Scène que nous allons voir se reproduire
Le 29 mars 1753, le subdélégué, Maucune de Beauregard, se rendit à Izeaux pour y faire procéder au tirage de la milice. Claude Brissaud, que l'on a vu plus haut en différend avec Mandrin pour la fourniture des mulets, vint trouver le subdélégué et lui soumit des observations afin de faire dispenser son fils Pierre, du tirage ; mais le subdélégué ne les voulut pas accueillir, en sorte que Brissaud fit évader son fils, qui fut déclaré réfractaire et fugitif. Pierre Roux, laboureur à Beaucroissant, avait été désigné par le sort pour être milicien de sa commune. Assisté de ses deux frères, François et Joseph, et de deux amis Joseph Tournier et Mathieu Baronnat, il chercha à s'emparer de Pierre Brissaud. En le
4. Jugement prononcé par M. de la Porte, intendant du Dauphiné, en date du 1« juin 1752, aux Archives de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs.
livrant aux autorités, il s'exemptait lui-même du service militaire. Pierre Brissaud apprit le danger qui le menaçait, par son jeune frère Guillaume, alors âgé de quinze ans. 11 s'adressa à Mandrin lequel, du moment qu'il s'agissait d'arracher un concitoyen à une oppression injuste, oublia le démêlé qu'il avait eu avec le père, Claude Brissaud, à propos des mulets.
Le 30 mars 1753, une rencontre furieuse entre les deux bandes, celle des Roux d'une part, et celle des Brissaud de l'autre, eut lieu à cinq cents mètres de Saint-Ltienne-de- Saint-Geoirs, au mas des Serves, près du quartier des Ayes, sur l'ancienne route de la Forteresse, route appelée dans sa première partie la Vie profonde et, après les Ayes, la Vie nove (via nova).
Les Serves étaient des étangs périodiques pratiqués dans des foi\ds de prairies en forme de cuves. On y ramassait, par des barrages, l'eau qui descendait en ruisselets des collines. Dans ces manières d'étang, le poisson venait à merveille ; on le récoltait en carême après avoir laissé s'écouler les eaux.
Le chemin se creuse en une cavée, resserrée entre des terrassements que surmontent des charmilles dominées par des chênes géants ; d'où son joli nom : « la Vie profonde. » Aux heures les plus chaudes des jours d'été, il y fait sombre et frais. Dans le creux des Serves se pressent en bouquets les saules aux branches grisâtres. Les prairies sont closes de haies vives. On y pénètre par des échaliers à claire-voie et l'herbe est très verte sous les châtaigniers élancés et légers au feuillage luisant1.
Entre les partis, qui allaient en venir aux mains, les forces étaient à peu près égales. Les « miliciens » étaient cinq : les
1. Description faite sur place et corrigée d'après les indications de M. Doublier, gros propriétaire aux Ayes, rapportant des souvenirs de Jeunesse et des traditions de famille.
trois frères Roux, Tournier et Baronnat. « Les frères Roux, écrira le lieutenant-châtelain Buisson, sont de fort braves gens, aisés et un peu hors du commun. »
Les Brissaud étaient au nombre de quatre, Louis Mandrin, Pierre Fleuret dit Court-toujours *, Sauze dit Coquillon2, et Benott Brissaud3, frère de Pierre4, le milicien fugitif.
La lutte qui s'engagea ne tarda pas à être mortelle. Des passants, qui étaient accourus au nombre de seize, voulurent intervenir, mais ils furent tenus à distance, quelques-uns des combattants ayant mis leurs fusils en joue. L'un d'eux pressa même sur la gâchette, mais heureusement il fit « faux feu*». Joseph Roux fut tué sur place; son frère François, grièvement blessé, put se hisser sur son cheval et regagner son domicile à Beaucroissant, où il ne tarda pas à expirer à son tour. On trouva dans les poches de celui qui était demeuré étendu sur place, trois livres, Méditations sur la passion de iV.-5.-/.-C, Pensées chrétiennes, et Chemin du Ciel.
Le jour même où cette bagarre eut lieu, M. de Moidieu, procureur général au Parlement de Grenoble, lança un mandat d'amener contre Louis Mandrin, contre Benoît Brissaud et contre Pierre Fleuret, dit Court-toujours. Il était ordonné aux officiers municipaux d'assembler les paysans pour les arrêter et les conduire dans les prisons de Saint-Marcellin. Mais nul, à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, ne se risquait à entrer en lutte contre nos compagnons ; d'ailleurs la plus grande partie de la population partageait leurs sentiments.
La maréchaussée de Saint-Marcellin parvint à arrêter Pierre Brissaud, le milicien fugitif, et son frère Benott, l'un
1. Né le 21 févr. 1729, dis de Jos. Fleuret et de Marg. Chopin.
2. N6 le 29 janv. 1705» fils de Pierre Sauze et de Louise Prudhomme.
3. Né le 12 mars 1730, fils de Cl. Brissaud et de Marianne Chilliard.
4. Né le 15 déc 1728, fils de Cl. Brissaud et de Marianne Chilliard.