LA RÉCLAMATION DU COMMANDEUR DE SINSAN
allait lui parvenir, en ordonnant la restitution de Mandrin et de ses complices, — ce qui eût été du joli.
La Morlière s'était sauvé à Paris, sans en souffler mot à M. de Marcieu, son chef, laissant à M. de la Tonr-Gouvernet commandant au Pont- de -Beau voisin, le soin d'informer celui-ci de ce qui s'était passé. Or La Tour-Gouvernet ne savait rien de rien. Il no put écrire à Marcieu que ces quelques lignes, où son ignorance des faits introduit encore une erreur :
(( Mandrin vient d'être arrêté, lui cinquième, et Piémontais est du nombre. M. de La Morlière vous en mandera sans doute le détail l. »
La lettre est datée du 11 mai, dix heures du matin.
On sait que Piémontais n'était pas arrêté; quant à La Morlière, il se gardait de mander quoi que ce fût.
Au premier moment, Marcieu se montre naturellement enchanté. Il répond à La Tour-Gouvernet qu'il attend avec impatience la confirmation de la bonne nouvelle et les détails que ne manquera pas de lui transmettre La Morlière. « J'ai donné six francs d'étrennes à votre porteur, c'est le moins pour une si bonne nouvelle1 ».
La confirmation de la capture de Mandrin arriva en effet, aussi bien de la part de La Morlière que de celle de l'Hospital, mais sans le moindre détail. Marcieu étonné, froissé, soupçonnant quelque action repréhensible, en écrit au ministre de la guerre :
« Vous êtes sans doute plus au fait de cette énigme que moi, qui l'ignore parfaitement 3».
La lettre est du 12 mai, sept heures du matin. A midi,
1. La Tour-Gouvernet à Marcieu, 11 mai 1755, le Pont-de-Beau voisin. A. G. ms. 3406, n« 206.
2. Marcieu à la Tour-Gouvernet, 11 mai 1755, 8 heures du soir, Grenoble.
3. Marcieu au comte d'Argenson, 12 mai 1755. Grenoble. A. G. ms. 3406, m 221.
comme elle n'était pas encore partie, M. de Marcieu y ajoute ce post-scriptum :
« Au moment où j'allais cacheter ma lettre est entré chez moi l'aide de camp que m'a dépéché M. de Sinsan. »
Le commandeur de Sinsan — la forme italienne du nom est « Cinzano » — était commandant et lieutenant-général en Savoie pour le roi de Sardaigne. Il résidait à Chambéry.
Il écrivait à son collègue, le gouverneur du Dauphiné pour le roi de France :
« Monsieur,
« L'attentat qui vient d'être commis par les troupes commandées sur la frontière par M. de La Morlière, ce matin (11 mai), sur les terres du Roi mon mattre, est d'une trop grande conséquence pour que je puisse me dispenser d'en faire part à la Cour (de Sardaigne), afin que l'on prenne les moyens de remédier à un inconvénient auquel je n'avais pas lieu de m'attendre, par la délicatesse avec laquelle j'ai toujours cherché à entretenir l'intelligence qui est nécessaire entre voisins. Mais comme on a poussé la hardiesse à un point de violer, non seulement les droits de souveraineté, mais encore d'enlever par violence des personnes qui doivent jouir de l'immunité que l'État d'un autre souverain leur procure, lorsque la rémission n'est point convenue, j'ai l'honneur de lui en faire part (à la Cour de France) par M. de la Fournache, mon aide de camp, persuadé qu'en attendant que me viennent les ordres de Sa Majesté, elle voudra bien donner incessamment les siens, pour prévenir toute violence contre les prisonniers qui ont été faits à Saint-Genix et à Rochefort, et les faire jouir du droit qui leur est acquis, comme