M. M*? A TARBES
Mon boa ami, voici l'hiver. La neige est déjà bien bas dans vos vallées, votre ciel est déjà gris. Déjà vos montagnards ont apporté leur capuchon poilu, car le brouillard, des hauts sommets, descend à la ville avec eux. Je vois le petit enfant réchauffer ses mains rouges aux naseaux fumants des bœufs dociles; j'entends tinter les clochettes, et l'essieu des chariots crier sous les fagots du sarment, sous les souches du sapin résineux. Voici l'hiver : c'est à travers la vitre ternie que vous jetez un regard d'à-
mour sur nos pics majestueux, sur nos chers précipices. Vous avez abandonné la terrasse et tiré ses rideaux goudronnés sur les bouffées du vent d'ouest. La dernière feuille de vigne est tombée de la rampe sous le poids du givre, et la petite porte du corridor prise dans un glaçon, ne s'ouvre plus.
Paysagiste, il vous a fallu laisser, jusqu'aux beaux jours, le havre-sac et le bâton ferré; mais, au coin du feu, vous retrouvez Cassini. Montagnard imaginaire, pour franchir encore le Bergons ou l'Arbizon, malgré l'hiver et Favalanclie, vous prenez aux jambes d'un compas des échasses pour la pensée. Ou bien encore vous feuilletez vos croquis, vous retrouvez vos notes de rêverie, jetées par aventure au bord des pages ; impressions riantes, diverses, parsemées comme vos jours de voyageur ; gais souvenirs de Tété passé. Ils vous consolent du froid, comme ceux que je vous dois, mon ami, me consolent des deux cents lieues qui nous séparent.
C'était après dîner, n'est-ce pas? Nous montions à la terrasse pour saluer ensemble le soleil couchant, et nous extasier à ses splendeurs. Alors, les rayons orangés glissaient sur la vaste province développée devant nous, laissant après les halliers des ombres bleues et longues. Et nous regardions la plaine toute semée de villages et de bouquets ; et là-bas les coteaux , et là-bas les mamelons ; léê
grands dômes et les facettes des glaciers aériens nous renvoyaient encore le soleil, quand il se cachait derrière l'Océan.
Et puis vous apportiez un La Fontaine, un tout petit livre. Vous ne vouliez l'ouvrir que peu à la fois, et vous m'en lisiez une fable. Ce plaisir,' vous me le donniez goutte à goutte : aussi j'ai bien aimé La Fontaine ! Puis, une mouche s'abattait sur la rampe, et nous parlions de la mouche ou de l'araignée qui la guettait, brigand embusqué sous quelque bourgeon ; nous nous baissions pour voir le crime; et la fumée de cigarette se jouait dans vos cheveux gris.
Et voici le mois où, d'ordinaire, une caisse de Paris nous arrivait. Avec quelle joie nous la recevions ! A qui aurions-nous cédé le soin d'en arracher les clous, et le plaisir d'y puiser les almanachs pour Tan prochain ? Nous nous partagions les livres, les estampes, les bonnes couleurs, les pinceaux neufs, les albums nouveaux surtout. C'était la mode des albums, alors. Ce bon souvenir m'est revenu ce matin, en pensant à vous envoyer le Journal des gens du monde; vous, en le recevant, vous penserez à nos hivers d'autrefois.
Et puis, à propos de ce journal, j'ai une histoire à vous conter (comme nous aimions les histoires !). Or, écoutez : c'était hier.
Je me disais, hier : Il est de la nature de toute chose de commencer par un commencement. Un orage commence par un horizon noir, un amour par un regard, un livre par une préface. Tout doit finir aussi, le livre, la tendresse et Forage, chacun par sa chose. Autrefois, c'était par un privilège du roi que finissait le livre, mais c'a toujours été par une préface qu'un livre a commencé, parce qu'une préface est une urbanité de l'intelligence. C'est un bonjour de la tète, avant la parole. Et je voulais faire une préface.
Il était environ minuit et demi.
J'avais déjà moucheté le haut d'un papier, pur encore de tout verbiage, de ces petites chevilles qu'on fait avec le dos d'une plume en l'essayant, ou bien de ces m indéterminés venus avant un premier mot, peut-être par un instinct machinal de politesse. Veut-on, pour écrire quoi que ce soit, appeler Monsieur le lecteur sous- entendu? ou bien ce sera Madame, si l'on songe à quelque jolie chose. Et l'image est charmante : une femme lisant, quand on écrit. Peut-être encore cet m abrége-t-il un prélude plus affectueux et veut-il dire : Mon amie, Mon bon ange, Ma..., celle à qui Ton pense !
Il ne s'agissait pas de tendresse, mais bien d'une préface, et les m, cette fois, signifiaient : Public.
11 y avait sans doute ici maints compliments à
faire à ce public, mais je ne savais lesquels. Pour écrire ce que je croyais penser, je ne pensais à rien, sinon à écrire. Il m'a fallu songer à penser. Il y a des gens qui rêvent ce qu'ils veulent, ou ce qu'on veut. Ils prennent une poésie à l'heure, comme on prend un fiacre; cela se roule, on n'a qu'à dire où. Je me vouais à leur saint.
Voici qu'en trempant la plume, encore une fois, j'ai senti, sur la surface de l'encre, je ne sais quoi d'épais. Je ne pouvais pas voir à travers les cannelures du flacon. Ce n'était pas ma préface, mais quand on cherche une idée, on la trouve partout. Et comme si, lorsqu'une idée vous échappe, on devait la retrouver à des riens, on veut la ressaisir en des soins insignifiants, et l'on va s'enquérir de niaiseries.
Peut-être faut-il pour attirer une idée par le vide, tromper ainsi l'imaginative ; et, pour écouter eu soi, pour y faire silence, attentif à la voix qu'on appelle, à la mélodie implorée, amuser un moment sa vie. Libre alors, l'intelligence peut aller voir au loin si quelque penser ne vient pas ; et, dans les vastes cieux de l'idéal, chercher à travers les mondes.
Mais c'est la corne d'un livre à redresser, c'était ceci à mettre là, ou bien l'on avait quelque poussière sur la manche. Et Ton s'époussette en dandi-
nant la jambe, en mangeant un papier, tandis que de suaves harmonies vous traversent rame. Car le commerce des muses est chose étrange ! Généreuses fées, il n'est point de rayon ni d'auréole, point de houri, point de sourire au ciel, qu'elles ne prodiguent à nos rêves ; et ces trésors, on va les y grouper d'une main caressante, mais de l'autre, impatient et distrait, on ose offrir en échange, aux saintes filles, les boutons d'une robe de chambre ou les crins d'un fauteuil, un à un.
J'ai pourtant vu, dans je ne sais quelle image, un poète au pied d'un Hélicon, avec un autel, de l'encens, même, je crois, des roses.
Or, je me donnais mille peines à tirer de mon encre cette boue qu'enfin je suis parvenu à accrocher au bec de ma plume. C'était lourd, et, dans le goulot étroit, la chose ne voulait pas passer.
J'ai pris cela d'abord pour une de ces peaux surnageant sur l'encre vieille. Cela pendait long comme le doigt. On aurait dit un insecte noyé et enveloppé dans ses ailes : et quand j'ai eu posé cela sur le cuir de ma table, ce quelque chose a remué, en restant debout ! Je me suis reculé.
Effectivement cela remuait et changeait de forme en se développant. Cela se secouait comme une mouche retirée de l'eau, et qui, mince et flasque d'abord, reprend son ampleur en se séchant. Ce
n'était pas une mouche, c'était une petite bonne femme, une femme habillée de noir. Elle battait ses jupes et refaisait sa cornette tout en gesticulant devant moi.
Assez embarrassé de Faventiire, j'ai balbutié : — Mon dieu... Madame, je vous demande bien pardon, veuillez vous donner la peine de vous asseoir.... Et j'ai glissé auprès d'elle une brochure in-octavo (le Tableau de Paris, par Mercier).
— Bien obligé, je n'ai pas le temps, m'a-t-elle dit sans plus de façon, et avec une voix rouillée comme celle deserieurs des rues. C'était dommage, car cette petite personne était vraiment bien, quoiqu'elle eût l'air commun. Et puis, changeant de ton tout à coup, elle s'est mise à glapir d'une manière aiguë. Tl était prodigieux qu'une aussi petite chose put crier si fort. Cette étrangère allait et venait, devant mon encrier, comme une vendeuse devant une boutique, la tète haute et l'œil distrait, criant :
— Voyez, messieurs ! voyez mesdames ! Voici Paris la capitale ! Paris la belle! Paris, la ville aux gens d'esprit ! Paris, la ville aux bonnes manières ! Paris, la ville où Ton sait marcher, où l'on sait saluer, oùFon sait sourire, où l'on sait faillir, où l'on sait tout faire, comme il faut ! Voici Paris, voyez ! Voyez, gens de la province; voyez, gens d'outremer! Voyez, Allemands ; voyez Russiens; voyez,
gens de tous lieux ; gens qui voulez apprendre à vous coiffer, à vous parfumer, à vous présenter; gens qui voulez bien dire, qui voulez bien rire, qui voulez bien voir, qui voulez bien vivre ; voici Paris !
Les voix de Paris !
Les yeux de Paris !
Les mots de Paris !
Les airs de Paris !
Les bals de Paris !
Les chapeaux de Paris !
Les rubans de Paris !
Les odeurs de Paris !
Les moqueries de Paris !
Tous les riens de Paris ! Paris, Paris, voici Paris !
C'était à en perdre ]/ouïe. Bon dieu ! Madame^ qu'est-ce que vous dites donc là ?
— Mais je fais ta préface, mon petit homme, a-telle repris de son autre voix, de sa voix privée. Elle allait continuer, je lui ai dit :
— Pourrai-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler ? Alors la bonne femme m'a regardé, puis elle a tout regardé autour de moi, et d'un air étonné, elle ma enfin répondu: — Mais je suis Jabotte, brave fille, bonne à tout et à tous. Je fais des discours solennels, des oraisons funèbres, des professions de fui, des quatrains de bonbons ; je fais des plaidoiries, des billets doux, des pamphlets, des bouts-
rimes ; je fais des grands hommes, je fais de tout, Je fais des grands hommes et je les rapetisse, et je leur ris au nez ou je ris d'autre chose. Je pleure aussi ; je pleure le présent et le passé, je pleure l'avenir (et je m'en moque). Mais que je pleure ou que je rie, mon fort, c'est la circonstance ; et je fais encore des couplets pour des grands jours, façon à moi de tirer le canon. Je....
Je ne comprenais pas.
— Je te dis que je m'appelle Jabotte, mon petit homme. Je suis une dixième muse : la muse des gens sans poésie, la poésie des gens sans croyances. Je fais la parole sans la pensée. Qu'on m'appelle, et me voilà. Voilà des mots pour le sentimental et pour le commerce, pour l'absolu et pour l'indépendant ; pour ou contre tout, et souvent pour et contre.
— Pauvre fille, lui ai -je dit, quoi ! vous faites de la politique aussi ?
— Bast ! la politique : frapper sur des utopies à coups d'utopies, c'est amusant. On s'y dit de gros mots-. (Ici la demoiselle a juré comme un postillon.) La politique, vois-tu, c'est une claimisette, où de grands enfants se poursuivent toujours sans se rencontrer jamais, par les corridors de ce château de la parole, sonore et vide. Vois-tu, a-t-elle ajouté en posant la main sur mon doigt, quand l'un est en haut, l'autre appelle en bas, et monte à son tour
pour parler d'en haut. Les opinions s'y balancent, comme à certain jeu, aux deux bouts du levier de la discussion. C'est amusant, car ça ne finit pas.
— Tout beau ! ai-je fait, cela finira, il faut l'espérer; l'un prendra l'autre, et tout sera dit. Nous aurons enfin la paix, mademoiselle.
— Non, parce que, tu vois bien, c'est une balançoire, et Ton ne s'y rejoint pas. Quand la Ligue frappe à terre,, la Royauté saute ! mais la Royauté redescend après, et secoue le populaire à son tour. Vive la Ligue et vive le Roi ! C'est drôle. Et moi je fais de l'enthousiasme, du désintéressement, de la philanthropie, du dévouement, du fanatisme. Hacher tout ça menu, menu, pour en saupoudrer tout; voilà mon office.
— Et tout cela se vend? ai-je demandé. Elle s'est prise à rire : — Puisque cela s'achète! Et de quoi ne vend-on pas? On vend de Dieu, mon petit homme.
C'est une industrie, a-t-elle ajouté, en brisant d'un pied distrait les pains à cacheter autour d'elle.
— Ah! vous vous moquez des gens; mais l'histoire se fâchera, mademoiselle Jabotte.
— Bast! l'histoire...; avec le fil des événements je tricoterai des mitaines à l'histoire...
Puis, après ce méchant calembour, elle a fait la révérence : — Je tiens aussi des préfaces et des prospectus.
— Oh! des préfaces; j'en sais, Jabotte, que vous n'avez pas faites. Et la mienne, tous ne la ferez point.
— Eh bien ! alors, tu ne la feras pas non plus, m'a-t-elle dit en colère.
Elle était venue se placer au milieu de ma page, les poings sur les hanches, d'un air résolu : — Vois-tu, je ne viens pas là sans qu'on m'appelle, mais quand j'y suis, j'y reste.
— Attends ! lui ai-je dit, en la menaçant du revers de ma plume. Elle a sauté d'un bond en arrière, et, accroupie sur le bord de la fiole à l'encre, elle m'a regardé fixement. Ses petits yeux brillaient; elle était furieuse ; puis, à un nouveau geste de ma part, elle a plongé : l'encre a jailli, et mon papier s'est trouvé tout couvert de points d'exclamation!!! Et puis sa tète et la cornette noire ont reparu au collier bronzé de l'encrier, et la voix aigué répétait :
— Paris ! Paris ! Paris ! Paris !
Chaque fois que le bec de ma plume se présentait au goulot du flacon, la petite bonne femme plongeait, pour remonter sa tète ensuite et me crier :
— Paris ! Paris ! Paris ! Paris !
Je n'aurais pas su écrire autre chose que ce : Voyez, Messieurs, voyez, Mesdames! Lutter maintenant contre cette folle était folie, car j'avais évo-
que Jabotte; Jabotte était là; la dixième muse tenait mon cerveau; impérieuse et pesante, la moquerie me dominait.
J'étais en proie à cette loquacité funeste sous quoi, l'individu s'efFaçant, rien de votre imagination ne demeure à vous ; et, par un invincible penchant, ce qui vous vient vous quitte pour aller se perdre dans quelques banalités. Misère laborieuse qui produit à froid ces mille et un manifestes où tout est faux, la foi, la colère, la pitié ; tout, jusqu'à l'orgueil, jusqu'à la vanité; semblants d'amour, semblants de haine, semblants de tout : homélies nauséabondes, qu'autrefois peut-être on eût appelées ignobles. Mais aujourd'hui l'on ne juge plus de haut. Les roueries du sentiment mesurent ces mensonges à l'esprit; et cela se rejette en disant : commun !
Et puis, comment poser un mot dans cette ponctuation élégiaque? 11 n'y restait de place que pour des ouf, ou des hélas. Il y eût été trop difficile de dire : il fait beau, ou simplement : bonsoir, sans avoir Fair de rendre l'âme.
J'ai déchiré la feuille pour en prendre une autre. A peine avais-je écrit une ligne... Jabotte m'éclaboussait, et il me tombait un point de son emphase. J'ai voulu poursuivre... impossible. Je voulais parler... je criais.
Et la cornette noire surgissait de la fiole, et Jabotte répétait :
— Voyez, messieurs ! voyez, mesdames !
Il m'a donc fallu renoncer à la préface. Je me suis résigné, et coiffant l'encrier de son chapeau pointu, j'ai soufflé ma lampe.
Ce matin, le petit couvercle avait roulé à terre, et un papillon noir tournoyait dans mes rideaux. Le pauvre animal, il s'agitait, inquiet et souffreteux comme s'il allait mourir. L'atmosphère de mon logis l'étouffait, et je lui devais la liberté. La fenêtre ouverte, l'insecte a pris son vol ; le bourdonnement de ses ailes a passé sur ma tète : adieu, Jabotte, la muse est partie. Je ne sais quel malheureux poëte Fattendait, pour porter son manuscrit au libraire.
Mon ami, ma fiole est vide ; à peine ai-je encore une goutte d'encre pour vous recommander l'ormeau que j'ai planté. Je crains l'hiver pour sa jeune tige. Mais le printemps viendra bientôt. Ne visitez point alors la grotte du Bédat, ni le pont de Sia, ni mes jolies cascades de Grip, sans leur dire un bonjour pour moi. Et n'allez pas, surtout, passer lés Hourquettes, sans faire un salut à ma vallée d'Aure.
Décembre 1832.
Un de ces soirs, le Diable, après avoir corrigé dans quelque imprimerie la trente-septième édition de ses Mémoires, par M. Frédéric Souiié, grimpa, pour se distraire, sur le marchepied d'un omnibus. Un aigre coup sonna, et l'aiguille de fer dut marquer sur le cadran un voyageur nouveau : c'était le conducteur stupéfait. Lui-même, il venait de donner six sous au Diable et se laissait conduire.
La casquette sur le coin de l'œil, Satan regarda donc les piétons d'une manière attentive. Il avisa
bientôt dans la foule un homme à gants frais. C'était Michel, une manière de poëte. Celui-ci mordait nonchalamment la pomme de sa canne, en comptant les pavés du trottoir au bout de ses bottes vernies. Satan fit un signe et Michel monta. Le Diable avait une idée.
A quatre pas de là il aperçut une belle dame et fit un autre signe. La belle dame monta. (Il pleuvait. )
Ceci fait, Satan prit lestement, à droite, à gauche, ce qu'il put trouver en voyageurs de plus épais, de plus mal plaisants. Après avoir entassé bourgeois sur bourgeois dans son coche et crié ce Complet ! » il tira sous les jambes d'un électeur éligible le petit tabouret pour s'asseoir. Ici l'ange déchu se prit à sourire, tout en faisant avec son ongle un trou dans un parchemin. Les yeux rouges de l'omnibus flamboyèrent alors, et les chevaux hennirent.
A l'autre bout de Paris la voiture s'arrêta; la belle dame descendit d'abord, Michel ensuite, et tous deux se perdirent dans l'ombre d'une rue déserte. La voiture repartit.,., vers la barrière d'Enfer sans doute.
Nos voyageurs causèrent :
— Madame, madame, disait Michel, le rêveur, je vous reverrai, n'est-ce pas?
— Vous êtes fou.
— Oui.
— Ou moqueur.
-Oh!
— Ou du moins bien étrange.
— Qu'importe ?
— Eh bien ! écoutez.
■ — J'écoute !
— Yous allez me donner votre parole de gentilhomme que....
Monsieur Michel n'-est pas gentilhomme, mais pour la fierté, c'est un Castillan. Il avait secoué la tète comme fait un dormeur quand on lui passe doucement une plume sous le nez.
— Je ne suis pas gentilhomme, fit-il.
Le poète ne voulait pas de ces plumes de paon.
— Eh bien ! donnez-moi votre parole d'homme : vous ne chercherez jamais à me connaître ....
— 0 charmante ! ce que je veux de vous.... c'est vous !
— Alors, adieu ! à lundi, deux heures, quai d'Orsay !
Qu'est-ce qu'un char triomphal auprès du cabriolet de place qui ramena Michel?
— Il me sera donc donné, pensa-t-il, de caresser les petites mains de mon impératrice ! de baiser ses pieds nus! Charmant trésor !... Grâces de jeune
fille!... finesse de femme !... Elle a ce qui prend
le désir et ce qui le rend.. ., cette seconde beaulé
octroyée par Dieu si rarement, même à ses plus aimées créatures, avant de leur avoir repris la beauté du diable !...
Enfin Michel était amoureux.
Le lundi vint ; jour doré ! Michel aperçut le quai d'Orsay, un quai bordé de colonnades de porphyre et pavé des plus riches mosaïques, route heureuse au fond de laquelle l'œil du poëte cherchait le bonheur, c'est-à-dire certaine robe blanche, certain mantelet, certain chapeau à plumes vertes (ou bleues).
Mais un petit garçon assez malpropre, et depuis un moment planté devant notre homme, lui tendit, d'une main noire, un fin billet cacheté de cire mordorée. Le poëte lut :
«Un des plus doux plaisirs d'une femme est de faire un regret. »
Le billet sentait l'iris, et le cachet était surmonté d'une couronne ducale. Le petit garçon était parti.
Michel ne saura peut-être jamais que cette petite écriture, si « comme il faut, » était celle de la duchesse de Margueray, une des plus spirituelles et des plus élégantes femmes de Paris. Elle aurait été la plus jolie du monde.... si elle n'avait pas eu le malheur de perdre un œil étant tout enfant. La duchesse de Margueray est borgne du côté droit ; mais elle a le profil délicieux. Or Michel était placé à gauche dans la voiture.
La duchesse n'avait pas eu le courage d'avouer sa laideur à l'homme qui avait eu la simple noblesse d'avouer sa roture, et elle avait caché son cœur sous son écusson, en songeant à l'amour. Cette prière se fait à genoux volontiers, mais toujours en face des madones.
Ce billet ainsi cacheté est de bien mauvais goût, se dit Michel en froissant son jabot. Trop souvent les châtelaines ont ainsi chassé les bergers dont les tendres brebis ne demandaient qu'à paitre au pied des tourelles. . . . Aussi a-t-on démoli la Bastille î II ajouta : Les femmes du monde me le payeront ; manière à lui de crier : « Vive la République ! »
Le pauvre poëte s'appuya sur la rampe de pierre, car un instant il crut pleurer, et il se retourna vers la Seine pour regarder, sans les voir, quelques pécheurs à la ligne.
Ceux-là devaient attendre longtemps un poisson ehétif, comme il avait, lui, attendu sa bien-aimée ; mais ils pouvaient au moins, ces calmes bourgeois, conserver l'espérance.
Pauvres pécheurs, priez pour lui î
2V . B. — On a pensé, avec juste raison, qu'il se pourrait rencontrer parfois une femme de qualité, aussi bien qu'un marchand de peaux de lapin, dans les voitures à six sous. Et c'est pourquoi Ton a donné à ces voitures le nom d'Omnibus, mot latin qui veut dire : Humanité.
— Malheur à nous ! Malheur à nous !
« Nous n'avons pas su vivre en paix dans notre doux pays de France. Nous avions un ciel envié, des coteaux verts, des eaux limpides et de helles cités bien assises sur les bords des eaux. Notre Paris nous offrait des plaisirs à chaque pas ; rien n'y manquait : des chansons plein les rues; au sermon, des chaises pour tout le monde ; des sorbets chez Tortoni ; des chevaux pour aller au bois ; du petit vin et des jeux de boules aux guinguettes. Nous ne
manquions ni de jolies femmes, ni de romans nouveaux, ni de paillasses à la foire, ni de soleil le dimanche. Pas un amoureux qui n'eût au moins une amoureuse, belle dame ou grisette, et sa place à la danse, ou sa part au clair de lune, pour là mélancolie. Que n'avions-nous pas?
» Et s'il se trouvait des convives oubliés au festin, nous avions encore ce plaisir, si facile, de nous serrer un peu dans notre joie, pour faire place auprès de nous à quelques malheureux !
» Eh bien ! comme des ivrognes qui pour un mot après boire se jettent les pots à la tête, un jour nous avons tout brisé dans notre belle demeure, (et c'était un jour de soleil ! ), pour je ne sais quelle chicane d'écot à payer, pour je ne sais quelle tricherie à ce maussade brelan des politiques. Il m'en souvient, c'était horrible à voir : ces grands ormes abattus et ces promenades sans ombres, et ces blessés mourants dans nos rues dépavées. A voir cette ville en émoi, ces palais écornés, les femmes éperdues à ce bruit roulant des fusillades, à ce canon qui tonnait sur nos ponts tremblants ; et derrière chaque fenêtre, sur chaque toit, un bourgeois effaré, embusqué comme s'il passait des loups ; n'aurait-on pas cru qu'un troupeau de sauvages venait tomber sur nous du fond des bois, jaloux de nos fêtes
et de nos biens, fous de nos jolies filles, altérés de nos vins de France?
» Non, ce n'était qu'une querelle de peuple à roi, pour un mot dans une charte ; pour un mot dont, sans l'entendre, ce peuple faisait un cri de guerre. Et ce roi ! arrivé chancelant à l'âge où Ton ne doit plus vouloir que paix et Dieu, il répondait, accoudé dans les fleurs de lis de son palais, à ses gendarmes pourchassés jusqu'à lui : Tenez encore aujourd'hui..., nous verrons demain!
» Aussi la Providence, si elle nous a donné tous ces biens et les amours, et nos vignes de la Champagne pour fêter les amours, la Providence ne voulait pas sans doute qu'ivres jusqu'à la rage, nous allassions nous armer de nos flacons brisés, et nous lever furieux de ce banquet où nous étions conviés pour de paisibles joies. Il ne fallait pas de ces cris dans nos rires, sans doute, ni de ce sang de nos amis sur les robes de nos femmes... A nos misérables clameurs le choléra sera venu. Les dieux de l'Inde envoient-ils ce redouté voyageur aux peuplades impies ? Pour attirer le feu du ciel, on arbore un glaive.
» Peste et guerre sont jumelles. Le mal nous étreint. Et malgré toute science, malgré nos sachets de camphre, malgré nos soins, nos prières, nos regrets, la mort... la mort nous prend dispos pour
nous rouler daus cette coliqu3 orientale. Allons ! jeunes ou vieux, pères de famille ou non, que nous ayons ou que nous n'ayons pas une maîtresse pour nous pleurer... allons ! nous serons jetés violets et rachitiques dans l'omnibus noirci, et cahotés jusqu'à la fosse commune, le long de ces rues si mal repavées par la Gloire 1
» Voyez-les blêmir ! Celui-ci, l'indépendant fanatique, nous avait barricadés contre celui-là, le féodal, qui défendait encore hier à la tribune, un reste de livrée, galon par galon. Voyez grimacer le tribun dont la péroraison ambiguë glissait entre la ligue et le roi ; et cet autre, il ne guerroyait pas, mais il jetait d'une voix agaçante ses arguties dans la mêlée, comme on siffle au combat des chiens ; et l'ingénu bourgeois voué à la paix publique, et si patient de son baudrier, il tombe au seuil de sa boutique ; et dans la mansarde, c'est l'artisan, dont le bien-être avait été le prétexte de tant de malheurs... demain il serait mort de faim.
» Ils pleurent. Ils regrettent la vie et ses riens charmants qu'ils avaient dédaignés ! Mais ce peuple insensé avait poussé la question du progrès jusqu'au coup de fusil. Ils s'indigneront contre ce mal ; mais ils s'étaient, pour des rébus, querellés jusqu'au meurtre; ils s'entretuaient naguère à loisir... tristes fous ! La chaux du cimetière veut les dévorer
sans choix, et leurs femmes, leurs enfants avec eux. Pauvres femmes! pauvres fillettes! passez! Dans cette funèbre caravane le tambour national va vous donner par occasion les honneurs d'un roulement.
» Liberté! égalité... choléra! »
Ainsi pensait tout en cheminant vite, un Anatole quelconque, jeune homme atrabilaire mais « comme il faut », qui, l'autre soir, « allait dans le monde » .
« Oui, ce fléau vient nous donner une leçon d'égalité. Il a déjà semé de ses malheurs dans bien des existences ; il a laissé des places vides à bien des foyers. Le deuil se répand partout ; le noir envahit tous les vêtements. Nos modes se cachent effrayées sous le crêpe. Aux regrets pour des amis perdus se joignent des craintes personnelles ou pour ceux qui nous restent. Si Ton rit encore parfois, si Ton est joyeux quelque part, c/est entre deux pensées de mort, car on n'a plus de lendemain, et quand on se sépare, c'est pour ne plus se revoir, peut-être. »
Puis, en quittant son manteau dans l'antichambre, chez Mme de Trois-étoiles, il ajout.ait :
« Aussi l'on aime mieux, et les affections, en se resserrant, reprennent à la politesse leurs anciennes formules. Le choléra devai rajeunir cette phrase si usée: Comment vous portez -vous? »
— Comment vous portez-vous? demanda Mme de Trois-étoiles au visiteur. Et dans toute autre circonstance on aurait pu lui adresser cette question, tant le bel Anatole paraissait souffrant ou accablé.
— Il a peur ! dit tout bas au conseiller, le général fort inquiet.
— Oh ! certainement il a peur ! répondit, en décoiffant son flacon, Mlle Emma.
— Anatole, vous avez peur ! prononça en forme de péroraison un petit monsieur fort bien fait, intendant des menus plaisirs du lieu.
— Eh ! qui n'a pas peur? dit un artiste à paradoxes, maître Jan Dachu. Tout dans ce monde se fait par la peur ! La peur est derrière chacune de nos actions depuis la poltronnerie jusqu'à la bravoure, c'est-à-dire la peur de la poltronnerie. La peur seule fait le courage. Le courage de vivre n'est souvent que la peur de mourir, et le courage de se tuer n'est-ce pas la peur de la vie ?...
— A ce compte, fit en minaudant une petite baronne, grosse de sept mois, les femmes auraient bien peur de mourir. ..
— Oh! les femmes ont deux peurs entre lesquelles elles passent la moitié de leur vie : la peur de n'être pas assez aimables, et celle de Fètre trop; ensuite...
— Ensuite elles craignent de ne l'être plus, n'est-ce pas, Monsieur? dit une douairière.
— Et cette crainte-là, Madame, est bien souvent chimérique.
— Et de quoi avez-vous peur à présent, vous ? demanda Mlle Emma.
— Eh î j'avais p^ur, répondit en riant l'artiste, que vous n'entendissiez passer les quatorze derniers corbillards.
— Quatorze î
— Non, mais, sérieusement, il y en avait bien huit. Et, tenez... voilà le neuvième, ajouta-t-il en baissant le rideau : c'est une charrette.
On pouvait voir effectivement à la lueur de quelques torches, des bières voiturées pèle-mèle. et ie reste d'un de ces lugubres cortèges dans lesquels se confondaient les parentés et s'oubliaient toutes les conditions. Ce jour-là, le chiffre officiel des morts était des plus hauts. Cette pensée du choléra surgissait plus souvent et plus terrible à propos de tout, et retombait intermittente dans les conversations, quelque soin qu'on se donnât pour la chasser. On ferma les fenêtres par sensibilité, selon la baronne ; ou, selon Jan Dachu, par peur du froid.
Or, notre Anatole était séparé depuis peu d'une femme aimée. Dans un de ces moments de boutades, si vite oubliées en amour, il avait, sans la rappeler,
laissé partir la dame, aussi mécontente de lui qu'il était mécontent lui-même. L'épidémie s'étendait de Paris à la province, et l'avait vivement inquiété. Se méfiat-il d'abord de ses craintesP ou par amourpropre d'amant voulut-il attendre qu'on témoignât de l'inquiétude avant lui, il s'était fièrement abstenu quatre jours. Mais, un matin, le journal lui apprit qu'une personne arrivée de Paris dans le petit pays où « elle » était allée le bouder (auprès d'une vieille tante), y avait été atteinte du choléra. Épouvanté à cette nouvelle, le pauvre Anatole écrivit de suite : on ne répondit pasv Incertitude poignante ! Il s'était donc adressé à un ami intime, habitant non loin de « son Eugénie », le suppliant d'aller, de s'informer et d'écrire en toute hâte. Il pressentait un malheur dont il aurait été cause. Le confident devait mettre moins d'un jour à ce voyage, et la réponse aurait pu arriver le matin même. Anatole avait compté toutes les heures, et le soir enfin, il était venu dans le salon de Mme de Trois-étoiles, apporter une pénible patience usée chez lui. En sortant, il avait ordonné qu'on lui apportât son courrier du soir immédiatement ici.
— Anatole, dit le petit Monsieur, je contais à ces dames comme quoi j'ai vu, ce matin, mourir un cholérique...
Anatole l'interrompit :
— Comment se porte Mme Savignac ?
— Mais, bien, je crois, ou plutôt je n'en sais rien, car je ne l'ai pas vue depuis huit jours. Mais elle va bien ; elle va bien, sans le moindre doute... Je vous disais donc... vous n'avez pas vu de cholérique ?
— Oh ! mon ami, c'est horrible !
Et le Monsieur, impitoyable, recommença complaisamment sa description, sans faire grâce d'une crampe, d'une grimace au patient.
C'était peut-être aussi un châtiment de la Providence.
Dans un autre coin du salon on devisait encore du choléra, on discutait sa nature.
Le conseiller venait de développer l'hypothèse des animalcules.
— Ainsi, demandait Emma, nous avalerions de ces petites bètes qui nous mangeraient ?
— Oui, dit Jan Dachu, donnant-donnant.
— Et ces animalcules doivent mourir aussi ?
— Alors, mademoiselle, la chose se complique, et l'on pourra définir cette singulière bataille entre l'homme et la petite bète : un assassinat mutuel par indigestion.
Le malheureux Anatole venait de se déterminer à partir en poste le soir même... Un domestique lui remit une lettre... : récriture de l'ami ! Le cœur
battant, Anatole s'élance vers une bougie, et rompt le cachet :
« Mon cher Anatole, la personne arrivée de Paris est morte le 29 au soir... »
Ce peu de mots frappaient en plein pressentiment, et le coup était rude. Anatole chancela ; le plancher semblait fuyant, et le salon tournoyait. Il fallait toutefois dominer ce vertige. Anatole voulut s'asseoir. Il saisit le bras d'un fauteuil qu'il avait repoussé... En ce moment de trouble il s'était trompé de bras, et s'asseyait à côté du meuble. Et le malencontreux fauteuil, entraîné dans le mouvement d'Anatole, au moment où l'amoureux glissait violemment, vint le heurter à la tète. Cette chute, tout à la fois terrible et ridicule, tenait du dramatique et du Polichinelle.
On courut : le conseiller, l'artiste, un médecin, relevèrent le pauvre jeune homme. Et ce fut une confusion de personnes et de gesticulations, un brouhaha :
— Ah ! mon Dieu !
— Qu'est-ce que c'est ?
— Ouvrez la fenêtre !
— N'ouvrez pas la fenêtre !
— La sonnette!... Ça ne va pas!... Joseph! Joseph !
On allait, on tournait :
— Eh bien !... Mort?
— Mort !
— Voilà un tapis bien arrangé !
— Voilà, Madame,, le cas le plus foudroyant qu'on ait vu !
— Est-ce qu'il bleuit?
— Je vous dis que le docteur affirme que l'artère carotide n'est pas offensée.
— Mon Dieu , quelle histoire ! Mon Dieu, quelle histoire !
Or, dans ces sortes de moments où le sentiment des convenances est ahuri, les curieux surtout, comme les filous dans une émeute, font les empressés. Le petit Monsieur avait lestement ramassé la lettre et lisait:
« Mon cher Anatole, la personne arrivée de Paris est morte le 29 au soir, mais c'était un homme.
» Nous avons eu le malheur de perdre ma cousine Amélie. Elle nous a été enlevée ce matin. Vous savez combien nous l'aimions tous!... »
— Pauvre garçon!... c'est de l'amour... Qu'il faut être sot pour écrire aussi brusquement !... La douleur est bien égoïste !
— Diable de choléra, répétait l'artiste.
— Oh ! c'est horrible ! dit Mme de Trois-étoiles en respirant son vinaigre.
Le billet n'avait point de date, mais Mlle Emma déchiffra le timbre de la poste :
— Orléans.
— Peste ! fit le petit Monsieur bien fait en écarquillant les yeux à la façon des niais de mélodrame, peste ! Orléans ! ma femme est allée tout près d'Orléans !
Écoutez. Dans un cabaret de cette banlieue de l'Opéra, toujours émérillonnée eu carnaval, ce soir on gobelotte, en attendant les violons.
C'est un troupeau de garnements et drôlesses, à pot et à rôt, déjà gris; chacun à sa chacune et le diable au corps chez tous! trinquant! pipant ! piaffant!
Et carrément planté sur la nappe, jambe de ci, jambe de là, le plumet sur l'œil, fort en rubans, fart poudré, pimpant et, ganté de frais, un beau
garçon chante à casser les vitres, sur l'air : Vive l'enfer où nous irons!
Cette nuit le rire est légal, O Folie M'amie î O Carnaval !
Jovial Féal!
Vive ton fanal Infernal :
« Bal ! »
Marchands d'onguents, Charlatans, Compères et chalands Des vendeurs de complaintes.
Peuple de sots, Nos Jeannots Vont prendre pour falots Vos lanternes éteintes.
Va! cher Paris, tu reviendras À leur blême
Carême, Qjand de Bœufs-Gras, D'ébats, D'éclats, De joyeux galas, Tu seras Las.
Là! rengainons les sermons !
Pour quelques rigodons Votre vertu soupire !
Pourquoi, jaloux, Pleurez-vous?
Quand vous prêchez, ces fous Vous écoutent sans rire.
Tartufe un moment cédera À Paillasse La place ; * Et chantera, Rira, Boira, Aimera, plaira Qui voudra !
Ah!
Des gais amours, Que toujours Dispersent vos cris sourds.
La torche se rallume ; Et gare à vous.
Vertuchoux !
C'est la chasse aux hiboux, Ceux qu'on trouve on les plume.
Que de plumets ! que de bijoux !
Que de mines Lutines !
Quels regards doux
126 LA PRIÈRE ET LA CHAjNSON,
Aux trous Des loups !
Que d'amants jaloux !
Que d'époux Fous !
Or ça, maris Bien appris, Qu'on s'apprête au logis :
Pierrettes se font belles.
Venez, câlins Arlequins !
Et les Pierrots bénins
De moucher les chandelles
Guidé par ton feu, Cupido, Dans la foule Qui roule, Un Léandre, ô Mio Caro!
Trouve en domino Son Héro !
Oh !
Un Mars, en long Pantalon, Va mettre au violon La Terpsichore antique !
Mais crac! bravo!
Virago, Sauvé le caraco !
Ramassez la tunique.
Et si le Turc, au catogan, Saprelotte !
Se frotte, Le vétéran Fanfan.
Vli-vlan !
Renfonce au forban, Le turban, Pan !
S'il faut subir, Pour jouir D'un moment de plaisir.
Un an de pénitences, Péchons ! péchons î Dépêchons !
Au marché nous ferons Emplette d'indulgences.
Cette nuit le rire est légal.
0 Folie M'amie !
Du Carnaval,
Jovial Féal!
Vive le fanal Infernal :
a Bal. »
Tandis que là-bas, derrière l'église de Saint-Thomas-d'Aquin, il y a une chambrette virginale.
Là, quelques fleurs, un oiseau, un orgue, une bible et le Christ adolescent, dans un cadre à rinceaux; et Geneviève, une douoe enfant.
Avez-vous vu dans un tableau de Benjamin West intitulé : la Famille, une jeune mère en déshabillé tout blanc ? une perle ! Comme cela est candide et charmant! nest-ce pas?... Dans quelques années Geneviève ressemblera à ce portrait.
Elle va dormir ; mais, à cette heure elle chante aussi :
Pitié! pitié, Seigneur! faites grâce à l'impie ! Si dans les faux plaisirs on égare son cœur, A genoux à sa place, une chrétienne prie. Pitié ! Pitié, Seigneur!
Faites luire à ses yeux votre adorable flamme. Il marche dans la nuit, pardonnez à l'erreur î Aux pièges de Satan vous reprendrez cette âme. Pitié ! Pitié, Seigneur !
Il va tomber, mon Dieu ! déjà son pas chancelle. Seigneur, il ne voit pas l'abîme sous la fleur. Il est jeune, il est beau comme l'ange rebelle ! Pitié ! Pitié, Seigneur !