‹ MandrinChapitre 248 sur 266 · Armes et chausawes sont reproduites ci-contre · texte numérisé non relu

Armes et chausawes sont reproduites ci-contre

Mandrin faisait sauter familièrement mon arrière-grand-père sur ses genoux. »

A la fin de la journée, Mandrin devait avoir les genoux très fatigués.

Mandrin a eu la gloire, qui lui est unique, de donner son nom à ses compatriotes. Les habitants de Saint-Etienne-de- Saint-Geoirs et du pays environnant sont aujourd'hui encore nommés « les Mandrinots ». M. Octave Chenavaz, député de l'Isère, dédie son livre « Aux Mandrinots, mes concitoyens1 ».

Dès les premiers jours, les fermiers généraux s'étaient efforcés d'arrêter l'essor de cette popularité inquiétante. L'abbé Régley, ancien aumônier du prince de Marsan et prieur d'Estréchy (d'autres disent Terrier de Cléron, président de la Chambre des comptes de Dole) accepta la mission d'écrire une biographie de forme populaire, où les faits et gestes de Mandrin étaient présentés sous le jour le plus odieux. Elle parut sous le titre : Histoire de Louis Mandrin depuis sa naissance jusqu'à sa mort, avec un détail de ses cruautés, de ses brigandages et de son supplice. Cet ouvrage fut tiré à des centaines d'éditions, à des centaines de mille d'exemplaires*. Il n'est pas rare qu'on le déniche, de nos jours encore, dans les caisses des bouquinistes : petit livre populaire, imprimé sur « papier à chandelle », en « têtes de clous », jadis offert par le porte-balle qui traversait le village, ou vendu à la foire patronale, parmi les affiquets rustiques et les sabots de bois.

1. Octave Chenavaz, Sotice historique sur la maison patrimoniale de Mandrin, Grenoble, 1892, in-16, p. 5.

2. Les premières éditions sont de \ 755, in-12dcl08 pages. Cetouvrage, attribué jusqu'à ces derniers temps & Terrier de Cléron, aurait été composé par l'abbé Regley d'après Georges Richard, conservateur a la Bibliothèque 1 nationale, qui s'est beaucoup occupé de Mandrin et de qui l'opinion est adoptée par MM. Octave Chenavaz et Edmond Maignien.

Tout au contraire, les écrits où les actions du contrebandier étaient louées, ceux même où elles étaient présentées simplement, avec impartialité et avec exactitude, comme YAbbrégé de la vie de Louis Mandrin, chef des contrebandiers de France l étaient interdits et poursuivis 2. Aux trois Mandrinades rimées, qui faisaient l'éloge du supplicié de Valence, on opposa une Mandrinade en prose, où il était représenté comme le plus horrible des scélérats3. Et comme, par les soins de l'administration, la calomnie ne cessa d'être répandue, durant des années, avec une obstination inlassable, que les colporteurs continuèrent d'écouler l'Histoire de Louis Mandrin, par milliers et milliers d'exemplaires, les vendant simultanément avec les éditions de la Vie de Cartouche, peu à peu l'opinion publique fut retournée. L'habitude s'introduisit de mettre en un étroit parallèle Cartouche et Mandrin. Et puis « Mandrin » sonne comme « malandrin ». Victor Hugo lui-même n'a pas résisté à la richesse de la rime4. Dans le Velay, on appelle aujourd'hui un aventurier peu honorable « une trace de Mandrin1 ».

En Bourgogne, le nom de Mandrin est devenu, dans la

1. On a dit que ce petit livre contenait la biographie' la plus exacte qui ait été écrite de Mandrin au xviir» siècle. 1" éd., s. 1., 1755, in-12 de 128 pages (comprenant Tune des oraisons funèbres et Tune des Mandrinades). VAbbrégé était attribué Jusqu'à ces derniers temps à l'abbé Règle y. Georges Richard a cru que l'opuscule avait été composé par Terrier de Cléron, mais la preuve n'en a pas été fournie.

2. Analyse du testament politique de Mandrin, s.l. 1789, in-8% p. 3.

3. ! Anonyme], La Mandrinade ou l'histoire curieuse, véritable et remar-

Îuable de la vie de Louis Mandrin. À Saint-Geoirs (indication fausse, 755, in-16 de 48 pages).

4. Dans la suite Victor Hugo fît amende honorable. Eclairé sur la véritable physionomie du contrebandier, il regretta de l'avoir mis sur la même ligne que Cartouche. M. Maurice Faure, sénateur de la Drome, assista a la déclaration du poète, au milieu d'un cercle où se trouvaient M«* Drouet Judith Gauthier, Clovis Hugues, Victor de Laprade. Ce dernier, qui était de Montbrison, d'un pays où le souvenir de Mandrin est resté populaire, insistait pour que Victor Hugo fît des corrections aux nouvelles éditions de ses œuvres. Celui-ci le promit; — mais sans doute il oublia sa promesse dans la suite (Souvenirs racontés par M. Maurice Faure).

bouche du peuple l, un terme de mépris. En Limousin, court le proverbe : « Aveir una mina de Mandrin », comme il nous arrive de dire d'un individu qu'il est « fait comme un voleur ». Mistral, dans son Trésor, donne le verbe « mandrineja », oc mener une vie de brigand ».

Et c'est ainsi que, jusque devant la postérité, les fermiers généraux paraissent avoir gagné leur cause. Mais, en ses replis cachés, l'âme populaire a conservé au grand contrebandier de fidèles sympathies, en Dauphiné tout au moins et en Savoie.

M. Victor Ad vielle, secrétaire de la sous-préfecture de Saint-Marcellin, visitait Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs. Il s'occupait de réunir les éléments d'une vie de Mandrin. Une bonne vieille en bonnet tuyauté, courbée et tremblotante sur son bâton de frêne, lui faisait voir la haute maison massive, où Louis Mandrin naquit, le il février 1725. Advielle laissait aller la vieille, en son bavardage trottant menu ; car elle avait connu dans sa jeunesse de bonnes vieilles qui avaient connu Mandrin. Enfin, feignant d'ignorer la fin du héros :

« Et, après tout cela, Mandrin, qu'est-il devenu? »

Et la brave femme, avec une indéfinissable expression, où se mêlaient son admiration pour le héros, sa tristesse et sa colère :

« Ah ! Monsieur, ils l'ont tué ! »

1. Revue des traditions populaires, t. V, n« 7, 15 jufl. M90.

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