‹ MandrinChapitre 28 sur 266 · Mémoire de Fontanieu, Bibl. nat.. ms. franc · texte numérisé non relu

Mémoire de Fontanieu, Bibl. nat.. ms. franc

un chargement, ils s'en avertissent et se donnent un rendezvous, où ils se trouvent avec leurs chevaux. On les voit passer par petites bandes, et c'est ainsi que se forment les gros attroupements, qu'ils augmentent à proportion de la résistance qu'ils craignent de trouver.

« Lorsque la bande est ainsi formée, les chefs s'assemblent et choisissent l'un d'entre eux pour diriger l'expédition. Ce chef se met en possession du commandement avec une autorité aussi absolue que celle d'un officier sur sa troupe. Seul il a le secret de la route, qu'il ne communique même pas aux autres chefs. » Pour mieux cacher son plan de campagne, il fait répandre de faux bruits, il ordonne des contremarches, « manœuvre très fréquente des contrebandiers ». « II fait des détachements, arrête ou met la bande en mouvement. Lorsqu'il la quitte, pour s'avancer lui-même à la découverte, il laisse le commandement à celui des autres chefs en lequel il a le plus de confiance1. »

Nos compagnons avaient organisé leur commerce de deux façons différentes. Les uns apportaient en France les marchandises prohibées ou imposées par les Fermes et les vendaient directement ; telles ont été les bandes que Mandrin a commandées ; — les autres n'étaient que les agents de marchands importants établis à Orange, à Grenoble, à Lyon, ou bien en Avignon. Ces marchands, après s'être procuré à l'étranger les articles qui leur convenaient, passaient un contrat avec les compagnons qui se chargeaient de les introduire en France. Les contrebandiers de cette seconde catégorie n'étaient donc que des agents de transport, trans-

1. Mémoire de Fontanieu, Bibl. nat., ma. franc. 8476. — Le résident de France a Genève au ministre des affaires étrangères, 13 nov. 1754. A. A. B., ms. Genève 66, f. 204-7.

port qu'ils effectuaient avec de grands risques et au péril de leur vie. Telles étaient les deux bandes dont les chefs se nommaient Martin et Sibourg et qui, à l'époque même de Mandrin, se trouvaient être les facteurs de transactions très importantes1.

Plusieurs des commerçants, qui commanditaient cette seconde catégorie de contrebandiers, étaient à la tête de maisons de premier rang : notamment Falque, de Grenoble, qui avait fait, à ce commerce, une fortune de plus de 200000 livres, et poursuivait le cours de ses opérations malgré les a amendes, condamnations et confiscations considérables qu'il avait déjà encourues2 ». Les contrebandiers arrivaient de nuit aux abords des villes dont les portes étaient closes et les marchandises étaient passées par-dessus les murs.

Le capitaine, qui commandait une compagnie de margandiers, commençait par envoyer en avant des espions, puis de petits détachements chargés d'assurer sa marche8; ensuite il pénétrait avec ses hommes en Prance par les gorges des montagnes. Les rivières ne leur étaient pas un obstacle, ce Us forcent les pontonniers, le pistolet sous la gorge, ou, lorsqu'ils craignent que les bacs soient gardés, ils ont de petits bateaux affidés et cachés dans les îles, qui leur font faire le trajet. Il y a de ces bateaux percés, qu'ils coulent à fond après s'en être servi et qu'ils bouchent avec du liège lorsqu'ils en veulent faire usage4.

1. Lettre écrite de Grenoble au Contrôleur général, 17 déc. 1724. Bibl. nat.t ma. franc. 8381.

2. Correspondance de l'Intendance du Dauphiné avec le Contrôle des finances, 7 déc. 1724. Bibl. nat., ma. franc. 8381.

3. Montperoux, résident de France à Genève, à Rouillé, ministre des affaires étrangères, 13 nov. 1754, Genève. A. A. E. ms. Genève 66.

4. Mémoire de Pontanieu, Bibl. nal.t ms. franc. 8476. — Lettre au Contrôleur général, 28 févr. 1738. Bibl. nat.t ms. franc. 8465, f. 75.

Arrivés en France, les contrebandiers s'efforçaient de se procurer des costumes d'employés de la Ferme ou de soldats appartenant aux armées régulières, grâce auxquels, la nuit surtout — et c'est principalement de nuit qu'ils allaient en bandes, — ils parvenaient à dérouter toute poursuite. Ils les obtenaient de soldats déserteurs ou les achetaient chez les fripiers1.

« On doit être certain, dit encore Fontanieu, que les bandes ne passent jamais que dans les cantons où les chefs ont des habitudes, et elles leur sont d'autant moins difficiles à former que tout le pays leur est favorable, sans aucune exception, même des conditions. » L'intendant du Dauphiné mande au Contrôleur général : « Les contrebandiers ont dans chaque village des paysans affidés et qui sont toujours prêts à monter à cheval pour les suivre2. »

« Leur pratique la plus ordinaire est de faire marcher en avant deux ou trois d'entre eux, sans chargement, comme de simples voyageurs. Ce détachement avertit de leur passage dans les villages, un jour ou deux d'avance, et, par ce moyen, tout se trouve prêt. »

« A peine cette espèce d'avant-garde est-elle arrivée dans un lieu, que leurs espions se mettent en campagne et surtout, sous prétexte de chasser, battent tout le pays et les endroits les plus propres à leur dresser des embuscades. Ces espions passent la nuit dehors; ils les entendent arriver, et, soit en allant au-devant d'eux, soit par des signaux qui se font communément par des coups de sifflets, les avertissent du danger, lorsqu'il y en a3. »

1. Ordres de Hon.-U. de Piolenc, commandant en Dauphiné, du 15 mars 1741, et de son successeur, le comte de Marcieu, du 23 janvier 1750, deux placards aux Archives de S.-Btienne-dê~S.~Geoirs.

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