Rapport de l'Intendant, Archive* de la Côte-d'Or, C
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cette nouvelle négociation. Les deux délégués envoyés par Mandrin parlaient avec rondeur et tendresse, mais ils embrouillaient tout. MM. de Saint-André et de Chossat prirent donc le parti d'entrer directement en rapport avec le chef même de la bande, et cette seconde affaire fut rapidement conclue, comme la première, « après un échange de part et d'autre de beaucoup de marques d'amitié et de considération ». Le capitaine des contrebandiers donna quittance de l'argent qui lui fut remis :
« Je reconnais avoir reçu de M. François la somme de 3 000 livres pour trois charges de tabac que je lui ai livrées, de laquelle somme il se fera tenir compte par MM. les fermiers généraux.
« Fait à Bourg, le 5 octobre 1754.
« L. Mandrin. »
Ce M. François, entreposeur des tabacs à Bourg, était le père de l'astronome, Joseph-Jérôme Le François de Lalande, qui était entré i vingt-deux ans à l'Académie des sciences. L'illustre savant se trouvait précisément à ce moment à Bourg, dans la modeste maison de son père où la scène eut lieu, et il a même pris soin de laisser, lui aussi, une courte relation du passage des « brigands ! ». Mme François, de son nom de jeune fille, Marianne Mouchinet, était directrice de la poste.
Enfin, sur les cinq heures, après de nouvelles et copieuses libations dans les auberges, les Mandrins quittèrent Bourg et s'éloignèrent sur la route de Chalamont en Dombes. Ils chantaient à tue-tête. La plupart d'entre eux étaient dans un tel état d'ivresse qu'à peine pouvaient-ils tenir à cheval.
1. Etrennes historiques à l'usage de la Bresse... pour Vannée 1755, p. 43.
Après le départ des gais compagnons, les employés de la régie se mirent à peser gravement le tabac livré : le compte se trouva exact, 4 918 livres pesant, note Joly de Fleury dans son rapport, « que nous avons fait renfermer dans un ballot dans une chambre du receveur des tailles 1 ».
Le passage de Mandrin à Bourg est un des endroits intéressants de sa vie. Encouragé par la sympathie — ce que le gouvernement appellera le mauvais vouloir * — des habitants, il s'y était surpassé. Il est vrai que la personnalité même de Joly de Fleury était faite pour s'harmoniser avec la sienne. Voltaire l'aimait beaucoup : « Homme aimable, dit-il, et conteur charmant. » Nous ne rendons pas suffisamment justice à ces grands seigneurs de l'ancien régime, à leur manière très humaine de gouverner les provinces et dans un très grand style.
En cette circonstance, l'intendantde Bourgogne fut d'ailleurs blâmé par les contemporains. « On ne trouve pas bon, écrit l'abbé d'Aurelle, que M. de La Valette (Joly de Fleury), après avoir fait donner deux fois de l'argent à Bourg en Bresse, se soit retiré aux Capucins en bonne et nombreuse compagnie3. »
On a dit comment Mandrin avait éveillé l'intérêt du capitaine au régiment de Nice, M. de Chossat, et de l'ingénieur des Ponts et Chaussées en service à Bourg, M. de Saint- André. Il leur avait découvert le fond de ses pensées. Car il lui
4. Les documents relatifs au dénombrement et à la pesée des ballots de tabac, les procès-verbaux et quittances relatifs aux paiements, sont conservés dans les archives privées de M. de Varenne deFenille à Meillonnas (Ain), qui les a mis gracieusement à notre disposition. Les sommes avancées par M. de Varenne, receveur des tailles, lui furent remboursées ensuite par les fermiers généraux, le dernier paiement en ayant été fait fin avril 1757.
2. Le ministre de la guerre à M. de Choin, 48 oct. 1754, A. G. ms. 3385, n« 389.
3. Archives du Puy-de-Dôme (document communiqué par M. Ant. Vernière).
arrivait de réfléchir sur la voie dans laquelle il s'était engagé. Il la devinait sans issue. Du moins, ses foudroyantes expéditions lui avaient révélé sa vocation. Il rêvait de devenir soldat» de servir son pays. Il avait déjà le tempérament des hommes de la Révolution ; il était très patriote. MM. de Chossat et de Saint-André se firent l'interprète de ses désirs auprès de Joly de Fleury, et celui-ci les transmit favorablement au ministre. Us comptaient sans la bureaucratie française qui sévissait déjà. Les bureaux de la Guerre font répondre à l'intendant :
« A l'égard de l'amnistie qui vous a été demandée pour Mandrin, comme il a été condamné à mort pour fausse monnaie, il ne doit point espérer de grâce, et d'ailleurs il serait de mauvais exemple de traiter avec des gens de cette espèce1. »
Sans parler de l'erreur grossière que commettaient les bureaux en confondant Louis Mandrin avec son frère Pierre, — jamais Louis Mandrin n'avait été condamné pour fausse monnaie, — on notera ce seul trait, que ces Messieurs ne voulaient pas « traiter avec des gens de cette espèce ». Les bureaux de la Guerre préféraient, dans ce moment même, traiter avec la vieille mère d' « un principal chef de contrebandiers » pour tâcher de se faire livrer en trahison ceux qu'ils ne parvenaient pas à réduire par les armes1. Aussi bien, on verra par la suite jusqu'où l'administration sera amenée dans cette voie.
A Bourg, un artiste était donc venu demander à Mandrin la permission de « tirer » son portrait. Il en fut fait une gravure qui fut imprimée à Lyon. Et la vente en eut
4. Le ministre de la guerre à Joly de Fleury, 20 oct. 17S4.il. G., ms. 3385, n« 403.
2. Le ministre de la guerre à La Morlière, 8 oct. 1754, A. G.t ms. 3385, n« 293.
un tel succès, que l'administration dut la faire interdire '.
« Il était sans exemple, lisons-nous dans le registre des délibérations de la municipalité de Gex, il était sans exemple, et la postérité aura de la peine à le croire, que, dans un État aussi respectable qu'est la France, une troupe de bandits, sous le nom de contrebandiers, ait eu la témérité d'entrer armés dans plusieurs villes du royaume, d'y enlever les caisses des Fermes du roi, d'exiger des contributions des habitants, d'ouvrir les prisons royales et d'en sortir les prisonniers1 ».
De ce moment aussi, Mandrin connut les gloires de la presse. « La nouvelle de ces beaux faits, écrit Terrier de Cléron, méritait d'embellir les papiers circulaires de Hollande, de Berne et d'Avignon ! 8. » Il devenait le principal sujet d'entretien des nouvellistes de café 4. « On parlait du célèbre Mandrin à Marseille, tout le long de la côte et jusqu'aux Echelles du Levant1. »
Quand il s'agit de rembourser à M. de Varenne l'argent avancé par lui pour les bennes de tabac, le Contrôleur général écrivit à l'intendant de Bourgogne : « Je ne puis me déterminer à faire payer par les fermiers généraux les 23 000 livres que le receveur des tailles de Bourg-en-Bresse a payées aux contrebandiers. Je ne vois aucune raison qui puisse les assujettir à ce remboursement, si ce n'est l'intention que les contrebandiers ont eue de leur faire supporter cette perte ; ce qui ne peut être un motif pour le Conseil. Je ne puis me persuader que ces scélérats eussent pu se porter à de pareils
1 . Lettre (8 avril 1755) de Saulx-Tavanes au ministre de la guerre, 8 avril 1755, Dijon. A. G. ms. 3400, n* 88. Cette estampe, qui est reproduite ici, bien que donnée comme éditée à Bourg, le fut en réalité à Lyon. Ibid. n* 78.