‹ MandrinChapitre 54 sur 266 · Déposition de J. Joug, domestique · texte numérisé non relu

Déposition de J. Joug, domestique

moment où ils faisaient rouler l'un des tonneaux du seuil de la maison Merlin jusqu'à leur cave. En arrivant, Louis Mandrin avait dit à Joug, son domestique, « qu'il avait effectivement pris ce vin dans la cave de Joseph Merlin ».

« . . . Puisque je paie les charges du fonds, les fruits m'en appartiennent !. »

Au mois d'octobre suivant, toujours aidé de son frère Pierre, auquel il adjoignit le maçon Jean Gérin, qui travaillait alors chez lui, Louis Mandrin pénétra une seconde fois dans la grange, pour y prendre un tonneau de onze charges, trois poutres de cinq pouces carrés et longues de douze pieds, plusieurs planche, et un manteau de pressoir3. Le charpentier Mathays, en journée chez les Mandrin, employa tout aussitôt les poutres au couvert de l'écurie, qu'on était occupé à construire, les plaçant « en ventrière, sablière et chevron », et il fit servir les planches ainsi que le couvercle du pressoir, à la réparation du degré qui descendait à la cave.

Mathays ne put cependant s'empêcher de dire à la veuve Mandrin, qui faisait agir ses deux fils :

« Si Merlin était ici, cette manœuvre n'aurait pas été faite.

— Merlin ! répondit la bonne femme, je n'ai eu que trop de patience avec lui! Tout ce que mes fils ont pris leur appartient. Voilà longtemps que nous l'entretenons, Merlin »! »

Quant à Louis Mandrin, comme Joseph Biessy, fermier de M. de Mons de Savasse, lui exprimait, sur le bruit public, la surprise que lui avait causée ce déménagement :

1. Dépositions d'Et. Motuel, cordonnier et de J. Joug, domestique.

2. Requête de Jos. Merlin au juge de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs; interrogatoire de la veuve Mandrin : déposition de J. Gérin, maçon.

« Il m'est bien permis de prendre mon bien et les effets que mon père a achetés de Merlin1. »

Ce ne fut cependant pas F avis de ce dernier, quand, à son retour, il constata ces déprédations. Il s'en plaignait à tout venant. Déjà les Mandrin lui avaient fait perdre presque tout ce qu'il possédait. Le 9 novembre 1749, il en adressa une plainte au juge ordinaire de Saint-Etienne-de- Saint-Geoirs. a Des vols de cette espèce, écrit-il, méritent une punition exemplaire. »

Le juge, Gara de la Bâtie, ordonna une instruction. Louis Mandrin reconnut l'ensemble des faits, mais il allégua que Merlin avait, « depuis quinze et vingt ans », l'habitude de vivre chez son père François Mandrin et chez lui, qu'il n'avait cessé d'être nourri par eux, qu'il avait fait un testament en faveur de François Mandrin, lui léguant tous ses biens à l'exception de sa maison et de ses bois, et que, conséquent ment, les effets lui appartenant avaient toujours été considérés comme biens communs. « Les poutres, disait Louis Mandrin, m'appartiennent précisément ; du consentement de Merlin, je les avais mises en dépôt dans sa grange. Quant au reproche d'avoir passé par la fenêtre, il est absurde, puisque j'avais à ma disposition la clé de la porte. »

Les dépositions de son frère Pierre et de sa mère furent identiques. La mère ajouta que le pressoir, dont ses fils avaient pris le manteau, avait été construit par les soins de feu son mari et que le vin des tonneaux était leur propriété.

Le procureur au bailliage de Saint-Marcellin prit ses conclusions le 28 janvier 1750. Les Mandrin furent condamnés en 150 livres de dommages et intérêts envers Merlin, en

1. Déposition do J.-Jos. Biessy; interr. de la veuve Mandrin; dép. de J. Gérin, maçon.

6 livres d'amende et en 10 livres d'aumône. Ils firent appel*.

Ce dernier procès et les faits qui l'entourent découvrent un état de gêne, où Mandrin et sa famille, qui jouissaient d'une honnête aisance quelques années auparavant, semblent brusquement tombés. Les domestiques ne sont plus payés et quittent le vieux logis ; ce sont des expédients pour faire face aux nécessités de l'existence. De graves revers venaient en effet de porter un trouble profond dans les affaires communes dont le jeune Louis Mandrin avait la gestion et de le ruiner avec tous les siens. Ces revers, la manière surtout dont ils se sont produits, vont avoir sur sa destinée une influence prépondérante. Il importe de s'y arrêter un instant.

1. Toutes les pièces du procès aux Archives de l'Isère, bailliage de Saint- Marcellin.

La guerre dite de la Succession d'Autriche était engagée depuis 1741. Le maréchal de Belle-Isle commandait l'armée de Provence qui opérait dans la haute Italie. Il avait des camps d'approvisionnement à Villefranche, à Menton, à Cabbé-Roquebrune ; et des chevaux, des mules et des mulets lui étaient nécessaires pour le transport des vivres et autres approvisionnements par les cols et par les gorges des Alpes. Nous venons de voir Louis Mandrin chargé de conduire, en janvier 1747, jusqu'à Romans, quatre mulets fournis par la communauté de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, pour satisfaire aux réquisitions des intendants militaires. Cette entreprise le mêla aux marchés qui se passaient dans la région à l'effet de procurer à l'armée de Provence les animaux de trait et de bât dont elle avait besoin. Il fut amené à conclure, le 1er mai 1748, avec la maison Archimbaud, Dubois et Cie, banquiers de Lyon, un traité par lequel il prenait à son compte les contrats que ces entrepreneurs avaient passés à l'effet de fournir aux troupes du maréchal de Belle-Isle

1. Procès en appel de Cl. Brissaud contre L. Mandrin et P. Jacquier, 1749-1750, procédure, interrogatoires, confrontations et dépositions, Archives de l'Isère, bailliage de Saint-Marcellin. — Protocoles de M* Fr. Buisson, notaire. 1749, Etude de M* Félix Veyron-Lacroix, notaire à Saint- Btienne-de-Sain4-Geoirs, vol. Procédures, 1741-1756.

le service d'une « brigade » de « cent moins trois », c'est-àdire quatre-vingt-dix-sept mules et mulets bâtés et harnachés, pour transporter, dans la région des Alpes, les provisions nécessaires à l'armée d'Italie.

Louis Mandrin se procura donc la quantité de mulets convenue, avec leurs attraits. Il y employa tout l'argent dont il pouvaitdisposer, et, commeces ressourcesne suffisaient pas, il s'associa deux marchands comme lui, l'un de Saint-Hilaire, nommé P. Jacquier, et l'autre de Saint-Etienne-de-Saint- Geoirs, Claude Brissaud.

Les trois compagnons se mirent en route, poussant devant eux leurs cent moins trois mulets bâtés et harnachés ; ils descendirent la vallée du Rhône, et atteignirent Arles, vers la mi-mai. A Arles, les mulets furent passés en revue par les inspecteurs de l'armée de Provence et marqués l'un après l'autre au chiffre de la maison Archimbaud, Dubois et Cle, dont Mandrin était le représentant. Louis Mandrin fut ensuite promu à la dignité de « capitaine de la brigade des mules », avec autorité sur une troupe relativement nombreuse de « haut-le-pied », conducteurs de mulets et valets d'écurie1.

D'Arles, la « brigade » continua sa route par Brignoles, où l'un des mulets fut vendu 50 livres, parce qu'il était en mauvais état. Passant par Draguignau, elle arriva à Nice. Brissaud et Jacquier continuaient d'accompagner Mandrin.

Ce n'est qu'à Nice, le 27 mai 1748, que Brissaud et Jacquier signèrent avec Louis Mandrin le traité en bonne et due forme par lequel ils s'associaient avec lui, chacun pour un tiers, à fin d'exécution du contrat, pour la fourniture des mules, conclu avec la maison Archimbaud et CIe; puis les

deux associés rentrèrent en Dauphiné, laissant au seul Mandrin la direction de la « brigade1 ».

Mandrin est tout à son affaire. Il est jeune, dans sa vingtquatrième année, actif, énergique. Il aime le mouvement, la vie au grand air et se trouve exercer, dans ce pays de montagnes au seuil duquel il est né, ce don du commandement qui est la caractéristique de sa nature.

Il importe de préciser le service que les « directeurs » de Tannée lui demandaient. Son rôle n'était pas celui d'un maquignon chargé de fournir quatre-vingt-dix-sept mulets bâtés et harnachés; mais celui d'un « chef de brigade », dont on lui avait donné le titre et l'autorité, chargé d'assurer à ses risques et périls, et sous sa responsabilité, le transport des vivres et fournitures, dont l'armée avait besoin, depuis les camps de Menton, de Cabbé-Roquebrune et de Villefranche, jusqu'à l'autre versant des Alpes; transports dont la nature et l'importance variaient d'un jour à l'autre et pour chacun desquels il recevait une rémunération spéciale par les soins des « commis et directeurs de l'armée ».

C'est ainsi que, le 7 juin 1748, Mandrin prend des chargements de riz au magasin de M. Hubert à Villefranche, et en opère le transport jusqu'aux magasins de M. de Savigny à Menton. L'un de ses mulets tombe en chemin sous le faix et se tue. Le 10 juin, le jeune « chef de brigade » passe la montagne de la Turbie, aujourd'hui nommée Mont de la Bataille : deux de ses mulets tombent dans un précipice. Deux autres mulets disparaissent encore en gravissant « la montagne de Castillon » (mont Orso). Le 16 juin, il transporte du pain, du camp de Cabbé à celui de Menton. Il y perd encore un mulet qui tombe dans un gouffre au bord de la route. Le

Page 1