Mercier, Nouveau Parts, VI
où il dirigeait des forges, parvint à s'évader. La justice révolutionnaire s'empara alors de sa femme et déclara qu'on lui allait couper la tête en lieu et place de son mari. De cette façon, on aurait toujours coupé la tête à quelqu'un. Et le fermier général d'accourir pour se remettre entre les mains des autorités. Mais il s'évada une seconde fois; quant à Mme de Luçay, elle s'était prudemment mise à l'abri, en sorte qu'elle ne put être arrêtée de nouveau.
Le fermier général Augeard parvint à se réfugier à l'étranger.
Telle était la haine dont étaient poursuivis les financiers, que, quelques semaines après la condamnation de Lavoisier et de ses compagnons, on envoyait encore à la mort le jeune Sainte-Amaranthc, un enfant de seize ans, fils d'un ancien titulaire des Fermes.
Enfin, le 4 thermidor, le supplice de Jean-Baptiste de la Borde venait clore le martyrologe des fermiers généraux.
Des familles de fermiers généraux avaient été privées, en quelques mois, de tous les hommes qui les composaient. On guillotina, l'un après l'autre, M. de Parseval ; son frère, M. de Parseval-Frileuse; leur beau-frère, M. de Vernan ; M. Brac de La Perrière, beau-frère de la première femme de M. de Parseval. Étienne-Marie Delahante, fermier général adjoint, était lui-même en prison, seul homme survivant de cette maison nombreuse, et, du fond de son cachot, il devait conseiller et diriger « toute une famille de femmes et d'enfants l ».
Mme de Lavoisier fut arrêtée après la mort de son
i. Delahanle, II, 257-38.
mari ; mais elle put attendre dans sa prison la réaction thermidorienne et fut remise en liberté. Les biens de l'illustre chimiste furent confisqués, sa terre de Lavoisier (ut saisie, ses meubles vendus. On fit l'inventaire de ses livres, de ses collections de minéralogie, de ses instruments et de ses cornues.
Mais une année était à peine écoulée que Dupin, qui s'était montré le plus ardent adversaire de la Ferme, proclamait à la tribune de la Convention l'innocence de ceux qu'il avait envoyés au supplice. Pour se justifier, il alléguait les passions surexcitées contre eux1.
Dupin avait raison. Ces passions avaient été les facteurs essentiels d'un procès où, de l'aveu même de ceux qui l'avaient dirigé, les formes les plus élémentaires de la justice avaient été négligées; — ainsi qu'elles n'avaient cessé de l'être pour les contrebandiers, et particulièrement pour Mandrin, au <« sanguinaire tribunal de Valence ».
Un arrêt rendu par le Conseil d'Etat, en 1806, établit que, bien loin d'avoir été, comme le proclamait la commission instituée par la Convention, les débiteurs de l'Etat pour une somme de 107 millions, les fermiers généraux s'en étaient au contraire trouvés les créanciers pour 8 millions, quand ils avaient été condamnés.
Les familles des victimes rentrèrent dans leurs biens; mais elles étaient plongées dans le deuil et le génie de Lavoisier était éteint à jamais.
C'est la justice des hommes.