V Anti-financier, p. 89-93 (citation abrégée
Ainsi se développa la contrebande.
Elle était de deux sortes : celle qui se faisait dans l'intérieur du royaume, c'est-à-dire des provinces franches aux provinces imposées; et celle qui se faisait, de l'extérieur du royaume à l'intérieur, afin d'y introduire les articles prohibés ou imposés par la Ferme.
La contrebande intérieure portait principalement sur le sel. La contrebande extérieure introduisait en France les étoffes, les mousselines, les toiles de coton, les draps étrangers, les soies pures ou mêlées d'or et d'argent, qui venaient de Chine, les tissus des Indes alors très recherchés, ce que l'on nommait les toiles peintes; ainsi que la cochenille et les écorces d'arbres à l'usage des teinturiers : objets dont la Compagnie des Indes avait en France le monopole. Par la frontière suisse pénétraient les montres et la bijouterie de Genève.
Ces divers articles formaient ce qu'on appelait la « contrebande fine. »
Puis la contrebande ordinaire qui portait surtout sur le tabac1.
1. Ces détails, et une grande partie de ceux qui suivent, sont tirés d'un mémoire de Gaspard-Moïse de Fontanieu, intendant du Dauphinê, mémoire rédigé en 1732. Bibl. nat., ms. franc. 8476, f. 63 sq.
On ajoutera les livres de piété à l'usage des protestants.
Il s'était formé sur les frontières, particulièrement en Dauphiné et en Savoie, une véritable population de contrebandiers. La profession s'y transmettait héréditairement. Les enfants y étaient préparés dès l'âge le plus tendre, sous les yeux de leurs parents. On ne leur enseignait pas d'autre métier1, — profession sur laquelle les fermiers généraux et leurs représentants dans les provinces répandaient leurs malédictions, mais pour laquelle le peuple avait beaucoup d'estime.
« Les contrebandiers lèsent les droits du roi », disait la maltôte.
— Que non, répondaient les bonnes gens, ils ne lèsent que les droits des fermiers généraux. »
Sur les confins du Dauphiné et de la Savoie, il y avait des villages où la contrebande était devenue l'industrie locale. Les principaux centres en étaient la Côte-Saint- André, gros bourg voisin de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs où naquit Mandrin, Saint-Genix d'Aoste, les Echelles, le Pont-de- Beauvoisin. La Novalaise était toute bondée de « fraudeurs ».
Pour désigner les contrebandiers, on se servait d'appellations diverses. Outre le nom que nous leur donnons, on leur appliquait celui de « margandiers ». On les nommait aussi « camelotiers 2 ». Quand il ne s'agissait que de menue contrebande, qui se faisait à dos d'homme, on les appelait « porte-col ». Les porte-col allaient avec leurs marchandises serrées dans des bannes de forme carrée, qui étaient cousues dans des peaux de chèvres, « J'ai vu dans ma jeunesse, écrit
1. Maleaherbes, Remontrance*, éd. or., p. 9-10. — Necker, Compte rendu, éd. or., p. 83.
2. Voltaire (1765), Œuvres, éd. Garnier, t. XUII (1885), p. 460.
Jarrin, un homme faisant ce métier. Avec un ballot d'étoffes anglaises sur le dos, il franchissait nos lignes de douanes la nuit, sans se préoccuper des chemins battus. Il dormait le jour et refaisait la nuit suivante ses douze lieues. C'était un montagnard de la frontière comme les compagnons de Mandrin *. »
Le peuple était donc bienveillant aux contrebandiers et faisait leur force. « La fortune des fermiers généraux, écrit le chevalier de Goudar, choque généralement tout le monde *. » Les « cabaretiers, fermiers et autres gens de campagne », donnaient retraite aux margandiers ; ils abritaient et cachaient leurs marchandises ; ils leurs fournissaient les vivres nécessaires8. Pour leur servir de guides « les valets de campagne obtiennent de leurs maîtres permission de s'absenter ». Dans les villages, les curés témoignaient aux hardis compagnons une sympathie particulière, une sympathie chaleureuse et active. C'est un des traits marquants de ce récit. Le Contrôleur général ne cesse de s'en plaindre aux intendants. « Les curés usent de faux tabac (tabac de contrebande). Leurs maisons servent d'entrepôt et d'asile aux fraudeurs (contrebandiers), dont ils cachent les marchandises jusque dans leurs églises4. » Les gentilshommes toléraient les dépôts de contrebande dans leurs châteaux*. Ils encourageaient ceux de leurs vassaux qui s'engageaient dans cette carrière aventureuse V Les magistrats du Parlement de Grenoble entraient en qualité de commanditaires ou bailleurs de fonds dans
i. Ch. Jarrin, Mandrin, p. 44.