Lettre du châtelain Buisson, loc. cit
Louis Mandrin veut venger ses frères et il veut venger les victimes des iniquités sociales. On dira que, sur le second point tout au moins, il se mêlait de ce qui ne le regardait pas.
Cela est vrai ; mais c'est un défaut commun à tous les altruistes, pour parler notre jargon moderne.
On sait que, dans l'ancienne France, le service des milices était appelé à compléter celui de l'armée régulière, laquelle était composée de soldats de carrière réunis par voie de recrutement.
Chaque année, en février ou en mars, les intendants fixaient dans leurs provinces respectives le nombre de miliciens que les communes devaient fournir ; puis, en présence de l'intendant ou de l'un de ses subdélégués, il était procédé au tirage au sort dans les chefs-lieux des élections.
Tous les hommes, ou du moins tous les hommes du peuple de dix-huit à quarante ans, pouvaient être soumis au tirage; car les nobles et les riches étaient exemptés. « Tout ce qui comptait, bourgeois, marchands, industriels ou cultivateurs aisés, fonctionnaires publics, gens de robe, maîtres d'école, ainsi que leurs fils et leurs domestiques échappaient à la milice, et c'était le peuple des campagnes qui en sup-
portait presque toute la charge1 ». Les peines contre les déserteurs, contre les réfractai res ou contre ceux mêmes qui, tine fois miliciens, s'absentaient sans congé régulier, étaient d'une sévérité extrême : les galères, et le plus souvent à perpétuité. La correspondance des intendants et celle des gouverneurs provinciaux est remplie de doléances populaires contre la milice abhorrée.
Des coutumes malheureuses venaient encore aggraver les troubles que les levées occasionnaient dans les campagnes. C'est ainsi qu'un milicien, qui parvenait à arrêter un réfractaire et à le remettre entre les mains des autorités, se libérait du service. « Chaque tirage, notera Turgot, était le signal des plus grands désordres et d'une espèce de guerre civile entre les paysans, dont les uns se réfugiaient dans les bois, où les autres allaient les poursuivre à main armée pour enlever les fuyards et se soustraire au sort que les premiers avaient cherché à éviter ».
Et le maréchal de Chaulnes, dans un mémoire adressé au roi : « La milice est en horreur dans toute la France ».
Ces sentiments étaient particulièrement vifs en Dauphiné, par suite des idées d'indépendance qui en animaient les habitants ; au point que le marquis de Paulmy, en 1752, au retour de son voyage d'inspection sur les frontières, proposa d'exempter de la milice tous les habitants de la province, à la seule condition de former des postes pour garder « les cols des sommets des montagnes que les communautés seraient chargées d'entretenir2. »
De ces désordres et de ces troubles on jugera par quelques faits. Le subdélégué de Romans avait averti les « officiers » de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, qu'il se rendrait
4. Albert Duruy, V Armée royale, p. 41-12. 2. Bibl. de ! Arsenal, ms. 4574, f. 30.
dans leur ville, le 5 mars 1735, pour procéder au tirage de deux miliciens. Il les prévenait d'avoir à convoquer pour cette date les jeunes gens de la commune. Les absents devaient être déclarés fugitifs et condamnés à servir huit années conformément aux ordonnances1. Mais quand M. de Maucune de Beauregard, subdélégué de Romans, arriva le 5 mars pour procéder au tirage, il ne trouva personne. Toute la jeunesse de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs s'était envolée. Grande colère de M. le subdélégué qui déclara tout le monde réfractai re. Durant six jours, du 24 au 29 mai 1735, la brigade deBourgoin fit aux fugitifs une chasse active*.
Elle arrêta Pierre Prudhomme, chef de famille, Joseph Veyron-Masson, Jean Guillet, homme marié, Pierre Gulon, Etienne-André Cathin, fermier des moulins de Mme de Savasse, Pierre Martin et le jeune Champon, et les écroua dans les prisons de Romans. De droite et de gauche elle avait fait d'autres arrestations ; elle avait pris des hommes mariés, mais qu'elle avait ensuite relâchés après avoir extorqué d'eux de l'argent. Chemin faisant, nos gendarmes étaient entrés chez deux fermiers, les sieurs Baudet et Mingot, pour leur demander où étaient leurs valets. Sur la réponse que ceux-ci s'étaient sauvés, ils avaient pris les deux paysans et, après les avoir attachés avec des cordes, ils avaient mis leurs maisons à sac. La porte de la cave fut forcée, le garde-manger fut mis au pillage. La femme de Mingot, qui était jeune, fut obligée de se sauver ; puis ils emmenèrent jusqu'à Varacieux les deux fermiers dont l'un, Baudet, était un vieillard. Les pauvres gens étaient toujours ligottés. A Varacieux, ils relâchèrent Mingot, moyennant
1. Lettre du 13 février 1735, signée « Maucune », Archives de Saint-Etienne* de-Sainl-Geoirs.
S. Requête en date du 81 mai. Ibxd.
une somme de six livres ; quant à Baudet, comme il n'avait pas d'argent, il fut traîné jusqu'à Romans, bien qu'il eût la plus grande peine à marcher à cause de son grand âge et de ses infirmités. A Romans, le malheureux fut jeté en prison. Une ordonnance de M. de Maucune condamna par surcroît les deux fermiers à payer 126 livres à la brigade <c pour ses courses », et, à défaut, établissait garnison chez eux. « Ce qu'ils ont fait avec furie », lisons-nous dans le document que nous avons sous les yeux.
La requête, à laquelle ces faits sont empruntés, est datée du 31 mai 1735. Elle est signée du curé et du vicaire de Saint- Étienne-de-Saint-Geoirs, du lieutenant-châtelain, du secrétaire-greffier, du consul en exercice et des anciens consuls; enfin, parmi les signatures des notables de l'endroit, on trouve celles des deux oncles du futur contrebandier, Joseph et Louis Mandrin '.
La faculté laissée aux garçons, sur qui le sort était tombé, d'arrêter les « absents », pour les faire servir en leur lieu et place, donnait lieu à de vraies batailles, car les uns et les autres se faisaient soutenir par leurs parents, par leurs amis et camarades3.
A l'époque même où Mandrin entrait en scène, en mars 1752, le subdélégué au Buis, en Dauphiné, faisait procéder au tirage au sort pour la milice parmi les jeunes gens des communes de Saint-Maurice, d'Aubres et d'Eygalliers. J.-P. Bertrand, journalier à Aubres, ne s'étant pas présenté, fut déclaré fugitif le 25 mars 1752. Le lendemain, René Blanc, milicien désigné par le sort, assisté de cinq camarades, David Vigne, Charles Allian, Jean Tête, Jean Fortin
2. Sur ces abus voir l'ordonnance de L.-J. Bertier de Sauvigny, intendant de Dauphiné, Grenoble, 28 mars 1742, en placard imprimé, aux Archives de Saint Étienne-de-Saint-Geoirs.
et Claude Gardon, parvint à saisir le fugitif en la ville de Nyons, et les six compagnons le traînaient au siège de la maréchaussée, quand ils furent assaillis par Gleize, cavalier dans le régiment d'Anjou, N. Roux, Jos. Reboul, Jos. Bonfils et le fils de Gleize, tous habitants de Nyons, qui s'efforcèrent de leur faire lâcher prise. Blanc et ses camarades reculaient en entraînant leur captif, lorsque, devant le couvent des Pères Recollets, survint le Père supérieur dudit couvent, qui, après s'être frayé un passage parmi les assistants et les acteurs de la scène, tout en distribuant coups de poing et soufflets à ceux qui s'étaient emparés du fugitif, enleva celuici et lui donna asile dans son couvent.
Un jugement de l'intendant du Dauphiné, en date du i" juin 1752, condamna ceux qui avaient ainsi arraché P. Bertrand à ses agresseurs, sauf toutefois le cavalier au régiment d'Anjou et le supérieur des Récollets, qui furent directement abandonnés à la justice du roi1.