Bibliothèque de V Arsenal, ma. 4574, f. 4 v
LES ARGOULETS 473
fait construire François Ier. Au milieu du pont, une croix de pierre marquait la limite des deux Etats 1. Le Pont de Beauvoisin, partie Savoie, était bondé de contrebandiers; la partie française regorgeait d' « employés », auxquels, en 1753 et 1754, vinrent se mêler les soldats envoyés par les soins de la Ferme.
Du côté français, sur le pont, se tenait en permanence une sentinelle veillant au passage. Elle portait l'uniforme des volontaires du Dauphiné, habit et culotte bleus, veste et collet ventre de biche, chapeau bordé d'argent. Les contrebandiers, dont tous les Savoyards prenaient le parti, l'insultaient de la berge opposée, soir et matin2. La correspondance de M. la Tour du Pin de Gouvernet, commandant au Pont-de-Beauvoisin, partie France, est remplie de plaintes au sujet des contrebandiers installés au Pont-de-Beauvoisin, partie Savoie'.
Pour les tenir en respect, les volontaires du Dauphiné faisaient l'exercice, au grand jour, sur la place du Pont-de-Beauvoisin, partie France, au son des tambours et des fifres, sous les plis de leur drapeau « ventre de biche frangé d'argent, soleil d'or au centre, dauphins d'or aux coins ».
Le colonel des volontaires du Dauphiné était un officier du plus grand mérite \ le marquis de Gantés ; d'où le nom sous lequel ses soldats étaient le plus souvent désignés, « les Gantés ».
Bientôt il parut nécessaire de renforcer les volontaires du
1. Mémoire du receveur des gabelles du Pont-de-Beauroisin, rendant compte d'une attaque dirigée par Cl. Mandrin le S janv. 1757. Archives de la Savoie.
2. Le ministre de la guerre à celui des affaires étrangères, 9 déc. 1754, Versailles. A. A. E., ms. Turin 223, f. 380.
3. Lettre du ministre de la guerre en date du 21 août 1753, à M. La Tour du Pin de Gouvernet, répondant à une lettre de celui-ci du 27 Juillet. A. G. ms. 3375, n* 257.
4. Rapport du marquis de Paulmy, Bibl. de V Arsenal, ms. 4574, f. 4 v*.
Dauphiné par des troupes spéciales, semblables par bien des points aux contrebandiers eux-mêmes, et mieux en mesure, par là, de les combattre; car l'audace des Mandrins, sous l'énergique impulsion de leur jeune capitaine, allait grandissant de jour en jour. On avait précisément sous la main un second corps de troupes légères, composé de fusiliers et de dragons, sous les ordres d'un Dauphinois, le colonel Alexis de La Morlière, et qui semblait avoir été créé tout exprès pour le dessein que Ton se proposait. Ces troupes avaient fait les campagnes de Bohême. Réorganisées par ordonnance du 16 octobre 1745, elles avaient combattu en Flandre sous la haute direction du maréchal de Saxe. On les appelait de ce fait les « Volontaires de Flandre ». Le peuple les nommait « les argoulets ». On a dit qu'on ne les classait pas parmi les troupes régulières : ramassis de gens de toutes conditions, de toutes nationalités ; pandours faits pour les hardis coups de main, gens de sac et de corde. Leur ardeur au pillage les avait fait surnommer les « croque-moutons1 ».
La lettre suivante, adressée par leur colonel, La Morlière lui-même, au secrétaire de la lieutenance de police parisienne, fait connaître la manière dont les « argoulets » étaient recrutés.
<( Je vous prie, Monsieur, de me faire le plaisir de donner un ordre de M. de Manille (lieutenant de police) au nommé Sabatier, maréchal des logis, pour aller voir le nommé Jacques Mastrecador, nègre, qui est à Bicêtre (prison), lequel demande à servir le roi. Comme cet homme n'est d'aucune utilité, je l'enverrai au régiment de Saxe, pour lequel je cherche des gens de cette espèce *. »
1. Gazette de IloUande, n« 43 (30 mai 1755), lettre de Lausanne en date du 18 mai 1755.
2. Magallon de la Morlière à Rossignol, secrétaire du lieutenant de
LES ÀRGOULETS 175
On ne s'étonnera pas que l'expression « argoulet » fût rapidement devenue un terme de mépris aux yeux du reste de l'armée.
Les argoulets de La Morlière recevaient même solde en garnison qu'en campagne. Ils devaient toujours être en avant de l'armée, sans tentes ni équipages. Troupes légères. Le régiment se composait de i 500 hommes, dont 500 à cheval, ces derniers appelés dragons, les autres fusiliers.
L'uniforme se composait de l'habit brun, avec parements, collet, veste et culotte garance, brandebourgs de même couleur, de hautes guêtres de coutil noir, montant jusqu'audessus des genoux. Ils étaient coiffés de bonnets hauts et ronds en feutre noir, bordés de laine blanche. Les cavaliers avaient le même habit, avec des aiguillettes garance, une veste jaune, des culottes de peau, des bottines à la dragonne, un casque de fer avec turban écarlate, croisé de cuir noir et orné sur le devant de trois fleurs de lys en cuivre1. Ces dragons portaient les cheveux longs, noués vers les tempes en cadenettes et réunis en une tresse unique dont la pointe leur battait le haut du dos. Singulier aspect. Etaient-ce vraiment des soldats français?
Le colonel qui commandait les argoulets, celui qui les avait formés et les avait conduits à la victoire, Alexis Magallon de la Morlière, était Dauphinois comme Mandrin, né à Grenoble le 3 janvier 1707 2. Bien que jeune encore, — puisqu'il avait, en 1754, quarante-sept ans, — il était un vétéran
police, 14 janvier 4747. Archives de la Bastille, Bibl. de l'Arsenal» ms. 41572, F. W4.
1. Nouveau recueil des troupes légères de France, par F. Chereau, Paris, 1747, gr. in-S», planches 7 et 8 reproduites ici.
S. Ext - • * ' a * *
2. Extrait des registres de la paroisse Saint-Jean-Saint-Louis de Grenoble : « ... 4 janvier 1707, l'ai baptisé Alexis, né d'hier, fils légitime de messire Charles Magallon et de dame Renée Pépin ; parrain sieur Pierre Benoit, capitaine-châtelain du mandement de la Mure, marraine dame Marie Cochet, épouse du sieur Pierre, en présence des soussignés : Magallon, Benoit, Marie Cochet, Massard, Pépin. Expilly vicaire. »
des grandes guerres qui avaient marqué le milieu du xviii0 siècle. Il avait fait la campagne d'Allemagne de 1733* 1735, celle de Bohême (1740-1743), enfin la campagne de Flandre, sous les ordres du maréchal de Saxe, en 1744-1748. Il s'était distingué aux sièges de Philipsbourg, de Prague, d'Ypres, au fameux siège de Berg-op-Zoom ; avec son régiment, il était parvenu le premier à la crête des murs de Gand ; il s'était battu àFontenoy, à Raucoux, à Lawfeld : trois fois blessé sur le champ de bataille. On ne pouvait désirer de plus brillants états de service. En juillet 1754, on le nommait brigadier d'infanterie légère l, avec autorité, non seulement sur les volontaires de Flandre, mais encore sur le corps des volontaires du Dauphiné. De ces derniers, cependant, il ne devait avoir que la direction générale, et sans qu'il puisse prendre aucune connoissance de l'intérieur de cette troupe, qui sera toujours, pour le reste de son service, sous le commandement de ses officiers * » .
Les champs de bataille n'étaient d'ailleurs pas le seul terrain où notre brillant officier remportait des victoires. En 1731, il avait séduit une orpheline, Marguerite Guillermont, fille de feu Guillermont, avocat au Parlement de Grenoble. De cette union était née une fille naturelle qui avait été baptisée, le 29 octobre de la même année, à Grenoble, paroisse Saint-Laurent. Il avait ensuite épousé Henriette-Louise- Catherine de Ségent, fille de Louis de Ségent, chef du bureau des Finances à la Guerre, laquelle lui donna huit enfants, cinq fils et trois filles.
Les fermiers généraux, qui ont désigné les « La Morlière » pour combattre Mandrin, vont conserver la direction de ces
1. Le ministre de la guerre annonce la nomination au gouverneur du Dauphiné, juillet 4754. Archives de la Guerre, ms. 3384, n* 874.