vous viendrez avec moi », lui dit celui-ci et il lui remit une bouteille de vin. Il ajouta :

« Allez m' attendre, avec votre mari, près de la grange qui est au pré Saint-Martin ».

L'intention de La Motte était de se faire accompagner par Diturbide-Larre, le capitaine des volontaires de Flandre que nous avons vu à la Sauvetat; mais celui-ci en fut empoché parce qu'il s'était fait saigner trois fois dans la journée, pour une esquinancie dont il souffrait depuis quelque temps. Le contrôleur des Fermes pria donc un autre officier dans La Morlière, nommé Joseph Duverger, de venir avec lui l.

Au pré Saint-Martin, le Guiers vif fait un coude. Sur la rive française, l'herbe est touffue. Elle y est pleine de violettes * qui répandent leur parfum tranquille dans la douceur du soir. Des clôtures de haies vives, des touffes d'arbres, aunes noirs et saules gris disposés en rideaux : les derniers feux du soleil se sont éteints à la cime des montagnes. La nuit est tombée. Piémontais est venu, en regardant autour de lui, accompagné de deux hommes. Tous trois sont armés. Ils sont venus jusque sur la rive française où les deux hommes se sont cachés derrière des haies coupées et touffues. Le ciel est couvert, il fait très sombre8. Piémontais retourne seul sur la rive savoyarde; il n'a plus d'armes sur lui.

La Morlière avait vivement engagé Le Roux de la Motte à se faire suivre de quelques fusiliers ; mais La Motte avait répondu « qu'il était convenu qu'il irait seul et que si Piémontais voyait quelqu'un, il se retirerait et qu'il ne pourrait plus venir à bout de ses affaires v ».

1. Dépositions recueillies le il avril 1159. A. G., ms. 3406. n* 1<H.

2. La TourGouvernet au ministre delà guerre, 11 avril 1755, le Pont-de- Beauvoisin. A. G., ms. 3406. n* 102.

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