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Manières de voir et façons de penser

Quand le monde va se transformer, quand un cataclysme quelconque va engloutir une société, ses droits, ses privilèges, ses modes, ses habitudes,- sa philosophie, il semble que la providence artistique suscite un homme qui fixe tout cela en même temps que ses mœurs et ses idées, comme on grave une médaille commémorative, afin de léguer à ceux qui viendront la notion exacte de ce qui fut. Chardin, Moreau, Detroy, les Saint-Aubin, Debucourt, Carie Vernet, Hogarth, Boilly viennent en leur temps; Goya l'Espagnol pré^ cède l'invasion française ; Gavarni, lui, devance le macadam et les grandes artères. La

fatalité, dans ce siècle-ci, s'appelait le télégraphe, et M. le baron Haussmann jouait à côté de lui le rôle de Fatum antique. Les types ont été expropriés, la ville s'est transformée et ce n'est plus que dans Gavarni, dans Balzac, dans Henry Monnier, dans Daumier, les Johannot et les Deveria qu'on peut retrouver la trace de ce qui fut naguère . La rue agonise, c'est le règne des carrefours et des boulevards. Le salon de l'Abbaye- aux -Bois ne ressemble en rien à un salon du faubourg Saint-Honoré d'aujourd'hui, les manches à gigot sont devenues de l'histoire.

Théophile Gautier a dit que cette intuition de l'avenir était chez les grands artistes un involontaire pressentiment. Ce pressentiment-là cest presque du génie. Gavarni a été le dernier Parisien ; né du sol, poussé entre deux pavés, il a stéréotypé les types éclos aux lueurs du bec de gaz, accotés aux portants des coulisses, enfermés derrière les grilles de Clichy ; il a, d'un coup de crayon, élevé un monument impérissable où l'étudiant sérieux

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et funèbre d'aujourd'hui retrouvera les traits d'Adolphe étudiant de dix-neuvième année orné jadis d'un béret et d'une pipe, hôte assidu de chez oc ma tante » et prisonnier ordinaire de la rue de Clichy ; ce qui ne l'a pas empêché de devenir avocat de premier ordre ou secrétaire général d'un ministère.

La comédie du temps passé, depuis 4832 jusqu'à 1848, lui doit beaucoup, presque tout. Il a fait des mœurs, il a créé des types, résumé vingt caractères épars dans un seul, et dessiné à jamais d'un burin incisif son Coquardeau et son Thomas Vireloque (sa dernière création, la plus étonnante selon moi).

Ses mères d'actrices sont inouïes, ses maris débonnaires sont d'un comique incroyable ; ses épouses, ses étudiants, ses créanciers, ses enfants sont désopilants, et ses Parents terribles donnent le frisson. A côté de cela, le cadre est toujours complet, logique, et accusant l'esprit de suite au plus haut degré. Il dessine un dandy, et sa canne, son

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chapeau, ses breloques, son gant, sa botte, son cigare sont d'un dandy ; quand il met Coquardeau chez lui, dans son intérieur, la glace, la pendule, le portrait du maître du logis en garde national, sont bien de Coquardeau et ne peuvent pas être d'un autre que lui, comme le squelette, le pot à tabac, le râtelier de pipes, les bouquins et le Montaigne qui sont sur la table sont bien de l'étudiant auquel il fait dire : (( Mon cher ami, je suis en affaire avec mon oncle. »

Il a été peintre, et il a été philosophe. Peintre, il reflétait les choses et les hommes contemporains sans tirer de déduction, il amusait tout en faisant penser, c'est la première partie de son œuvre qui le montre sous ce jour; plus tard, philosophe, il a dégagé une idée morale, flétri des ridicules et des vices sans pédantisme et sans afficher un parti pris de moraliser, mais la déduction se faisait d'elle-même, la conclusion se présentait naturellement à l'esprit du lecteur.

Cependant il n'y a pas une seule person-

nalité dans son œuvre, il est humain et il généralise. Discret, modéré, désintéressé de l'homme privé pour s'absorber dans l'étude du caractère, ce Juvénal en gants blancs a porté le fer rouge dans nos plaies sociales et stigmatisé nos vices et ceux de nos voisins. Celui qui, sous son crayon, symbolisait telle ou telle classe de la société, fut toujours un être impersonnel qui est bien vous et moi, mais dans lequel vous et moi ne reconnaissons que le voisin: et le coup porte cependant.

11 existe toute une race d'hommes superficiels, peu familiarisés avec ce parti pris de légèreté et partisans quand même de la solennité académique, qui n'ont vu en Gavarni qu'un dessinateur agréable et spirituel. Gavarni fut un homme fort ; il est savoureux et substantiel comme Ghamfort, surtout dans sa dernière incarnation.

Cherchons dans la vie de Gavarni les sources auxquelles il a puisé, voyons de qui il procède, quelle influence sa façon de vivre a eue

sur son œuvre et par quels fils il tenait à cette grande société parisienne dont il a dressé l'état civil.

Ce joli nom de Gavarni si euphonique n'est pas le sien, mais c'est celui qui ira à la postérité ; il s'appelait Chevallier (Sulpice-Guillaume), il est né à Paris, dans un milieu plus que modeste et ne reçut pas l'éducation classique et de collège. Il disait un jour à je ne sais quel lettré qui blâmait une forme littéraire qui plaisait à l'artiste : ce Oui, mais moi j'ai le bonheur de ne pas être un savant. :» Son éducation fut professionnelle ; il apprit le français, la géométrie, le dessin, et vers l'âge de vingt ans, il entra au cadastre comme employé. Les nécessités de la cote lui ont évidemment donné pour toujours cette habitude et cet amour de l'exact qu'il a poussé jusqu'au paroxysme. Ses manuscrits sont perlés, les équations qu'il chiffrait sur de petits papiers toujours immaculés semblent frappées par une machine ; il a poussé l'ordre des choses, le soin, le classement jusqu'à la minutie.

Chez lui chaque pensée, chaque légende, chaque lettre avait sa chemise spéciale, son numéro d'ordre ; et si on regarde ses lithographies, qu'il exécutait parfois au milieu d'un enfer de préoccupations de triste nature, on remarquera à côté de la signature deux chiffres presque cabalistiques qui sont pour lui un point de repère pour le classement général de l'œuvre.

Ordinairement, les hommes d'imagination font de ces beaux projets, mais ne les réalisent point ; ils commencent animés des meilleures intentions, et manquent bientôt à la loi qu'ils s'étaient imposée. Gavarni, lui, n'y manqua jamais, c'était l'ordre incarné, dans un certain ordre d'idées.

J'insiste à dessein sur ce côté exact, parce qu'il se- relie étroitement à l'esprit philosophique de Gavarni. Cet ordre matériel qui le portait au classement, qui le faisait conserver ses correspondances, étiqueter chaque chose, garder des exemplaires de choix de toutes ses œuvres, même les plus ignorées et qui se

manifestait dans tout, c'est le reflet et la conséquence de son penchant pour la mathématique. Il exécutait à main levée une circonférence aussi parfaite que si elle eût été tracée au compas , et on verra plus tard comment cette main si exacte était au service d'un cerveau qui n'eut de respect ici-bas et de véritable entraînement que pour ce qui était la vérité fixe, éternelle, indiscutable et supérieure à toute altération.

Gavarni, sous les ordres de M. Leleu, ingénieur en chef du cadastre, passa plusieurs années à Tarbes ; il y dessina beaucoup sous les yeux de son chef, homme indulgent etbon, assez artiste pour comprendre que ce beau jeune homme égaré dans le cadastre avait quelque chose là. Vers la fin de son séjour il adressait à M. delà Mésangère, qui publiait le « Journal des Dames et des Modes )), des costumes et des travestissements. IL fut rappelé à Paris, continua à dessiner selon sa fantaisie, exposa quelques-unes de ses aquarelles chez Susse, et comme celui-ci, qui trouvait des ac-

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quéreurs pour ces premiers essais de l'artiste, le pressait de signer ses œuvres pour satisfaire le public qui veut pouvoir mettre un nom d'artiste et une étiquette à un tableau, l'employé au cadastre, qui ne voulait pas cumuler sous son nom de Chevallier, se souvint des beaux sites des Pyrénées, de la vallée de Gavarnie, et enlevant Ye muet, pour ne pas faire concurrence à la cascade, signa ses aquarelles Gavarni. Quelques années après, ce nom devenait l'un des plus populaires du monde artistique et celui de Chevallier restait oublié.

M. de Girardin, qui est doué du mouvement, de la vie et du flair, remarqua Gavarni à ses débuts, il avait vu de lui des lithographies, des costumes, des dessins exécutés au jour le jour ; il le -fit demander chez Susse, l'envoya chercher à Montmartre où il habitait et lui proposa un traité avec le jour nal/a Mode (4829). On voit donc que Gavarni commence en plein mouvement romantique, quelques années plus tard son nom va marcher de pair avec

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celui des Charlet, des Deveria, des Johannot, quelques années encore et on dira Balzac et Gavarni.

On ne raconte point sa vie artistique à la Mode, il faut feuilleter les collections et voir avec quelle prodigalité l'artiste se dépensa. Il passa de la Mode à l'Artiste, à la Silhouette et ne s'en tint point à ces seules publications, il accepta tout, illustra des physiologies, genre très à la mode alors, dessina des costumes pour le théâtre, des têtes de romances, et dans quelque genre que son crayon s'exerçât, il s'y distingua par une grande observation et une science réelle du dessin. Il avait alors un procédé sec, sans effet, un peu précieux, dessinait d'un trait arrêté comme un fil de fer, mais les mouvements étaient déjà aussi justes qu'ils le furent plus tard. M. Sainte-Beuve a raconté que Gros, voyant un jour un des dessins à la plume des commencements de Gavarni, s'écria : <sc Mais voilà un grand dessinateur, » et Louis Marvy, le graveur à l'eau-forte mort si jeune et si regretté, trouva un jour De-

lacroix occupé à copier un Gavarni. — ce Vous le voyez, dit le peintre, j'étudie le dessin d'après Gavarni. 3>

En i 834 il voulut, comme disent les artistes, se mettre dans ses meubles, et fonda un journal intitulé le Journal des gens du monde, c'était un recueil hebdomadaire devenu extrêmement rare aujourd'hui , que nous avons sous les yeux et qui a tous les caractères de ces généreuses utopies dont sont animés les pauvres journalistes à leur début. Gavarni était l'élégance même, il rêva au journal élégant des abonnés descendant des croisés, des dames du faubourg Saint-Germain pour lectrices, même pour collaborateurs, et, afin d'être au niveau et pour répondre à ses propres besoins d'élégance, il choisit un papier luxueux, un caractère élégant, une impression soignée, et chaque exemplaire était remis à domicile attaché avec une faveur rose. Le journal dura l'espace d'un matin, près de six mois, et cette tentative fut funeste à l'artiste, en grevant sa vie. Gavarni avait publié là

des dessins sans légendes, des nouvelles mondaines, des comptes rendus de bals, des portraits littéraires, c'était le vrai journal dessalons; il avait même, sous la rubrique Magasins, rédigé lui-même l' article-annonce de la façon la plus délicate et la plus ingénieuse, se préoccupant des moyens de créer une source de revenus sans cependant froisser les instincts littéraires et toujours élégants de ce public d'élite. L'artiste, si ce Journal des gens du monde eût réussi, aurait incliné, j'en suis sûr, au littérateur : c'est dans cette période de sa vie qu'il écrivit ses nouvelles et fit tous les vers qu'il a écrits et qui pourraient former un charmant recueil. Mais le sinistre le ramena à la pierre lithographique, il fallait payer son utopie, et plus que jamais livré à la production rapide, il commença dans la Caricature et le Charivari ces séries qui firent son énorme réputation. Ce n'était pas la caricature dans le sens du mot, loin de là, il lui répugnait de déformer la physionomie humaine, il cherchait l'observation, le cri poussé sur nature, le trait

piquant et la satire, et ne dédaignait pas au besoin l'intention morale.

11 se suivait dans sa propre transformation et datait son véritable point de départ de son entrée au Charivari. Quand M. Sainte-Beuve qui voulait étudier Gavarni dans ses Causeries du lundi, demanda des notes à l'artiste luimême, celui-ci lui raconta que Philippon, frappé du succès de la série de Daumier intitulée Robert Macaire, voulant l'exploiter et connaissant le faible du crayon de Gavarni pour la femme, lui demanda de faire une madame Robert Macaire. tt Piobert Macaire, répondit Gavarni , c'est la filouterie , cela n'a pas de sexe. Quand ce serait une femme, cela n'y ferait rien. C'est la filouterie féminine qu'il faut faire ; voilà ce qui est neuf. »

La filouterie féminine, c'est-à-dire une des plus belles séries de Gavarni (Fourberies de femmes en matière de sentiment), et toute cette veine quil va exploiter avec tant de ressources et tant de fécondité. C'est ainsi que Philippon, ce jour-là, frappa sur la pierre et

fit jaillir l'étincelle. Gavarni, nous l'avons déjà dit , n'avait pas de penchant pour la caricature, il cherchait pour ainsi dire une moyenne qui satisfit ses instincts d'élégance et les nécessités du journalisme, et créa un genre, à lui spécial, dans lequel il n'a point trouvé de rival, ni même d'imitateurs, parce qu'il joignait à un crayon charmant, à une science sans seconde des ressources de la pierre lithographique, une pensée profonde, une observation qui ne se démentait jamais et une forme littéraire, concise, rapide, élégante, très-française, absolument moderne, qui fait que son œuvre peut se passer du côté plastique, de l'image elle-même, et reste intéressante pour le lecteur.

A partir du jour où il dessine au Charivari, la vie de Gavarni, vie de labeur mêlée d'élégances mondaines, de plaisirs furtifs, se lit dans son œuvre. Les Artistes, les Actrices, les Lorettes, Paris le matin, Paris le soir, Physiologie de la vie conjugale, les Maris vengés, les Enfants terribles, Revue musicale d'après

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nature, le Diable à Paris, Mères de famille, Chemin de Toulon, les Contemporains illustres, etc., etc., sont les étapes de cette carrière féconde.

11 était entré dans la voie de la production à outrance en 1837 ; pendant cet intervalle, il s'était marié à une femme distinguée, douée d'un véritable talent musical, compositeur appréciée. En 18477 il partit pour Londres pour y passer les fêtes de Noël, il y resta quatre ans, et sa seconde manière, large, veloutée, puissamment colorée, date de ce temps-là. Il vécut là seul, recueilli, livré à l'observation et à la réflexion, et, parti pour peindre les élégances du high-life, il aboutit à la navrante et profonde peinture des misères des basses classes, des types de Saint- Giles, de tout ce monde interlope de boxeurs, pick-pockets, buveurs et buveuses de gin, qu'il a si admirablement étudiés sur nature. Les Anglais chez eux, qui eurent tant de succès en France, froissèrent un peu l'instinct national de nos voisins. Gavarni cependant

fut séduit aussi par les élégances de Hyde- Park et les blancheurs marmoréennes des lys de la nobility. Il y a de lui des planches célèbres qui en disent plus sur ce point que tous les écrivains qui ont essayé de nous faire connaître l'Angleterre. Sa vie à Londres fut presque entièrement contemplative, malgré une somme de production appréciable mais qui lui coûtait assez peu, car il eut toujours le travail facile. Il livra des séries de dessins et de lithographies à des éditeurs anglais, visita l'Ecosse, en rapporta de belles planches, entre autres le Joueur de cornemuse, une grande quantité de types (rustic groups of figures), et ces œuvres sont peut-être, au point de vue artistique, les plus admirables comme couleur et comme relief. En même temps, il étudiait déjà les mathématiques, restait des semaines entières occupé de recherches pénibles, courbé sur sa table de travail, isolé du mouvement et de la vie , rassemblant les ouvrages de statique, de dynamique, poursuivant des problèmes difficiles, illustrant

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d'équations les marges de ses aquarelles et de ses dessins. Il fit même quelques essais de peinture à l'huile, tout en observant les Anglais chez eux, étudiant leurs caractères, leurs mœurs, leurs institutions, notant dans le journal de sa vie tout ce qui le frappait et lui semblait prêter à des déductions philosophiques et même économiques et sociales. Gavarni revint en France en 1851, plein d'idées, plein de force, et fit sa rentrée dans l'arène de la publicité en 1852, clans un journal intitulé PARIS, fondé par M. de Ville deuil. Pendant un an, il fit un dessin par jour, et plus qu'un dessin, une légende. Cette campagne fut très-brillante, elle affermit sa réputation très-considérable déjà. Gavarni avait grandi, il était devenu savoureux et fort. Artistiquement, ce beau faire gras, large, velouté, ces effets sûrs, ces ressources nouvelles, qu'il obtenait de sa pierre étaient déjà un grand progrès, et constituaient une nouvelle incarnation, une seconde manière ; mais il avait trouvé son Thomas Vireloque et créé

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une sorte de Diogène moderne qui disait ses vérités au siècle du télégraphe et de la locomotive. 11 y a telle ou telle légende de ce temps-là qui est une fenêtre ouverte sur ce monde contemporain, et il a dit sous une forme légère les choses les plus profondes.

L'artiste produisit pendant cette période les Partageuses, Histoire de politiqaer, les Lorettes vieillies, les Invalides du sentiment, les Propos de Thomas Vireloque, les Toquades, etc., etc.

Après 1855, la vie de Gavarni n'a plus d'histoire, il est arrivé à une incroyable popularité et cache toujours sa vie, puisque aucun des hommes de cette génération ne l'a connu ; la plupart d'entre eux ne l'ont pas même vu passer. On sait qu'il connaissait trop les hommes pour les aimer beaucoup, il les voyait le moins possible, et plus il allait, plus il s'adonnait à ses études mathématiques, cherchant sans cesse l'indiscutable vérité, l'axiome. Il avait toujours beaucoup aimé son intérieur, il cherchait constamment où il planterait sa tente ;

il la voulait près de Paris, mais loin du bruit de ses rues, à quelque distance de cette chaudière en ébullition. Il s'était installé au Pointdu-Jour, au bord de la Seine, et il s'était pris d'une folie pour les plantes vertes. — Il y a là une relation physiologique. Ces tiges lissées, ces feuilles à la forme définie, géométrique, ces végétations propres, nettes, qui poussent avec ordre, correspondent bien à son penchant pour tout ce qui est net, franchement découpé, mathématiquement disposé. Il consacrait tous ses loisirs et tous ses revenus à son parc, l'embellissait chaque jour, et étudia avec le plus grand soin un mécanisme ingénieux, une sorte de moulin à vent destiné à faire monter l'eau destinée à Tarrosement. Il dessinait bien encore, mais comme à regret, assez triste, affligé d'une douleur profonde que lui avait causée la perte de son fils aîné. Cependant son fils Pierre lui restait et, avec quelques rares amis, c'était le seul qui put l'aborder sans lui être importun. Sans être misanthrope, il s'était habitué à la solitude

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et vivait volontiers seul, occupé de toutes sortes d'études, lisant, annotant, cherchant des solutions ingénieuses, communiquant de temps à autre le fruit de ses recherches à l'Académie des sciences. Un jour vint où un de ces inflexibles tracés qui changent la face de Paris et le bouleversent de fond en comble, prit de biais le jardin de Gavarni et culbuta les plantations. Cette retraite embellie avec amour, il fallut l'abandonner. A partir de ce jour-là l'artiste ne s'installa pas définitivement, il cherchait, il méditait, allant tantôt sur une ligne de chemin de fer, tantôt sur une autre, plein d'hésitation, regardant comme définitive l'installation qu'il rêvait et par conséquent voulant la choisir avec soin.

Il se fixa provisoirement à l'avenue de l'Impératrice, mais n'y fut jamais tout à fait installé. A cette époque, en 1866, il était déjà malade , tourmenté d'un asthme et d'une irritation nerveuse qui le faisaient beaucoup souffrir quand il parlait, on le voyait s'arrêter ■

subitement et reprendre haleine avec difficulté ; s'il marchait, il venait s'appuyer, en courbant le dos, sur un meuble ou sur une cheminée, le dos voûté, la face pâlie. Il était resté beau, toujours droit et ferme ; sa barbe était grise, et ses cheveux bien plantés, longs et d'un beau jet, encadraient sa tête puissante. Ce n'était plus le beau gentilhomme élégant du fameux portrait à la cigarette, c'était le vieux savant qui se souvenait du dandy : il avait gardé son élégance native, chaussait, chez lui, la fine Ijotte vernie sur laquelle se détachait le pantalon coupé par un maître; il portait habituellement une grande robe de chambre de velours noir d'un beau ton, d'un drapé large et bien étoffé, et tout ce qui l'entourait était aussi soigné que lui. Sa table de travail était étonnante de correction ; ses livres, ses papiers, ses notes, ses pierres, son chevalet, ses pinceaux, ses crayons étaient irréprochables ; il a conservé ce soin et cette préoccupation jusqu'au dernier jour. Il vivait alors plus retiré que jamais, relati-

vement heureux, mais dans la plus singulière disposition.

Il vivait le moins possible, il avait supprimé tous les efforts et toutes les spontanéités autres que celles du raisonnement et de l'intelligence, et s'était épris d'une passion sans bornes pour la vérité indiscutable, la vérité mathématique. Après avoir été poëte et artiste, il en était arrivé à ressentir un certain mépris pour les arts plastiques qui appellent à leur secours l'imagination et lui fournissent un thème.

Il était devenu pur esprit, n'ayant jamais faim, jamais soif, ne succombant jamais au sommeil, ne désirant rien, indifférent à toutes choses ici-bas ; la vue de son fils seule le rattachait à la terre et c'est lui qui essayait de le soustraire aux études mathématiques auxquelles il se livrait avec une sorte d'ivresse. Il ne mangeait presque plus, ne dormait plus et restait comme plongé dans un somnambulisme plein de la plus étonnante lucidité. Sa raison avait pris tant de force, tant de moelle,

c'était une faculté élevée à une telle puissance qu'il fallait se tenir en causant avec lui comme si on avait devant soi un aréopage ou un concile, et il fallait toute sa grâce et sa véritable bienveillance pour rassurer les timides,

Nous eûmes avec lui à cette époque une conversation qui nous frappa très-vivement ; il était question d'art comme toujours et, trèspréoccupé d'un travail sur Goya auquel nous étions attaché depuis plusieurs années, nous sondâmes G avarni sur le terrible aquafortiste des Désastres de la guerre. Il admirait ses lithographies des combats de taureaux, les seules œuvres qu'il connût, mais nous déclara très-fermement que tous ces furieux et ces agités n'étaient point son fait. La passion, la fièvre, la fougue ne le touchaient point ; il prétendait que ces coloristes ardents n'avaient pas fait ce qu'ils voulaient faire et qu'il ne comprenait pas Eugène Delacroix. Comme nous essayions de lui dire pourquoi le Massacre de Scio et le plafond de la galerie d'Apol-

Ion nous paraissaient des œuvres marquées au sceau du génie, il confessa que depuis la Barque du Dante, il n'avait rien vu du maître. Le journal, le livre, venaient le trouver chez lui, et il pouvait avoir lu Madame Bovary et la Vie de Jésus ou tout autre volume à émotion, sans sortir de chez lui ; mais il fallait suivre le mouvement de son temps pour connaître les œuvres des artistes modernes, et il avait depuis longtemps renoncé à toute initiation en ce sens, Il ne connaissait rien de ces quinze dernières années, il regardait en lui et étudiait sa propre humanité.

Cependant un jour, il se leva de sa table de travail, s'en fut à un tiroir et nous montra,, précieusement découpés, des morceaux pris à droite et à gauche dans des journaux, dans des revues, dans des keepsakes . Gilbert avait sa chemise à lui avec son nom, et Gavarni ne tarissait pas en éloges sur ce célèbre artiste anglais ; il admirait beaucoup Daumier, et lui enviait son dessin large et sa connaissance du métier; Morin, Godefroy-Durand, Pauquetet

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Cham figuraient parmi ceux qu'il avait remarqués. Il ne savait leurs noms que pour les avoir vu au bas de dessins qui l'avaient frappé et il jugeait les coups de loin. Il disait clairement, rapidement . — Un tel a du talent,

— un tel ne fera rien, ce n'est pas un artiste.

— Mais cela datait de loin; ces remarques se rapportaient au passé, il ne remarquait plus rien depuis longtemps et ne lisait plus que les maîtres.

J'ai compris alors pourquoi il n'appréciait pas le peintre des Femmes d'Alger, c'est qu'il ne connaissait de lui que des lithographies, telles que le Faust et Y H ami et qui, encore qu'elles soient d'un homme qui eut certainement un grain de génie, sont maladroites entant qu'exécution et que métier, et de ce côté-là lui gâtait l'autre.

De sa fenêtre, Gavarni eût pu voir défiler tout ce monde du Bois, ces élégants, ces roués et ces lorettes qu'il avait peints et inventés ; mais il ne levait jamais le rideau vert qui tamisait le jour, et ne regardait plus qu'en lui-

même. Il resta une fois huit mois sans sortir de chez lui, encore qu'il fût en bonne santé ; aussi laissait-il aller les choses avec l'insouciance d'un homme qui vit avec son idéal. Bientôt il ne dessina plus, mais il faisait encore des aquarelles d'un beau ton argenté, chatoyantes, qu'il rehaussait avec de la gouache qu'il posait avec une dextérité sans pareille à la pointe du couteau à palette. La plupart des livres qu'il illustra et ses derniers dessins sont faits par ce procédé ; on recopiait les aquarelles sur bois, le travail de crayon l'ennuyait, le pinceau à la touche plus large, plus grasse, et surtout la couleur, lui sauvaient un peu l'ennui de ce travail.

Il quitta en 4866 l'avenue de l'Impératrice, emballa dans des caisses ses collections, ses livres, ses objets précieux, ses manuscrits et loua dans un hameau d'Auteuil une petite maison fort triste où il s'installa encore provisoirement ; c'est là que la mort le prit, en novembre 1867. Son médecin et son ami dévoué, le docteur Venne, constata une

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effroyable surexcitation nerveuse, l'asthme le fatiguait beaucoup aussi. On expédia un télégramme à son fils, qui était alors dans le Midi, et quand Pierre Gavarni arriva au chevet de son père, celui-ci très-calme, trèsmaître de lui, trouva encore quelque ironie sur ses lèvres et railla son mal en essayant de rassurer son enfant. Après quelques jours de souffrance, il expira dans une crise d'étouffement. Cette fin dans cette petite maison cachée dans les arbres et qui ressemblait à un tombeau, eut quelque chose d'encore plus lugubre que la mort ne Test d'ordinaire. Gavarni qui avait tant aimé Tordre, le soin et le classement, était mort au milieu des caisses qui, du seuil au grenier, encombraient cette maisonnette dans laquelle il n'avait fait que passer. La mort ne l'avait pas surpris du reste, il avait tout disposé pour le départ. Comme il s'était volontairement retiré du monde depuis bien des années, le monde qui avait son œuvre si présente à l'esprit avait un peu oublié l'homme, mais le bruit de la mort de ce

revenant illustre vint consterner pour une heure cette société parisienne dont il avait été le peintre le plus fidèle et le satirique le plus mordant.

L'œuvre de Gavarni est éparse çà et là, son fils lui-même, qui possède la collection la plus complète de ses œuvres, ne les a point cependant réunies toutes. Son labeur fut immense, il a produit des chefs-d'œuvre comme en se jouant, le vent soufflait et les feuilles éparses volaient aux quatre points cardinaux, fixant la vie moderne, la mode, les sentiments, les caractères, dessinant pour l'avenir l'histoire morale de ce temps-ci, les Etudiants et les Actrices, les Enfants terribles et les Fourberies de femmes. Il fut l'historien de nos mœurs. Comme c'était un cerveau, une sorte de Molière armé d'un crayon et d'une plume, il ouvrait sa fenêtre et avait ce rare talent, qui peut s'appeler du génie, de trouver des types et des caractères dans des promeneurs comme vous et moi qui défilaient sous ses yeux. Le monde était

son livre. La vie de chaque jour son école.

Il fut moderne, c'est là sa gloire. Le cadre change, le milieu se modifie, l'homme moral éternellement semblable à lui-même trouve des formules extérieures nouvelles, et emprunte un nouvel accent; Gavarni, comme La Bruyère, comme Molière, comme Lesage, a fixé pour les générations à venir des castes dont l'état civil ne se retrouvera que dans ses œuvres. 11 a compris la philosophie de l'habit noir, deviné le mystère d'une botte éculée et d'une paire de gants défraîchis, déchiffré l'énigme d'une ride et le secret de la pâleur d'une femme.

Il savait quel tour une grande dame donnait à sa coiffure et comment la grisette attachait son ruban ; il y a telle ou telle légende de lui qui fait penser comme un chapitre de Pascal, et on recule effrayé en entendant parler les vieilles qui passent dans son œuvre en disant au public : ce Mon bon Monsieur, Dieu garde vos fils de mes filles! y> Il a connu les femmes comme pas un, et surtout la femme moderne,

celle d'hier ; il est plus pratique et vit moins dans son rêve que Balzac, il a ajouté des traits nouveaux aux perfidies en satin, aux roueries enrobes de soie, aux corruptions féminines, et, de la lorette d'alors, il a fait une sirène dangereuse et terrible ; oui, la femme est son triomphe. Les Partageuses, quel chef-d'œuvre ! les Lorettes vieillies, quelle leçon navrante pour ces créatures qui font un état de la beauté !

Madame du Deffand, devenue vieille et aveugle, disait : — a Autrefois, quand j'étais femme... » La lorette vieillie dit : « C'est aujourd'hui Sainte-Madeleine... c'a été longtemps le jour de ma fête. » Et je ne sais rien de terrible et d'incisif comme cette réticence qui fait dire à une partageuse devenue pauvre, belle encore sous ses haillons et qui court les rues, un panier à la main : (( A présent, je vends du plaisir pour les dames. »

Les gaietés sont rares dans l'œuvre, car Gavarni, le peintre du carnaval, est un mélancolique malgré les débardeurs, les balochards

et les titis. L'artiste a commencé par plaisanter le vice et par sourire, il semblait qu'il lui fût même indulgent et ne fit que rédiger son procès-verbal, il a fini par brûler avec le fer. Au commencement de sa carrière, il dessine la série Roueries de femmes; quand il avance dans la vie, il crée Thomas Vire loque et fouaille l'humanité .

Ses dix milles dessins et légendes sont un monde, il y a là des rires et des grincements de dents, des accès de mélancolie et de misanthropie, des actes de contrition, peu d'enthousiasme, beaucoup de salutaires critiques et des coups de boutoir aux vices et à l'hypocrisie de notre temps.

Tous les essais littéraires de Gavarni datent de son commencement, la plupart de ses écrits sont de 1832. Il avait fondé le Journal des gens du monde, et si cette entreprise eût réussi commercialement, il y a lieu de croire, comme nous l'avons dit, que le littérateur eût absorbé l'artiste s'il ne l'eût point étouffé tout entier.

Vers cette époque, il inséra dans cette publication et dans quelques autres des articles de fantaisie qui tous sont empreints d'originalité , écrits dans une excellente langue, pleins d'idées ingénieuses, et, par-ci par-là, semés d'axiomes brefs et concis, nerveux et serrés, dans la forme de ses inimitables légendes. Revenu de bien des choses, après une carrière artistique très-remplie, Gavarni pensa que ces nouvelles, ces fantaisies, méritaient d'être réunies en volume et il voulut les publier. Il avait arrêté le plan de l'ouvrage, son titre (un titre bizarre et que nous ne trouvons pas très-justifié, mais que nous avons voulu respecter), il avait même donné sa copie à l'éditeur. Sept ou huit feuilles étaient imprimées déjà quand, absorbé par ses études mathématiques, dégoûté du monde, fatigué du bruit qui se fait autour d'une œuvre nouvelle, il abandonna ce projet sans même en faire part au libraire. Son fils a retrouvé dans ses papiers, le volume en trois ou quatre épreuves encore chargées de corrections, qui

ÉTUDE SUR GAVARM. 35

ne furent jamais exécutées puisqu'il ne les renvoya pas à l'imprimeur.

Il y avait là beaucoup de lassitude, un peu de mépris, une certaine insouciance des choses de la vie réelle et surtout une preuve de l'intérêt avec lequel il s'occupait d'autres études qui, désormais, lui étaient devenues plus chères.

Gavarni avait réuni dans ce volume onze fantaisies et nouvelles, quelques-unes inédites, d'autres extraites des journaux du temps où les collectionneurs les plus acharnés ne pourraient point les retrouver aujourd'hui. Nous avons joint à ces onze chapitres ceux qui nous ont offert un tout digne du nom de Gavarni et qui étaient en manuscrit dans ses papiers. Les Amours de Paris ne sont qu'un fragment^ mais l'idée qui a dicté ce chapitre est essentiellement parisienne. Beaucoup d'entre les lecteurs se souviendront de leur jeunesse en lisant cette ce chasse à la femme » et cette faction sous un balcon.

Le Diable est peut-être un fragment, mais

36 ÉTUDE SUR GAYARNL

la définition est complète et il y a là bien de la finesse et de l'imagination.

Il y avait aussi des légendes inédites, elles font partie d'un recueil de pensées que l'artiste écrivait jour par jour; quelques-unes avaient un caractère trop intime pour être publiées, d'autres n'étaient pas définitivement formulées , quelques-unes enfin étaient tracées dans un caractère mnémotechnique dont il faudrait avoir la clef. Ces légendes préparées d'avance et qui eussent été un jour écrites sous un dessin, prouvent que le maître Sainte- Beuve a pris l'exception pour la règle quand il a cru que le dessin précédait la légende et que Gavarni, au moment de l'écrire sous sa composition, se demandait : « Que peuvent bien se dire ces personnages? 3> Cela a pu arriver une fois, mais légendes et dessins sont sortis tout armés de ce cerveau. Le contraire eût été une marque de faiblesse et il n'y eût pas eu l'admirable corrélation qui existe entre la pensée et le geste.

Gavarni écrivait tous les jours; comme il

ETUDE SUR GAYARNI. 37

avait supprimé les faits dans sa vie , il ne pouvait écrire que ses pensées. Son journal est un singulier mélange des idées les plus hétérogènes ; à côté d'une pensée philosophique, on trouve un mot badin, un signe de convention destiné à rappeler tout un ordre de sentiments. Par-ci, par-là, il a tracé d'une main sûre une figure géométrique étoilée de signes , une équation , la constatation de l'effet que vient de produire sur son esprit un visiteur qui l'a dérangé de son travail ; une formule rapide, un symbole, sont là à côté d'une légende qui plus tard trouvera sa place sous un dessin, ou même d'une pensée suscitée parla lecture d'un livre, d'un journal qui est venu lui rappeler à domicile, et sans qu'il l'ait cherché, qu'il y a autour de lui un monde en ébullition, avec ses ambitions, sevS drames, ses agitations politiques , ses colères , ses frénésies, ses paradis et ses enfers : monde dont il fut l'Asmodée, dont il lï entend désormais que l'écho lointain, le faible bourdonnement qui lui arrive par sa porte un in-

38 ÉTUDE SUR GAVARNl.

stant entre-bâillée, et dont il ne voit plus dans le lointain que les vapeurs et les fumées qui s'agrègent, et montent pour faire un nuage de plus au ciel.

Dans ces confidences qu'il se faisait à luimême, dans ces intimités de la pensée dans lesquelles nous n'avons pénétré qu'avec recueillement malgré les jovialités accouplées aux plus hautes pensées, il s'est montré encore plus sceptique et plus cruel à l'égard des femmes que dans son œuvre générale, où il ne les a point ménagées cependant. Mais est-il besoin de dire que Gavarni n'a point été en dehors de l'humanité ? C'est un arbre dont on voit les rameaux se dessécher à l'hiver, mais il s'est couvert de fleurs au printemps, Gavarni a senti son cœur battre à l'heure sacrée des vingt ans, il a aimé la vie tout en raillant les hommes, il a chanté l'amour, il a pleuré, il a souffert : ce cœur qui savourait l'existence s'est trempé dans la paix et la fraîcheur des cieux; au déclin de ses jours, il renie les fleurs de son printemps, les ivresses.

ETUDE SUR GAVARM. 39

de sa jeunesse, il raille les essaims éperdus des songes envolés qui viennent voltiger autour de sa tête blanchie par les orages ; et cependant après avoir écrit : ((La femme a deux mamelles sous lesquelles il n'y a qu'un cœur, celui de la mère, » le Gavarni, qui se souvient des larmes printanières et des troubles charmants d'un cœur bien épris, se dément lui-même en écrivant à quelques lignes de là :

(( Le bonheur de l'amour n'est pas le bonheur qu'on a, c'est le bonheur qu'on donne.»

D'ailleurs, n'avons-nous pas sous les yeux ces longues confidences qu'il se faisait à luimême, et ces pensées empreintes d'une mélancolie amoureuse qui sont un charme de plus dans ce grand artiste dont Musset aurait pu dire qu'il avait (( un brin de plume à son crayon. »

Son fils a trouvé dans ses papiers, bien rangée par date, étiquetée avec soin, une correspondance qui fait le plus délicieux roman parisien que jamais écrivain ait pu

rêver et écrire. Il y a cinquante lettres de lui; qui correspondent à d'autres qu'il a brûlées ou qu'il a rendues.

Gavarni n'a pas exigé qu'on détruisît cette correspondance, il aimait sans doute à la relire et nous avons la preuve que, mettant à profit sa propre expérience, exploitant cette étude d'après nature, il avait eu l'intention de désintéresser cette intrigue, de lui ôter tout caractère personnel, d'en changer les détails et de l'encadrer dans un roman dont il avait déjàexécuté une partie. M. Sainte-Beuve, qui a écrit sur Gavarni, a eu ces lettres entre les mains, il en a cité de charmants fragments et donné le canevas du roman lui-même dont nous avons sous les yeux le manuscrit original non achevé.

En pénétrant dans cette intimité et en violant ce secret de la vie de Gavarni, nous voulons prouver que celui-ci n'a point toujours été le sceptique endurci qui, à l'heure où on retourne en arrière, au lieu de s'attendrir et de sentir battre son cœur au souvenir de ses

jeunes amours, chasse impitoyablement de sa mémoire l'amoureuse mélancolie et écrit sans trembler : ce La femme a deux mamelles sous lesquelles il n'y a qu'un cœur, celui de la mère. »

En lisant attentivement ces lettres qui évidemment auraient été complétées par les réponses, mais qu'on comprend cependant assez pour soupçonner ce qui a dû se passer, on voit que vers 1832, par un jour de pluie, dans une voiture publique, l'artiste dut rencontrer une jeune fille qui, par un de ces hasards qui font les romans, se trouva là à point pour en nouer un avec lui. Ni sa caste, ni son âge, ni le lieu, ni l'heure, n'autorisaient sa présence dans un vulgaire et moderne omnibus, mais il y a un dieu pour les poëtes et il faut croire que la chose était bien réellement inattendue, car, pour toute sa- vie, Gavarni voua de la reconnaissance aux voitures publiques. On verra que la nouvelle intitulée Omnibus est évidemment inspirée par cette rencontre. (( On a pensé, avec juste raison, quil

se pourrait rencontrer parfois une femme de qualité, aussi bien qu'un marchand de peaux de lapins, dans les voitures à six sous, et cest pourquoi l'on a donné à ces voitures le nom d1 omnibus, mot latin qui veut dire : humanité.»

Gavarni, dans cette nouvelle qui tourne court, s'est mis en scène sous le nom de Michel, et c'est le commencement authentique de son roman ; il suivit la jeune fille, lui parla, la perdit de vue, la retrouva par hasard, s'attacha à elle, eut une correspondance, puis un rendez-vous, enfin une liaison semée de périls, des longues heures d'attente, des espérances déçues, des joies enfantines, des douleurs profondes, le tout sans savoir le nom de sa maîtresse qui de son côté ignorait le nom de son amant.

Un jour, l'orgueilleuse n'y tint plus et montra son blason. Michel était loyal, il dut se démasquer et signa Gavarni : mais cela vint tard, presque à la fin et ce double masque donna à cette intrigue le plus piquant caractère. Gomme la jeune fille était inquiète, agir

tée, quelque peu littéraire, une de ces femmes qui ont mal à l'imagination, au lieu de se laisser aller tout simplement à aimer, elle ergotait, elle était casuiste, discutait sur le sentiment et c'est ce qui donne à la correspondance tout son prix. Michel, — je veux dire Gavarni, — s'emportait, soufflait sur ses théories fausses, détruisait ses châteaux de cartes et arrivait à faire de la philosophie saine et forte en face de cette rêveuse fille qui faisait de la métaphysique à l'heure où l'amant ouvrait ses deux bras.

Cette correspondance contient tout un corps de doctrine, on sent là un homme, un philosophe qui ne laisse rien au hasard. Je ne veux pas faire de longues citations, car, je le répète, M. Sainte-Beuve a connu cette correspondance et comme il y a largement puisé elle a un peu perdu l'attrait de l'inédit, Les théories de Gavarni qui trouvent là comme toujours leur heureuse formule le montrent tout entier.

(( L'on ne voudrait pas surtout que le monde prît rien à votre amour ni qu'il lui donnât

44 ÉTUDE SUR GAVARTSI.

rien ; que le cher enfant ne vous apportât rien le soir des dégoûts, des ennuis du jour; qu'il ne fût ni dandy, ni bourgeois, ni goujat, ni vilain, ni gentilhomme, rien de commun! pas plus athée que dévot.

ce Un de mes plus doux souhaits aurait été de te donner cette noble indépendance de la raison ; cette fierté dans ce que l'homme a de plus fier, la pensée. Chère orgueilleuse! que j'aurais aimé à souffler sur ton front, entre deux baisers, cette puissance de tout voir sans éblouissements ; j'aurais voulu te faire regarder tout en face ; j'aurais surtout aimé à te voir sourire dédaigneusement au nez de tous ces valets de l'intelligence qui vont, la livrée au cerveau, servant chacun quelque chose à tout le monde. — Pierre une philosophie, — Paul un scepticisme, — celui-ci une croyance, celui-là un blason, un autre ne portant rien ou seulement des gants jaunes... Je t'aurais montré : ceci est un maçon, ceci est un marquis, mais ceci est un homme. »

Il y a une philosophie bien forte cachée sous

les lignes qui suivent. Ceux-là seuls pourront l'entrevoir qui ont le sentiment de la vie et qui savent trouver la poésie en elle, sans s'élever vers un idéal nuageux qui flotte dans un ambiant peu sur — la fausse imagination. — La vie, avec ses ardeurs et sa propre existence, a assez de ressources en elle sans qu'on essaye de la fuir toujours pour se réfugier dans un monde fantastique mal établi et dont les plans sont mal assis. Mais il faut déjà avoir entrevu un coin de la vérité pour comprendre cette savoureuse philosophie qui console, tandis que celle qui flotte dans l'ambiant de l'imagination ne réserve aux hommes que tristesse et déception.

(( Vous confondez le vulgaire avec le réel. » (Cette distinction du vulgaire et du réel est à méditer- pour le lecteur.)

ce Vous me parlez de l'imagination ! vous croyez à cette prétendue noblesse de la pensée qui ne consiste que dans des erreurs, et qui ne crée que des chimères. Humble folie qui ne reste dans le monde réel qu'à la condi-

46 ETUDE SUR GAVARN1.

tiond'y traîner quelque honte. Savez-vousquel est le plus sublime effort de V imagination ? Cest la poésie de la réalité. D

ce Imaginer ce qui n'est pas nest que vulgaire. »

Si je rapproche cet extrait d'une pensée que je trouve dans le journal inédit de sa vie : (( Toute poésie monte de la réalité, aucune réalité ne tombe d'une poésie, )) on voit qu'il y a là une conviction et une théorie très-haute qui rattache à la vie et qui peut être une profession de foi artistique, une sorte de réalisme élevé, noble, qui tendrait à poétiser la vie, sans s'écarter de la nature, de la forme des choses, de leur relief et des faits humains, sans avoir recours à tout un bagage que traînent avec eux des artistes qui n'ont point su regarder autour d'eux et s'inspirer de la nature.

(( Je ne crois pas au triste. Le triste n'est pas vrai, car il suffit de le nier. Mais ce nest pas le rire que j'aime, c'est le sourire.

» Ne vous moquez pas des enfants : l'enfance a le plaisir! Si je savais le plaisir dans

des boules de neige, j'irais chercher de la neige au mont Perdu. ))

La mélancolie de cette dernière imaçe n'échappera pas au lecteur. On voit ce vieillard célèbre, illustre même en dépit des solennels qui ne croient qu'à la gravité académique, arrivé au déclin de la vie et courant au mont Perdu jouer avec les enfants à la boule de neige. L'image littéraire est aussi charmante que la pensée philosophique est triste et pleine d'enseignement.

(( — Les idéalités sont la distraction des gens dont la vie est positive. — Ma vie, à moi, est la pensée. — Je me suis fait une prose de la poésie des autres, et ma poésie est toute de ce monde. — Soyez femme — restez femme y>

(( La beauté des femmes, c'est l'amour. — Qu'on me montre une femme amoureuse qui soit laide. — Vous êtes une belle femme, madame, morte jeune il y a quelques mille ans, soigneusement conservée sous sesbandelettes, votre robe est un sarcophage. — Vous êtes morte, Marie, ou vous n'êtes pas née. —

Qu'importe? On ne vient plus au monde à votre âge. »

<r 11 y a un diable au fond de chaque femme , comme il y a toujours un ange à côté d'elle. — Vous, vous avez un diable et demi. — Vous avez l'ignorance de l'enfer là où elles ont le savoir du ciel. — Vous remuez les charbons sans vous brûler. Il y a des femmes — fort savantes — qui donneraient leur part de paradis pour avoir vos regards et vos airs. »

(( Supposez un moment que vous trônez dans quelque palais et que je suis venu parmi votre peuple adorer les plumets de votre toque, et les broderies de votre manteau, et les perruques poudrées de vos valets, et votre nom et vos ancêtres pendus dans de vieux cadres,

— bien ! je suis amoureux à plat ventre, — gentilhomme ou vilain, imbécile enfin ; mais supposez encore que vous daignez, à votre tour, être éprise de votre serviteur. — Vous voici éprise aussi, — mais là, bien éprise!

— Eh bien ! savez-vous quel serait votre pre mier désir, madame la duchesse ? Vous sou-

haiteriez la condition de votre suivante — votre grandeur serait jalouse de l'humanité — voilà l'amour ! »

Les lignes qui vont suivre sont faites pour frapper ceux qui vivent de la pensée et qui créent, c'est ce qui explique € les coudes sur la table )) des artistes, les cabarets fleuris des bords de la Seine où vont se délasser les rois de la palette et les rois de la plume. Ainsi se comprend (( la mère Saguet », l'impasse du Doyenné, la simplicité profonde des vrais grands hommes, les goûts humbles de ceux qui mènent leur temps et font la philosophie de leur siècle. La nature seule ne lasse point ceux qui pensent, et, à partir de juin, les salons et les galas leur font horreur.

ce J'ai des horreurs profondes pour les formes, pour les considérations de tous les jours ; à force de remuer les choses de la pensée, elles changent de valeur, on éprouve cette lassitude de l'intelligence qui ne la fait se reposer que dans le paradoxe, et il arrive que parfois

le distingué vous devient si commun, l'esprit vous paraît si bête, et qu'enfin tout ce qu'on préconise vous est si peu, qu'on irait volontiers dans un cabaret avec des charbonniers pour trouver quelques distinctions, — et qu'on y va plus ou moins ; — ces jours-là, les gens du monde sont des goujats et le salon pue. »

(( Entre deux personnes, ce qui n'est pas compris par l'une est inutile à l'autre. »

(( Avec la tête, on fait des vers et de la géométrie; avec le cajur on aime son père, son frère, ses enfants, son mari ; souvent on aime d'amour de pied en cap : demandez à la jalousie si l'amour veut toute la personne. »

Nous trouvons même une note pour la biographie dans les lignes qui suivent :

(( Me voici seul ce soir dans cette chambre où je vous ai tant rêvée ! Cette nuit, ma cham bre était pleine de gens qui s'y reposaient d'avoir pensé et rêvé tout le jour. — Ces nuits résument le jour. — On pense à sapensée,on

rêve à son rêve. — On se moque de tout — de la vie, de l'art, de l'amour, des femmes qui sont là et qui se moquent de la moquerie ! Philosophie, musique, roman, comédie, peinture, médecine, amours, luxe et misère, noblesse et roture, tout cela vit ensemble, rit ensemble, — et quand ces intelligences barbues et ces plâtres vivants habillés de satin sont partis, il reste ici pendant deux jours une odeur de punch, de cigare, de patchouli, et de paradoxe à asphyxier les bourgeois. — On ouvre les fenêtres et tout est dit. »

Cette chambre c'est F atelier du n° 1 de la rue Fontaine-Saint-George. Les littérateurs sont Balzac, Gozlan, Sandeau, Théophile Gautier, Méry, Forgues, Edouard Ourliac ; les gentilshommes sont Dorsay, le comte Yalentini, le marquis de Chennevières, Lord Seymour; les médecins sont Aussandon et Ricord ; les bohèmes sont Lassailly et d'autres. L'amour est représenté parles plus jolies actrices de Paris.

Ce roman fut coupé dans sa fleur, et l'analyse asphyxia la passion, l'amante sonnait tou-

jours la cloche de la métaphysique ; Gavarni laissa cette intrigue se dénouer en regrettant que celle dont il aimait l'esprit et la beauté eût lu trop de romans et le forçât de travailler à Theure où il lui demandait le repos confiant et l'amoureux far-niente. On brûla les lettres delà Grande -Dame, Michel garda les siennes comme une relique, il avait conçu la pensée de les plaquer dans un roman.

Le roman n'a pas été fini et Gavarni eût certainement rencontré un obstacle, on ne se sert point d'une correspondance positive, nature pour l'encadrer dans une composition. L'art a besoin de recul , de perspective, il faut arranger, sacrifier : un feuillet de la vie réelle avec tout son relief détonne dans un roman composé : il en est du roman comme du théâtre où il faut forcer la voix pour être entendu, où le décor a son esthétique subordonnée à la lumière de la rampe, à l'éloignement du spectateur et au milieu artificiel dans lequel l'action se meut.

En dehors de ces nouvelles, inédites ou

non, que nous publions ici et des légendes, Gavarni a laissé des ouvrages très-complets sur les mathématiques, les manuscrits sont en ordre et doivent être publiés.

Deux cahiers volumineux, reliés et écrits de sa fine et élégante écriture, dont l'un forme, écrites au jour le jour, une suite de maximes et pensées dans la forme de celles de Chamfort. Son fils publiera ce recueil qui révélera la dernière incarnation du maître, le Gavarni philosophique ; l'autre une série d'observations, de notes mêlées d'équations, de formules algébriques, de figures mathématiques appliquées à l'art de la canne et de la savate. Son ingénieux esprit embrassant les choses les plus hétérogènes , il en était arrivé, dans ce cours de canne dessiné, à inventer une mécanique en bois qui pourrait, comme un mannequin de peintre, se -prêter à tous les mouvements possibles, une sorte d'automate professeur.

C'étaient là des ingéniosités perdues pour tout autre que lui, le délassement d'un esprit

préoccupé des lois du mouvement. Il délaissait pour ces études fantaisistes les plus effectifs résultats et ne satisfaisait point les exigences des éditeurs. Souvent, alors qu'on attendait une pierre pour un journal, un dessin pour un ouvrage, les envoyés chargés de venir prendre chez lui le travail attendu, le trouvaient absorbé dans ces travaux. On aura une idée de sa facilité prodigieuse quand on saura que souvent, après avoir prié qu'on l'attendît un instant en se promenant dans le jardin, il attaquait de front deux ou trois pierres lithographiques de cette belle série du journal Paris et les livrait à l'envoyé après une heure de travail. Il est vrai que longtemps avant il avait mûri son sujet, cherché sa légende, et que la main exécutait rapidement ce que le cerveau avait depuis longtemps engendré.

ETUDE SUR GAVARM.

Nous avons donné une belle place à Gavarni parmi les célébrités de ce temps-ci, et nous n'avons pas tout dit, il méritait une étude consciencieuse et développée. C'est par lui qu'on connaîtra les différentes passions de ce temps-ci, les attitudes, les gestes, les costumes, et sous l'enveloppe, l'âme des contemporains, leurs travers, leurs facéties, leurs habitudes, leurs plaisirs et leurs misères. Personne ne peut savoir la part que la postérité réserve à chacun de ces penseurs infatigables , celui-ci a revêtu d'une forme attrayante et enjouée ses observations les plus profondes, il a un côté piquant qui éloigne les pédants qui ne voient pas sa force parce qu'il la cache toujours sous la grâce.

L'âbbé Prévost a écrit plus de trente volumes et c'est un roman, Manon Lescaut, qui recommande son nom aux générations, Rivarol doit à un mot qui jette la lumière sur la société du dix-huitième siècle, de vivre encore

aujourd'hui ; Gavarni lui, a peint les castes qui formaient la société de son temps, et comme la nature humaine ne se renouvelle pas vite, alors même que le costume aura changé, les caractères seront toujours humains et vrais, et il est permis de croire que son œuvre restera, surtout si on considère que la forme artistique est un langage que comprennent toutes les générations et que la science du mouvement, qu'il possède à un si haut degré, est de tous les temps.

Charles Yriarte.

LE BEAU EST LA FORME DU BON

LE BEAU EST LA FORME DU BON

Que sous la proue la mer écume et jaillisse! la folle galère bondit de vague en vague. Le maître, attentif aux soins du voyage, commande les matelots muets et dociles. Les passagers chantent.

Le plus jeune d'entre eux a pris l'anse d'un pot rempli de vieux vin et posé sur le banc. Chacun boit à la tasse après avoir répondu par une strophe (que le vent emporte) à cette question des voix en chœur :

« Dans quelle image est la beauté? »

Et d'où vient la galère? où va-t-elle?

60 LE BEAU EST LA FORME DU BON

Qu'importe? le vin des côtes est généreux. « Dans quelle image est la beauté? »

— « La beauté, c'est ma mie, » a dit l'écolier, » le bonheur est dans l'amour. »

— « Le bonheur est en campagne, » dit le soldat, » rien n'est beau comme un cavalier le sabre au » poing. )>

— « Si ce n'est un coffret plein et bien gardé, » répond l'avare.

Au tour du laboureur : — « Ce qui plaît le mieux » à nos regards est un champ d'épis jaunes. »

Mais le poëte : — « C'est de laurier que la beauté » se couronne. Par Apollon ! point de bonheur sans » la pensée. »

Le joueur de flûte : — « A quoi bon la pensée? » Sait-on ce que dit le rossignol? On l'écoute. »

Et le peintre : — « La beauté n'a point d'images : » c'est une image. »

— « La beauté, » affirme le philosophe, « c'est » la vérité. »

— « C'est le succès ! » s'écrie le partisan.

— « Oui ! » ajoute l'aventurier, « une belle fille » au sein nu, elle tient les dés du joueur heureux. »

— «Oh! » fait le marchand, « le bonheur ne joue » pas, il calcule. »

LE BEAU EST LA FOlUlE DU BON. 61

Le moine vient à son tour : — « L'heureux croit, » mes frères, la beauté prie......

Mais tout à coup : — « Malédiction ! » (C'est la voix du maître qui vient effrayer les chanteurs.) — « Malédiction ! taisez-vous... Serrons la voile ! »

Pour le marin, la beauté, tète de bois, rit à la poupe du vaisseau quand on rentre au port après l'orage.

Et, en cet instant, une troupe de joyeux requins suivaient dans le sillage et pensaient entre eux : — « Rien n'est beau comme une galère qui va som- » brer en mer toute pleine de passagers. »

Le beau est la forme du bon.

Les horloges sonnaient minuit et Tannée nouvelle. Gabriel Bernard mit une bûche au feu, puis il prit une plume neuve. Il s'agissait d'ajouter un chapitre à ses mémoires.

— ce Vénérable misère! misère en gants jaunes, misère « comme il faut! ». c'est encore vous, et un jour de Fan, encore î

» Vous revenez si tôt ! quoi ! il y a quinze jours à peine, vous me faisiez, de Sainte-Pélagie, un appel,

dont je me suis moqué, il est vrai, comme je me moque de vous ce matin, Misère, ma mie!

» Il m'est venu des écus pour les recors ; il m'en viendra bien pour les confiseurs.

» Mon homme d'argent fait le mauvais. Allons ! le Mont-de-Piété n'est pas si fier.

» L'Usure ne veut pas de ma lettre de change; Mont-de-Piété, mon compère, voici mon manteau! Pliez-le sur la planche où sont déjà mes pistolets anglais, et le bijou que Laure m'a donné (l'autre jour de Tan!), et ma montre plate avec la chaîne d'or et mes cuillers d'argent.

» Mais on n'a guère de bonbons pour un manteau. Enfin en voici toujours pour les premiers petits gardons qu'on rencontre : on rencontre les autres, un autre jour.

» Ce matin, cependant, un manteau vaut deux fois plus qu'hier : il gèle cette nuit. Qu'importe à cette piété-là? ne se vend-elle pas le même prix en toutes saisons? Elle vous apprend ce que sont les choses. Tâchez d'oublier ce qu'elles vous étaient. Le Mont-de-Piété pèse dans une même balance vos bagues d'amour et des casseroles. Tant pis pour vous ! ayez de Tordre : on met, l'été, son manteau en gage, et ses pantalons blancs, l'hiver.

» Mes enfants, je vous porterai ce matin des papil-

lottes plein le manteau que j'avais hier. Priez le bon Dieu qu'il ne fasse pas froid.

» 0 Mesdemoiselles, qu'il faisait froid un de mes jours de l'an! cette fois ma misère n'avait pas de gants jaunes. Ce jour-là, en m'éveillant j'ai trouvé, près de mon lit, mon chien boiteux, grelottant sur une chaise de paille. Et, à trois pas de moi, sur un autre grabat, cet original de vieux Simonet ; il m'a souhaité une bonne année. Ce n'est pas moi qui me souviens de cet homme aujourd'hui, c'est la misère.

» J'ai enterré mon chien dans un pré, pauvre Dewil ! puis j'ai rapporté sa tète. Quand un visiteur, lorgnant toute chose en mon logis, demande : Qu'est-ce que cette peinture — ce groupe — ce pot ~ cette dague? et quand j'ai répondu: C'est un Mignard, — un Bou chardon. — Ces bergers sont en faïence de Rouen. — Ce grès est du seizième siècle. — Ce plâtre, c'est le masque du Dante. — Et cela, qu'est-ce? ajoute-t-on, les femmes surtout. — Madame, c'est une tète de chien. — Ah! — Oui, Madame.

» Eh bien ! ce jour-là que, Dewil et moi, nous avions si froid, que nous étions si pauvres, je pensais, comme je fais aujourd'hui : le triste est de convention ; je cherchais le malheur sur ma paille,

dans ma bourse vide, et ne le trouvais pas. Ce jourlà, comme aujourd'hui, Misère! je vous riais au nez. Dewil ne riait point.

» A d'autres, ma mie, vos airs farouches ! ma philosophie vous connaît, à pied, à cheval, eu blouse et en frac. A d'autres, vos férocités bourgeoises de la vie de Paris, et vos petits malheurs de Sainte-Pélagie et de Mont-de-Piété ! Ici, vous me pesez des dragées : dans une cabane de charbonniers, vous m'avez mesuré du tabac. On a goûté de toutes vos famines, ma chère! Vous nous avez coupé du pain; n'est-ce pas, Dewil?

» Comptons mes jours de Tan : pour celui-ci, Dewil, nous avions de la neige des Alpes. Et, la nuit, j'avais fait un joli rêve. J'en ai fait une élégie... La voici... entre une inscription du pape Innocent XII et le croquis d'une charrette.

» De quelques autres, pas le moindre vestige. Rien dans les croquis, rien dans la pensée. — Jours perdus! Un point sur une carte, voilà tout. Que de jours on perd ainsi!

» Ici nous sommes à Paris, et ce n'est plus un point noir : l'encre est de rose. « En coupé chez Véfour et Césarine de l'Opéra. »

» Une autre fois, c'était Marie, et cette jolie cham-

bre de mauvais garçon. Pauvre chambre !... Pauvre Marie !

» Les autres — des saluts,des baisers, des bonbons, des joujoux ; ma vieille tante (elle me donnait de si bonnes pralines !;, mon bon oncle que j'ai tant pleuré ! j'ai pleuré bien des choses. Je pleurais tout avant de rire de tout. Pourtant j'ai pleuré mon chien, homme que j'étais, autant qu'enfant j'avais pleuré mon oncle. Entre ces deux larmes-là, j'ai pleuré une autre fois, mais c'était pour rire.

» Je n'ai pas pleuré Marie. Que d'autres belles choses je n'ai pas pleurées !

» Pauvre Marie ! ce jour de l'an-là, nous avons diné ensemble, au coin du feu. Mais c'était un amour tombé d'abord dans la fraternité, et le tète-à-tète était usé entre nous, usé à ce point qu'au dessert Marie me dit : « Je suis fatiguée, je veux dormir. » Nous étions si frère et sœur! Je trouvai cette fantaisie toute simple, et je restai au coin de la cheminée, fumant un cigare et regardant à peine comment Marie avait la jambe faite. Ma curiosité avait été, une fois, trop mal reçue ; j'étais tout à fait corrigé des abus de confiance. Mais la tète blonde de Marie sortit de mes rideaux, elle me parla; et sa voix était caressante comme la voix d'un chérubin qui, dans ses nuages, appellerait du ciel un élu sur

la terre, pour lui dire ; tu es un élu... et moi je ne comprenais pas...

» Elle me disait, l'ange, que c'était le jour de l'an!...

» Près de cette maison, il y a une autre maison. A côté de ce souvenir, il y en a un autre en moi, une autre joie. Quand on se souvient, comme on se souvient ! Nous avons les souvenirs roulés en chapelet dans le cœur. A chaque grain, le nom d'une sainte, mes frères !

» Le fil de ma pensée se perd à travers mes jours de Tan, entre un polichinelle et mon manteau en gage. — Ma première fortune et ma dernière misère. — Si la Providence voulait, je retournerais vers Polichinelle, au risque de passer par hier. Mais, puisqu'il le faut, passons par demain. »

Et Gabriel Bernard sonna.

— Georges, mon serviteur, voici pour vos étrennes. Je vous compterai vos gages un autre jour.

Notre âme est si fortement émue dans un rêve, qu'il faut qu'il y ait quelque réalité au fond de cette féerie de la pensée.

Le Marquis de Custise

La pluie cinglait les vitres du cabaret dont la porte, charitablement ouverte , offrait à chaque instant l'apparition de figures grotesques, franchissant le seuil, d'un bond, pour venir se secouer tour à tour à la clarté des quinquets. Il pleuvait « à ne pas laisser un chien dehors, » disait-on. C'était ce qu'on appelle un estaminet ; et dans ce bruit de gros rires et cette fumée des pipes, j'avais apporté toute une rêverie et les restes d'un projet eharn~ pètre. Car, ce soir-là, je m'étais promis des joies

naïves pour fuir, s'il se pouvait, ma solitude. L'humanité endimanchée m'avait souri, et je m'étais laissé aller où elle allait, et d'où, parfois, je la voyais revenir si joyeuse. Vaine espérance : il pleuvait 1 Adieu le bal sous la charmille, les danseuses en revenaient , l'eau dégouttant de leurs robes légères sur des bas salis. Les agaçants bonnets, dont la fraîcheur, économisée huit jours, avait promis merveille, pendaient flasques et de côté sur des cheveux ruisselants ; et les amoureux, le pantalon retroussé, riaient autour des flammes du punch, ou juraient leur dieu après la pluie. C'étaient des cris : — «Garçon! de la bière ! — Garçon! du vin!.... Quinte et quatorze et le point ! — Domino ! oh ! hé ! Baptiste! — A toi, Michel!... » Et toujours cette odeur de pipe... on étouffait. Une pendule, qu'on n'entendait pas, sonnait neuf heures : et, par ce déluge, les fiacres descendaient le faubourg à grand train, peu soucieux des doléances d'un naufragé.

Un honnête garçon sembla prendre pitié de moi, et vint, en passant, jeter sur ma table une corbeille d'échaudés et un paquet de journaux . . *

Voici la politique avec sa langue à part, mi- Boileau, mi-Barème, et ses mots nouveaux quelle use si vite, et ses apothéoses, ses réticences, et ses résumés d'un siècle tous les jours. Ces erreurs-là

ne sont pas des miennes, elles ont trop de fiel et trop peu de sincérité.

Voici la polémique littéraire et les métaphores de la critique, stéréotypées dans de moindres colonnes. C'est l'opinion de Paris emballée chaque matin pour les départements, dans des couronnes poétiques et des prospectus. Hugo,Topffer ou Jean-Paul, expliqués par Figaro.... Passons.

Le Gastronome. ... Mais quelle pluie !

Les Petites Affiches....

Les Petites Affiches ! ah ! voilà mon journal. Celurlà n'a rien perdu de sa modestie originelle ; innocent de toute déception, il ne s'est prêté à aucun engouement ; on ne Ta vu ni acclamer ni maudire personne, car il est étranger à tous nos fanatismes; seul, il ne se croit pas créancier d'une liberté ou l'héritier d'une aristocratie défunte. Celui-là non plus ne fatigue pas de ses idées, et laisse quelque chose à faire à l'imagination ; c'est peut-être aussi le seul pour qui le lecteur soit autre chose qu'un « abonné ». Pour moi, ce soigneux journal est tout un poëme ; chacun de ses alinéas fait tableau.

Qu'il pleuve ! de vives images vont chatoyer autour de ma bouteille.

Oui, je vois rouler la calèche et flotter les plumes; j'admire la légèreté du tilbury, le confortable du landau, l'élégance du briska. J'aime ce joli coupé,

le de mi -jour des stores y prête tant de charme au tête-à-tête.... Mais je suis seul, et ma voyageuse curiosité préfère- l'allure plus modeste du cabriolet : c'est en cabriolet que je visiterai les « fonds de commerce » .

Mon imagination voulait sourire, ce soir, aussi tout me paraît-il gracieux : le magasin de parfumerie n'exhale qu'une odeur, toutes les filles sont jolies chez la lingère ; l'épicier brûle du café, et son « épouse » ne sent pas la chandelle. Puis, en passant, je parcours les petits hôtels; je demande un roman au boudoir, j'épie les secrets de l'escalier dérobé, je rattache d'honnêtes rideaux à l'alcôve conjugale, et je ne veux plus qu'elle soit sans mystères. Voyez le tapis de ce beau salon, semé de roses et resté frais ! Aux miroirs de ce meuble mignon, je retrouve la prestigieuse empreinte de tout ce qu'ils ont réfléchi par mégarde : c'est encore une femme, une jeune femme, que j'écoute à ce piano d'Erard (si bon marché !), et je l'assieds sur ce divan, et nous causons.

Je vous le dis, j'aime les Petites Affiches et ces petites mains qui mettent, si bravement, le doigt sur la chose.

Voici maintenant la campagne : des bois et des eaux, et des prés ; voilà des parcs pour promener mes rêveries ; et dans tous les hameaux de la ban-

lieue, une porte ouverte à ma philosophie, ma philosophie consolante comme une religion. Et je frappe à la maisonnette aux volets verts, elle a sa basse-cour et son pigeonnier ; il pend des grappes à la tonnelle, et, clans le jardin potager, les potirons sont énormes et les poires sont mûres. Mon chien à la chaîne jappe, de sa loge, au détour de l'écurie, où m'attend en piaffant la jolie jument bigordanne ou le bidet alezan doré, ou tous les deux, si je veux ; car on les donne presque pour rien, avec les harnais tout neufs. Puis, enfin, de brillantes spéculations me rappellent à la ville. Mais une foule de braves gens s'empressent de m'offrir leurs soins. Laurent veut ratisser mon jardin, Pierre veut conduire mes chevaux et Baptiste les panser ; Félicité me fera de la pâtisserie ou des confitures, et blanchira mes chemises. Mademoiselle Antoinette les plissera, et Alexandrine, emportée par un excès de zèle, se charge de tout faire ....

N'aimez-vous point les Petites Affiche* ?

Une jeune femme se présente. Elle est Anglaise, ce Sa figure intéressante » et la réserve de ses manières préviennent en sa faveur.... D'ailleurs, elle a éprouvé des revers qui la forcent à utiliser quelques talents d'agrément ; elle désire se charger de L'éducation déjeunes demoiselles^, ou de l'intérieur d'un a homme seul... . » Et je la vois, la demoiselle

Gertrude, descendant du paquebot avec sa capote et ses cheveux blonds, son œil bleu, son plaid et son étrangeté ; cherchant naïvement dans la foule ses jeunes filles ou son ((homme seul ».... Je ne sais quoi me la dit bonne, aimable, aimante, ayant tout ce qu'il faut avoir d'attentif et de doux pour faire le bonheur d'un homme, et le voulant faire

Mon imagination me devait une femme et du bonheur plein ses bras.... mais la promesse est si vague ! Souvent une image fugitive me sourit... et m'échappe sous mille formes ; souvent elle m'abandonne.... et je reste seul.... Pourtant.... si c'était Gertrude. .. serait-ce Gertrude? et « l'homme seul » , serait-ce moi ?

C'est moi; car j'ai été à elle, ou elle est venue à moi et me Ta dit. Oui, Gertrude! c'est vous que j'attendais, c'est moi que vous cherchiez, bonne fille !... Oh! il vous sera facile de me rendre heureux. J'ai tant besoin d'être heureux ! Vous me ramènerez à mes études chéries, que j'ai laissées.... et pourquoi?.... Nous achèterons une petite maison.... dans un faubourg.... Celle-ci me plaît, n'estce pas, Gertrude ? Nous en chasserons les ivrognes.... le maître du café veut bien, et le notaire rest là qui joue à boire....

11 vient, le notaire, avec une écritoire et des plumes qu'il sort d'une grande poche, et tous les ivrognes viennent autour de nous. Mais nous manquons de papier timbré. Le notaire dit : « C'est égal, nous avons des journaux... timbrés,..» Et il écrit. Il écrit sur les marges, il écrit sur trois ou quatre.... Moi, je donne, d'abord, mille écusen pièces de cent sous; et le vendeur les compte. Mais.... d'un judas, suspendu au-dessus du billard, tombe une petite voix aigre criant : « Toutes ces pièces-là sont des pièces de Charles X. »

C'était vrai ; mais qu'y faire ?

« Et c'est un jésuite ! »

Cela n'était pas vrai ; mais on le croit et Ton me prend, et chacun lève sa queue de billard : « A la lanterne !... Il faut le pendre! Au quinquet. » Et un gros sale garçon décroche un quinquet. Il brise le verre et ne veut pas le payer ; on rit, et l'on bai le maître qui voulait battre le garçon; tout le monde s'en mêle. On m'oublie.... Je parviens, enfin, à m'échapper inaperçu !

Mais comment regagner ma paisible demeure ? Le pavé incliné du faubourg avait disparu sous les flots vineux d'un torrent descendu de la barrière, en charriant les débris des joies du dimanche : c'étaient des bonnets de grisette et des brocs d'étain, des violons et des ronds de pain d'épice qui bat-

taient les bornes et les volets des boutiques.,., un torrent tout couvert de cachets de contredanse, comme un ruisseau l'est de feuilles d'automne.

Ah ! c'est que l'orage avait été terrible !

Je dus traverser, à la nage, ce fleuve d'eau rougie et rouler, parmi les douves de tonneau, les gobelets cassés et les tuyaux de pipe, jusqu'à ma porte. Elle était entr'ouverte, et, sur le seuil, une femme m'attendait, mon bougeoir à la main : c'était Gertrude. Sa robe était relevée aux genoux et laissait voir deux jambes assez jolies, mais couvertes de boue. Il était difficile de voir qu'elle avait eu des bas blancs, et tout à fait impossible de dire si elle chaussait des brodequins ou des souliers. « Pauvre monsieur, me dit-elle, comme vous voilà fait! Montez vite, vite ! » Etais-je heureux de retrouver mon chez moi et ma robe de chambre ! La bonne Gertrude fit un grand feu, cela me réjouit l'âme ; mais elle suspendit ses bas aux chenets, ce qui me déplut. Je pris les bas avec des pincettes et les jetai au feu. Gertrude se fâcha en anglais, et me montra ses poings serrés ; puis, comme par réflexion, elle se mit à bassiner mon lit, en sifflant la Parisienne. Avec son corset et son jupon court, les jambes nues et ses petits pieds dans mes pantoufles, elle était trop charmante ; son cou était si blanc, ses yeux bleus étaient redevenus si doux, qu'il me fut im~

possible de ne pas lui dire : « Allons, Gertrude, faisons la paix. » Elle revint lentement et sans mot dire, mais son regard fixe prenait une expression indéfinissable ; elle s'arrêta en face de moi ; puis cherchant dans son petit chapeau, elle en tira des marrons crus qu'elle enterra dans la cendre, et, à chaque marron, elle se retournait, comme pour me dire : « Ingrat ! »

J'étais ému.

Gertrude étouffa un soupir et remua les braises, et, moi, je me reprochais ce que j'avais fait. J'avais eu tort, et, accroupie devant ce feu, elle était séduisante. Je me penchai vers elle, je l'entourai d'un bras. « Non ! » dit-elle, en dégageant son cou de mes lèvres, qui effleurèrent une boucle de ses cheveux blonds encore mouillés; « non, vous avez brûlé mes bas ! »

Et elle se prit à pleurer.

Cette étrange fille semblait être en proie au chagrin le plus amer (et pour une paire de bas!). Gomment la consoler ? Je me penchai de nouveau .... Elle m'échappa encore, « Non! » reprit-elle en sanglotant, a jamais!... ingrat!... Moi j'ai quitté ma mère....Plymouthet tout.... pour lui.... parce qu'il était seul ! ... je n'ai vu que lui dans tout le voyage. . . . C'est en pensant à vous que j'ai tricoté ces bas.... sur le paquebot.... C'est pour vous encore que je les

ai mouillés.... Et vous me les brûlez, méchant !... Jamais, jamais, bien sûr ! » Et elle pleurait, la terrible fille. Il me fallait absolument la calmer....

Il le fallait.

Une troisième fois, elle ne se déroba plus, et je me crus pardonné, car il me semblait la voir sourire. J'avais vu briller ses dents blanches.... la tigresse ! Je me sentis pris entre ces dents aiguës.... Horreur !.. elle me coupe le nez et me le crache au visage.... La douleur et l'effroi m'arrachèrent un cri d'épouvante qui m'éveilla, et aussi l'innocent garçon du café, endormi d'un œil.

Une goutte de bière tomba de ma blessure sur ma main engourdie.

Car, en dormant, j'avais mis le nez dans mon verre.

Je tenais encore les Petites Affiches ; l'orage était passé, mais il était miauit, et j'étais seul.

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