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LA RÉCLAMATION DU COMMANDEUR DE SINSAN

ayant été arrêtés dans les Etats d'un autre souverain, jusqu'à ce qu'il en soit ultérieurement décidé1 ».

Il est bien certain que si le comte de Marcieu, gouverneur de la province et lieutenant du roi, eût connu les circonstances de l'affaire de Rochefort, il eût pris Mandrin sous sa garde, dès après lecture de cette lettre, et qu'il l'y eût conservé jusqu'à ce qu'un accord fût intervenu entre les Cours de Versailles et de Turin, accord qui ne pouvait se faire que parla restitution des contrebandiers enlevés à Rochefort et à Saint-Genix. Aussi, aux renseignements que Marcieu s'empresse de lui demander, Diturbide-Larre, qui a dirigé l'expédition, lui répond-il du Pont-de-Beauvoisin :

« Tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai appris que la troupe des contrebandiers, qui habitent ordinairement Saint-Genix, avaient pris dispute ensemble pour le partage des vols qu'ils ont faits dans leurs courses, de façon que les plus forts ont forcé les plus faibles à se jeter en France, et, par événement, m'étant trouvé, avec partie de nos troupes, sur la frontière, j'ai ramassé Mandrin, quatre autres de ses compagnons, et fait fusiller cinq à six qui se sauvaient. Voilà, Monsieur, toutes les circonstances, et c'est un coup du ciel que le hasard m'ait conduit du côté que ces gens-là fuyaient. Si j'apprends quelque chose de nouveau et d'intéressant, j'aurai l'honneur de vous en faire part*. »

On admirera particulièrement « le coup du ciel ». Diturbide-Larre est fier de son épttre; il en envoie copie à La Morlière, qui est à présent très occupé à se faire valoir dans

1. Le commandeur de Sinsan au comte de Marcieu, 1755, 11 mai, Chambéry. A. G., ms. 3406, n* 216, publ. par Henry de la Bassetiêre, Mandrin et sa bande, dans la Revue de famille, 15 avr. 1893, p. 213.

2. Diturbide-Larre au comte de Marcieu, 13 mai 1755, le Pont-de-Beauvoisin. A. G. ms. 3406, n* 225.

les bureaux de Paris et les antichambres de Versailles. Il y ajoute ces mots : « Vous verrez que, par ma réponse (au comte de Marcieu), je rends l'affaire telle qu'elle doit être, et, sur toutes choses, soyez tranquille1 ». Il concluait : « Pourvu que la Cour soit contente, je m'embarrasse fort peu de ce qu'on peut dire. »

Du moins le résultat fut-il bien celui que les deux complices avaient espéré.

En réponse à la réclamation du commandeur de Sinsan, Marcieu ne peut que répondre en toute sincérité :

« De ma connaissance il n'est pas entré de troupes du Roi, mon maître, en Savoie, et, suivant les nouvelles que je reçois du Pont-de-Beauvoisin, c'est une querelle que quelques contrebandiers ont eue entre eux qui a donné lieu à ce qui est arrivé à Saint-Genix et à Rochefort, dont vous vous plaignez. J'ignore qu'on ait enlevé des sujets de Savoie, et qu'on ait commis aucun attentat qui puisse troubler la bonne intelligence qui règne entre nos souverains et que je m'efforce d'entretenir par toute sorte de moyens. Je supplie donc Votre Grandeur de suspendre son jugement et de s'informer plus exactement * ».

Bouret d'Erigny et La Morlière gagnaient du temps3. C'était l'essentiel. On avait à Valence des magistrats dociles au premier coup de sonnette. Devant que M. le gouverneur de Savoie fût « informé plus exactement », les Fermiers généraux devaient avoir réalisé leur vengeance.

1. Diturbide-Larre à la Morlière, 13 mai 1755,1e Pont-de-Beauvoisin. A. G., ms. 3406, n° 226.

2. Le comte de Marcieu au commandeur de Sinsan, 1755, 12 mai, après* midi, Grenoble. A. G., ms. 3406, n° 216.

3. Sur l'intime collaboration de Bouret d'tërigny, fermier général, en mission dans ces provinces pour l'affaire des contrebandiers, avec La Morlière et Diturbiae-Larre, voir encore la lettre de ce dernier du Pont-de- Beauvoisin, 16 mai 1755, à la Morlière. A. G. ms. 3406, n* 227 dit.

M. Levet, « commissaire du Conseil », qui venait de signer à Valence, en date du 13 mai 1755, l'écrou de Louis Mandrin et de Jean Saint-Pierre, était président d'un tribunal spécial institué à la demande des Fermiers généraux et payé par eux, la fameuse « commission de Valence », nommée aussi « Chambre ardente », tribunal d'exception pour juger les contrebandiers.

Cette commission de Valence avait été créée le 31 mars 1733 l. Elle étendait son autorité sur plusieurs provinces : le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la Provence, le Languedoc et l'Auvergne.

Le motif que le Conseil du roi avait donné pour dépouiller de leur juridiction les tribunaux régulièrement constitués, Parlements et Cours des Aides, était que la compétence de chacun de ces tribunaux ne s'étendait que sur une province déterminée; or, disait le Conseil, « il arrivait que les chefs contrebandiers s'associaient dans une entreprise commune et commettaient leurs délits en des provinces différentes * ». « La multiplicité des délinquants répandus dans divers ressorts devint le prétexte pour la nomination d'un seul et même

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