Les Petits Cavaliers, d'après Velasqne
[ IdL'nfant à l'épée {droite).
i Zc Joueur de Guitare.
^ 1 Zo/u de Valence.
I Lé ILomnie mort.
M"° Th., en costume de spada.
Ces sept cadres ont été photographiés par les soins de la famille du peintre, qui a fait photographier en même temps séparément quarante-quatre ravures comprises ou non dans ces passe-partout collectifs. Quelques-uns e ces clichés reproduisent des pièces que nous ne connaissons que par eux.
(i) M.met est mort le 30 avril 1883.
Sévère pour lui-même et jamais encouragé par le succès, Manet en a probablement détruit les planches après une ou deux épreuves. D’autres encore ont subi le même sort, dont il n’avait même pas conservé un exemplaire dans ses cartons.
La difficulté de les retrouver a fait renoncer naguère M.Duret(i) à cataloguer ces estampes en même temps qu’il faisait un répertoire des tableaux de leur auteur. A vue de nez, il comptait une cinquantaine d’eaux-fortes. 11 ajoutait: -r 11 existe dans les collections, en France et aux Etats-Unis, quelques pièces restées ignorées et non décrites, et ce ne sera que lorsqu’on aura fait les recherches nécessaires qu’un catalogue définitif pourra être dressé. » Ces recherches, nous les avons faites et, sans pouvoir affirmer que le catalogue que nous avons établi est absolument définitif, nous croyons qu’il y manque peu de chose. Soixante-seize eaux-fortes y sont comptées. C’est vingt-trois de plus que n’en citait M. Beraldi dans ses Graveurs A7A'' Encore n’avonsnous pas réussi à identifier une pièce cataloguée par lui sous le titre : Le Ballet espagnol. Faute de détails sur ce sujet, dont Fauteur ne donne ni les dimensions ni la description, nous sommes réduits à répéter ici cette mention très vague, relevée également dans un essai de catalogue de l’œuvre gravé de Manet paru sous les initiales C. C. dans l’Estampe du 26 novembre 1893.
Manet a produit beaucoup moins de lithographies que d’eaux-fortes. Ses premiers essais de dessin sur pierre datent de la même époque que son début dans la gravure. Dans son étude sur les lithographies de Fantin-Latour, M. Germain Hédiard, (2) après avoir parlé de la Société des Aquafortistes, ajoute: ''L’eau-forte n’avait pas été seule à tenter ces chercheurs d’Amériques. La lithographie leur avait paru bonne à donner du nouveau, pourvu qu’on prit la peine de lui en demander. Précédemment M. Bracquemond avait lithographié beaucoup, et selon toutes les formules en usage. Un jour, Cadart lui envoya trois pierres, et Manet, Ribot, M. Legros, M. Fantin en reçurent autant chacun, avec instruction de dessiner dessus absolument ce qu’ils voudraient. Le tout devait former ensuite un cahier qu’on publierait. Les uns et les autres se mirent à l’ouvrage. Manet fit le Ballou... ». (A^° 76) Il paraît que lorsque Fantin livra son travail à l’imprimeur, il fut déclaré "détestable, insensé, sauvage. // J’ai tout lieu de croire que celui de Manet fut jugé de même.
Vers le même temps, il cravonna encore sur la pierre deux titres de romances : l’un pour un morceau du guitariste Bosch intitulé Plainte moresque [N° 7(S’), l’autre pour une sérénade (paroles et musique) de M. Zacharie Astruc, inspirée par Lola de Valence et portant son nom 77)- Après ce double tribut
(1) Histoire d'Edouard Manet et de son œuvre. Floury, éditeur, hk>2.
(2) Fantin-l.atonr ; étude suivie dn catalogue de sou œuvre. Sagot, éditeur, 1892.
payé à la camaraderie, il demeura des années sans toucher de nouveau à un crayon lithographique. C’est en iSbS seulement qu’une occasion nouvelle se présenta pour lui de recourir au dessin sur pierre comme moyen d’expression. L’exposition publique à Paris de son Execution de Maximilien venait d’être interdite. Le tableau allait partir pour l’Amérique et faire le tour du nouveau monde avec un exploiteur de la curiosité publique. Manet lit une lithographie de son oeuvre (A"° pp). Cette lithographie fut l’objet à son tour d’une interdiction, qui le jeta dans une cruelle anxiété. Une lettre adressée à Ph. Burty en témoigne.
Mon affaire Maximilien se complique >/, écrivait-il (i8 février iSug). ''L’imprimeur refuse maintenant de rendre la pierre et me demande l’autorisation de l’effacer. Je refuse, bien entendu, aussi bien que de faire aucune démarche, comme il me le conseille, pour faire lever l’interdiction, et je lui ai envoyé hier sommation par huissier... // La lithographie ne parut pas; mais la pierre ne fut pas effacée. La lettre suivante, qui est entre nos mains, paraît se rapporter à la suite de cette affaire.
Monsieur,
Samedi .
Je vous prie de tenir ma pierre prête pour lundi ; je l’enverrai chercher.
^’ous vous étonnez de la manière dont j’ai agi vis-à-vis de vous ; vous oubliez sans doute que vous aviez refusé de me livrer la pierre. Je ne pense pas que ce soit la crainte de ne pas être pavé qui vous ait fait agir ainsi, comme vous semblez vouloir le faire comprendre dans votre dernière lettre.
Enfin, que ce soit pour un motif ou pour un autre, vous me demandez 3s fr. 50 pour une pierre qui est du prix de 21) fr. Je vous prierais d’v voir.
J'en ai trois épreuves d'essai; j’en avais demande 4; mais (j’ai) appris qu’on en avait donné une à un M. R. J’espère que vous ne me la compterez pas. le vous salue
E. >E\NhT.
Le ton de ce billet montre que les rapports de l’artiste avec son imprimeur manquèrent de cordialité.
La même année que le Maximilien, Manet exécutait le Rendei-vons des chats (M 80), destiné à illustrer l’annonce du livre de Champfleun^ : Les Chats.
A une époque où l’afliche illustrée n’avait pas encore pris possession de la rue, celle-ci fit sensation. Elle arrêtait les passants, qui l’accueillaient, comme le public du Salon ses tableaux, par des sourires et des haussements d’épaules. Un journal qui en publiait une reproduction (i) l’appelait " le célèbre dessin de Manet // : mais il réservait son jugement sur l'artiste. " Manet est-il un grand peintre, est-il un simple excentrique, je ne voudrais pas me prononcer >/,
(i) La Chronique ilhisircc, 2^ octobre iScS.
disait l’auteur de l’article qui accompagnait l’image. Toutefois, il concluait avec une certaine clairvoyance logique ; « Il n’appartient pas au premier venu d’être contesté avec une pareille énergie. »
On riait encore des Chats de Manet à la veille de la guerre de 1870. Les événements de la Commune lui suggérèrent, au lendemain de la tragique semaine de mai 1871, deux compositions poignantes dans leur dramatique réalité. La Barricade (A^“ Si) et le fédéré mort personnifiant la Guerre civile {N" 82) furent exécutés sous rimpression toute fraîche des lamentables visions recueillies à travers Paris souillé du sang de ses enfants. M. Duret raconte que l’homme mort //, ce lugubre pendant du torero d’antan, le peintre l’avait rencontré à l’angle de la rue de l’Arcade et du boulevard Malesherbes et que, sortant un carnet de sa poche, il avait crayonné sur place ce cadavre évocateur des heures les plus douloureuses de notre histoire. La lithographie est la transcription fidèle de ce croquis tristement véridique.
Si l’on ajoute au Maximilien et aux deux épisodes de la Commune deux portraits de Bertlie Morisot 8} 84) exécutés d’après une étude peinte
vers 1872, une Course de Chevaux (A’° 8=,') et le Gamin au cabas {M 86), déjà traité en peinture et à l’eau-forte, on aura la liste complète des lithographies monochromes de Manet qui ont été l’objet d’un tirage à un certain nombre d’épreuves.
A ces sujets sans couleurs il convient d’en ajouter un autre en couleur; le Pot ichinelle {N° 8j). Manet avait exposé au Salon de 1874 un tableau de dimensions restreintes dans lequel il avait représenté le peintre Edmond André sous le costume de Polichinelle. Cette petite toile, épargnée jusqu’à un certain point par la critique, avait même conquis un amateur et s’était vendue à M“'“ Martinet. Le peintre mit encore son modèle à contribution et, modifiant un peu la pose, jeta sur pierre un autre Polichinelle qu’il coloria ensuite. 11 superposa jusqu’à sept impressions successives, et fit jouer une teinte légèrement bistrée avec les nuances vives du rouge, du bleu, du jaune et du vert. L’image achevée, un concours fut ouvert entre les poètes en vue d’un commentaire harmonieux, pour lequel ils eurent le choix entre le distique ou le quatrain. Les concurrents furent légion ; mais nul ne donna entière satisfaction au peintre, qui s’en fut trouver Théodore de Banville et conjura sa muse de le tirer d’affaire ; BanAÙlle écrivit au bas du dessin ces deux vers :
Feroce et rose, avec du feu dans la prunelle,
" Effronté, saoul, divin, c’est lui. Polichinelle! //
Antonin Proust, dans ses Souvenirs sur Manet (i), raconte l’embarras du peintre, désireux de reconnaître ce service et n’osant offrir sa peinture, si
(i) Rfvue Bluiichc, V mars 1897.
mal vue en général. Après une longue hésitation, il porta au poète un portecigarettes, que celui-ci accepta avec beaucoup de bonne grâce, mais en confessant que, depuis nombre d’années, il ne fumait plus.
La lithographie du PoJ ichinelle fut presque aussi bien accueillie que le tableau. Un éditeur parla de l’acheter. Manet, qui avait conscience de sa valeur en dépit de l’hostilité permanente qu’il rencontrait, fixa un prix relativement élevé si l’on considère l’impopularité de son talent ; deux mille francs. Voici sa lettre (i) en réponse à la proposition qui lui était faite ;
Cher Monsieur,
lo mai.
Je m’arrête décidément à ceci. Je vous laisserai mon Polichinelle en toute propriété pour la somme de deux mille francs. Je vous prierais seulement de m’en donner deux ou trois épreuves.
Veuillez, cher Monsieur, me répondre le plus tôt possible; car le moment est favorable pour moi de faire tirer cette lithographie.
Cordialités,
Ed. M.\net.
Quelques mois plus tard le Polichinelle n’était pas encore vendu ; mais Manet n’avait pas perdu espoir : le billet suivant, adressé à son imprimeur, en fait foi ;
Monsieur,
Samedi, lo octobre.
Je vois sur votre facture du i8 juin ; Location et effaçage de 7 pierres p. le Policlinielle. Mais, je ne vous ai jamais donné ordre d'effacer ces pierres. — Si ce n'était pas fait, comme je l’espère, je vous prie de m’en prévenir et de les mettre de côté; car je pense avoir trouvé un acquéreur.
Agréez mes salutations,
Kd. Manet.
Le Polichinelle finit par être imprimé aux frais de l’artiste, que son règlement de comptes avec Lemercier impTortuna assez longtempTs. ...Je suis un peu gêné en ce moment, et vous prie d’attendre //, écrivait-il en mai 187(1 à ce lournisseur, impatient d’être soldé.
(i) Cette lettre est adressée à M. Eugène Montrosier, rédacteur en chef A\x j ournal des Deux Mondes.
Faut-il chercher dans ces ennuis matériels succédant à ses essais lithographiques la raison de leur rareté et de leur cessation presque définitive après celui-ci? Toujours est-il que, dans ses dernières années, Manet ne toucha plus à la pierre. 11 existe deux croquis faits par lui avec un pinceau trempé d’encre autographique et reportés ensuite sur pierre : Au pai'adis {N“ 8(j) et Te Café {NCSS). En 187s, il exécuta de même, pour la traduction par Stéphane Mallarmé du Corbeau d’Edgar Eoe, quatre grandes compositions et un cul de lampe ou ex-!/hn's (N’"' go à pq). Cette édition du Corbeau, parue chez l’éditeur Lesclide, fut annoncée dans les librairies par des affiches illustrées d’une tête de corbeau de prolil {N’’ os). Manet l’avait d’abord dessinée de face. 11 existe quelques rares épreuves de cette variante abandonnée. Cet essai avait été reporté sur la même pierre qu’une série de croquis de l’artiste d’après un petit chien, et cette planche composite contient aussi un fragment d’alphabet japonais introduit sans doute par l’imprimeur pour utiliser un vide (A'" 96). La date exacte de la pièce (janvier 187s) nous est fournie par une annotation de Buity qui l’a possédée.
Nous ne connaissons pas d'autres couvres lithographiques de Manet que celles qui viennent d’être énumérées. Il importe de ne pas confondre avec elles un certain nombre de dessins originaux reproduits par des procédés photographiques, tels que le portrait de Courbet, paru dans le volume de Henri d’ideville sur cet artiste, celui de Claude Mouet, publié en tête du catalogue de son exposition de 1880 à La Vie Moderne, ou bien encore quelques croquis d'après ses tableaux ou d’après nature donnés à différentes publications telles que V Album autographique, I.a Vie Moderne, le Type, etc.
Restent à mentionner, pour avoir passé en revue toutes ses estampes, des bois dessinés par Manet, mais non point gravés par lui-même. C'est d’abord une suite de quatre vignettes pour Y Après-midi d'uu faune, de Mallarmé {N°Coi à loq). Puis, quatre pièces isolées : Olympia V Parisienne (N° gç), un por-
trait de M'“‘ de Callias {N' 100) et le Chemin de fer g8). La Parisienne a paru, en mars 1874, dans le Monde Nouveau. Les autres, à peu près inédits jusqu’à ces derniers temps, illustrent les deux éditions de YHistoire de Manet par M. Th. Duret; celui-ci a bien voulu mettre son savoir à notre service et nous lui devons, ainsi qu’à M. Prunaire qui fut pour la plupart le collaborateur de Manet, tous les détails relatifs à ces estampes à demi originales.
Plusieurs autres personnes nous ont encore aidé dans notre tâche. M'"' Edouard Manet et M. I.éon Leenhoff nous ont donné beaucoup d’intéres-
sants renseignements. M. Bracquemond a fait appel en notre faveur à ses souvenirs sur l’homme dont la vie fut pendant plusieurs années intimement mêlée à la sienne et qui, comme graveur, profita tant de son expérience professionnelle, amicalement mise à sa disposition. Ses cartons se sont ouverts pour appuyer de documents rares et précieux les faits évoqués. 11 a bien voulu nous confier, pour être reproduites, plusieurs pièces de sa collection, difficiles à rencontrer ailleurs à l’heure qu’il est. Le même service nous a été non moins gracieusement rendu par M. Degas, qui possède la collection formée du vivant de Manet par Philippe Burty, à la vente duquel elle fut achetée en bloc par M. Manzi. Nous devons la communication d’un certain nombre de pièces à la parfaite obligeance de M. G. A. Lucas, de M““ Henri Guérard et de M. et
Ernest Rouart. Enfin, nous avons trouvé quelques documents isolés entre les mains de MM. Alfred Beurdeley, Paul Beurdeley, Alexis Rouart, G. Viau, C. Bermond et Loys Delteil.
Les belles épreuves des estampes de Manet sont malheureusement en très petit nombre dans les portefeuilles des amateurs de notre pays. Considérées pendant longtemps avec indifférence quand elles n’étaient pas repoussées avec colère, ses planches ont généralement fort peu tiré de son vivant. Les exemplaires de ces œuvres qui coururent le monde n’ont pas tous survécu à la longue destinée de parias que fut la leur(i). Lorsque l’heure d’une juste réparation arriva enfin, lorsque l’étranger, souvent plus empressé que nous de rendre hommage à nos gloires (2), se mit à disputer aux collectionneurs français les Manet, 011 n’en trouva plus. La réimpression des cuivres aclietés par la maison Dumont remédia tant bien que mal à la pénurie d’anciennes épreuves. Mais les récentes ne soutiennent pas la comparaison avec leurs aînées. D’ailleurs, plus de la moitié des planches manquent à l’appel. De celles-ci il subsiste de si rares épaves que nulle part, à notre connaissance, on ne rencontrerait l’œuvre complet. 11 est non moins difficile d’établir la succession des divers états de chaque pièce. Les lithographies n’ont point échappé à la même fatalité. Si d’aucunes, dont les pierres étaient conservées dans l’atelier à la mort de l’artiste, ont pu fournir des tirages posthumes, il est de regrettables exceptions. On compte les épreuves du Ballon ou des deux titres de romances, et celle du PoUcliincUc au trait, sans les couleurs, est certiliée unique par une annotation manuscrite de Manet luimême.
(i| Après la mort de Manet, un lot important d’épreuves de ses gravures fut ahandonné entre les mains d'un concierge qui n’en lit nul cas et les vendit pour quelques sous, comme du vieux papier.
(2j Le département des estampes de la Bibliothèque publique de New-York jiossede plus de quatrevingts pièces de Manet tandis que notre Bibliothei|Ue Nationale, tout à fait dépourvue jusqu’il ces derniers temps de ses œuvres, n’a pour toute richesse qu’un exemplaire du tirage récent des cuivres devenus la propriété de M. Strolin, qui en a fait hommage à notre dépôt public.
Que si le rassemblement de tous ces oiseaux bleus est désormais presque impossible, contentons-nous de modestes images photographiques. On trouvera ici, grâce à la collaboration de quelques bonnes volontés unies dans une même admiration pour le génial créateur, un bouquet de toutes les belles images tombées de sa main pour la joie de nos yeux (i).
(i) A moins d’indication contraire, les reproductions qui accompagnent le catalogue sont empruntées à notre collection personnelle, t'ormée de longue date et qui comprend des pièces et des états rares, provenant en majeure partie des collections Leenhoff et Fioupou. Cette dernière, réunie par un passionné de l'estampe qui avait ses entrées chez Manet, s’enrichit d’épreuves de choix au fur et à mesure qu’elles sortaient de la presse. Au dire de M‘“* Manet, Fioupou partagea avec Baudelaire la primeur des eauxfortes de son mari à l’époque de sa production la plus féconde.