Gazette de Hollande, n«96, 29 nov
port facile, il envoya chez le receveur des tailles convertir ses écus au toleil et ses sous noirs en louis d'or.
« Tout cela me vient de bon lieu, conclut le subdélégué de Vabre en s' adressant à son collègue de Lodève. Vous aurez peine à le croire. Les gens qui Font vu ne peuvent encore se le persuader. »
Tambour battant, fifres sifflant, les chevaux s'ébrouant sous l'éperon des cavaliers, au tintement joyeux de l'ar- <gent qui gonflait les ceintures, les Mandrins quittèrent Rodez par ia route de Rignac. Au moment de partir, sur le pommeau de sa selle, le jeune « capitaine » avait encore griffonné un billet hâtif à l'adresse de M. de Séguret, pour le prier d'excuser les procédés trop brusques assurément auxquels il s'était vu contraint de recourir, à son vif .déplaisir, écrivait-il, car ses intentions étaient les meilleures .du monde. Mandrin assurait M. le juge-mage de son estime particulière et qu'il était -honoré de pouvoir se dire, en toute sincérité, son tarés «humble serviteur.
Quand le bandit fut parti, l'entreposeur de Rodez eut la curiosité de faire peser le tabac qu'il lui avait laissé. Le compte s'en trouva exact. Et ce fut son tour d'être surpris jen constatant qu'un brigand pouvait être honnête homme 4.
Le 1er juillet, les Mandrins arrivèrent à Rignac qui devait être le point extrême de cette deuxième campagne. Mandrin se voyait obligé de rentrer en Suisse, pour y laisser reposer ses hommes et ses chevaux, compléter sa troupe, se réapprovisionner en marchandises, et mettre en sûreté l'argent con-
1. La description du passage des Mandrins à Rodez, d'après la relation envoyée, le 21 juillet 175*, par le subdélégué de Vabre à celui de Lodève, Archives de l'Hérault, C 1978 ; une lettre du subdélégué de Lodève à son intendant, 4 août 1754, ibid. ; la sentence de la Cour des Aides de Montauban, 27 janv. 1755, Archives de Tarn~et-Garonnet série G, registre de 1755 ; enfin une relation de l'abbé d'Aurelle, vicaire général de Valence à l'intendant d'Auvergne, Archives. du Puy-de-Dôme. — Abbrégé, p. 14.
quis. Enfin, il avait à cœur, pour couronner ces premières expéditions, qui n'avaient été marquées jusque-là que par des succès, de repasser par Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs et d'y accomplir l'acte de vengeance, un devoir à ses yeux, qui lui était imposé par la mémoire de son frère Pierre; il est vrai que, d'autre part, il refaisait par son activité, et aux dépens des fermiers généraux eux-mêmes, la fortune patrimoniale que les fermiers généraux avaient ruinée.
Sur le chemin du retour, Mandrin s'arrêta à Mende en Gévaudan, où il entra le 3 juillet. Le Directeur des tabacs fit fermer sa porte et s'enfuit. Il laissait à sa femme le soin de recevoir le contrebandier. Celui-ci enfonça la porte de M. le Directeur et prit tout ce qu'il y avait dans la caisse, à savoir 1 051 livres, 10 sols, laissant du tabac pour une valeur égale. En partant, il fit savoir à la Directrice qu'il reviendrait le mois prochain avec du tabac pour 10 000 livres et que son mari avait à tenir cette somme prête pour cette date. La scène se passait sur l'heure de midi. « Elle fit bien du bruit, écrit M. de Barenton, qui se trouvait alors à Mende, mais les magistrats, instruits que les bourgeois ni les artisans n'ont aucune espèce d'armes, n'osèrent les faire assembler, pour donner la chasse aux séditieux, de crainte que ceux-ci n'en fissent périr nombre1. »
Conformément au système des contrebandiers, Mandrin disloqua sa troupe et chacun de regagner la Savoie, en paisible voyageur, pour se retrouver ensuite avec les camarades à la date et à l'endroit préalablement fixés. Sans armes apparentes, ni bagages encombrants, les contrebandiers s'en vont, les uns tout seuls, les autres par groupes de quelques compagnons. Le soin de ramener les armes était confié à ceux des
1. Lettre datée de Mende, 7 juillet 1754. Archives de f Hérault, G 1978. — Relation de l'abbé d'Àurelle. Archives du Puy-de-Dôme.
valets dont on était sûr. D'ailleurs, en différents points du pays, notamment chez des aubergistes, Mandrin avait des dépôts, aussi bien d'armes que d'argent, qu'il devait retrouver à une nouvelle campagne. C'est ainsi que l'hôtellier d'Astaffort (Lot-et-Garonne) servait de « caissier » à Mandrin1.
Celui-ci arriva donc seul, ou avec deux ou trois camarades, le mardi 9 juillet, à Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs. Il avait tenu son arrivée secrète afin d'être certain de rencontrer l'employé des Fermes, Jacques-Sigismond Moret, qui avait livré son frère Pierre au bourreau.
Le soleil déclinait. Au centre du village, sur la place de l'Église, qui était le vieux cimetière d'alors, Moret promenait sa fille âgée de deux ans environ. Il habitait dans la maison d'une tante, à quelques pas de là. Plusieurs personnes se trouvaient sur la place, quand Moret vit se dresser devant lui la silhouette redoutée du contrebandier. Celui-ci tenait en main sa carabine. Le malheureux employé des Fermes se jeta à genoux. Il criait merci; il criait grâce, tout en saisissant dans ses bras l'enfant qu'il avait avec lui. Il tendait l'enfant devant lui d'un geste désespéré :
« Grâce ! grâce ! »
Mandrin le regardait d'un air fixe, très tranquille. Il portait une veste d'une petite étoffe « gris obscur », croisée sur la poitrine, ce qu'on nommait « à la Bavaroise ».
« N'as-tu pas été employé, lui cria-t-il, et n'est-ce pas toi qui as mis la corde au cou de mon frère Pierre que tu as fait pendre? »
L'homme, qui tremblait, continuait de crier : « Grâce ! grâce ! » et il tendait devant lui son enfant comme un bouclier vivant.
i. Notes autographes et manuscrites de Ramond, relatives & un voyage de Paris aux eaux de Barèges, à la date du 4 août 1792 (Communication de M. A. Vernière).
Mandrin ne r écoutait pas. Il revoyait sur la colline, fichée en un pieu sanglant, la tète livide de son frère Pierre :
« Ote ton enfant, car je tire !
— Grâce ! grâce ! »
Du même coup Mandrin tua le père et l'enfant1.
Différentes personnes assistaient à l'exécution de cette vendetta ; elles ne voulurent ou n'osèrent intervenir. Le lendemain, sur l'invitation du châtelain, le curé fit ensevelir les deux corps de Moret et de sa petite fille qui étaient restés sur la place où ils avaient été tués. L'acte de sépulture des deux corps, avec la mention de Tordre donné par le châtelain, est conservé.
C'était, dans son extrême rigueur, l'intensité des obligations familiales, telles du moins que les comprenaient ces natures simples et rudes. La vengeance féroce, implacable, devenait à leurs yeux un devoir. La tradition en a persisté jusqu'à nos jours dans la vendetta corse. On en trouvera d'autres exemples au cours de ce récit et qui ne sont pas imputables à des brigands.
Restait le curé Biessy, l'instigateur des poursuites dirigées contre Pierre et contre Claude Mandrin, après le vol d'Ennemond Diot dans l'église.
Il se trouvait dans une de ses terres, sur la route de La Frette-Grand-Lemps, où il surveillait la rentrée de ses gerbes. On lui annonce de loin l'arrivée du contrebandier. Et le curé de se cacher très vite au milieu des bottes de blé qui s'entassaient sur l'un de ses chariots. Mandrin, mis au courant du stratagème par les moissonneurs, se donna le plaisir d'accompagner à cheval le « voyage » de blé contenant le
1. Jugement qui condamne Mandrin, éd. Rochas, Biographie du Dau-
Shiné, p. 10J. — Abbrégé, p. 15. — Traditions locales recueillies par I. Octave Chenavaz.
DEUXIÈME CAMPAGNE ifi
curé Bieasy, jusqu'au domicile de ce dernier, au centre eu village, c'est-à-dire pendant près de deux kilomètres, en proférant contre le malheureux, plus mort que vif, les menaces les plus épouvantables; puis, satisfait du châtiment il abandonna sa victime dès que le chariot lut rentré dans la cour, et il prit la route de Grenoble, d'où, par le massif de la Chartreuse, il pénétra en Savoie, et regagna la Suisse.
La Cour des Aides de Montaubaa ne laissa pas que de s'émouvoir de l'expédition dirigée par les contrebandiers, dans l'étondue de sa juridiction, depuis Millau jusqu'à Saint- Rome du-Taro et à Rodez. Elle entama contre eux, le 37 janvier 1755, une procédure par contumace l et renouvela les défenses « à ceux qui ont acheté des tabacs de contrebande de les débiter, enjoignant de les apporter au greffe de la Cour » ; puis, elle fit afficher l'arrêt dans les villes et villages et aux poteaux des grands chemins.
Mais nul ne s'en inquiéta. Le public avait compris, du premier jour, que le jeune contrebandier n'en voulait qu'aux Fermes générales, et comme celles-ci étaient universellement détestées, partout Mandrin avait le public pour lui. « Tout le peuple est pour ces révoltés, écrit le marquis d'Argenson*, puisqu'ils font la guerre aux fermiers généraux. » On a répandu des légendes merveilleuses sur la façon dont Mandrin échappait à ceux qui se mettaient à sa poursuite. L'une des plus connues veut que sa fameuse jument noire (qui était gris pommelé) ait été ferrée à rebours. De nos jours encore, cette jument noire défraie les récits des veillées d'hiver en Auvergne, en Franche- Comté, en Dauphiné et en Savoie. La vérité est plus