‹ Manifeste en faveur du monument Louis HébertChapitre 9 sur 12 · LOUIS HÉBERT A QUÉBEC · texte numérisé non relu

LOUIS HÉBERT A QUÉBEC

Bien que fondée depuis neuf ans la colonie de M. de Champlain ne faisait aucun progrès. La compagnie chargée par le roi de la conduite des affaires recrutait des chasseurs, des pêcheurs, des trafiquants, mais point de vrais colons.

Le pays était aux mains de marchands cupides qui faisaient le commerce des fourrures. Les revenus qu'ils en retiraient les intéressaient bien plus que la fondation d'une colonie stable. Ni la prospérité du pays ni le salut des sauvages ne pouvaient les toucher. Leur cupidité étouffait tout autre sentiment.

M. de Champlain réclamait à grands cris des colons. Il sollicitait des bras vigoureux pour défrichir les terres canadiennes, pour les labourer et les ensemenser. -Il n'avait que faire de chasseurs, de commis et de coureurs de bois, envoyés ici pour les intérêts de la grande compagnie; il demandait donc des défricheurs. Mais la compagnie restait sourde à cette demande sous le spécieux prétexte que - les . défrichements éloigneraient le gibier, source de précieux revenus.'

Cette compagnie imprévoyante ne songeait même pas à assurer le nécessaire à ses employés. Les provisions de bouche venaient de la mère-patrie et tout retard des vais-

seaux pouvait être funeste. Pour trouver quelque moyen de subsistance les hommes du fort devaient alors chasser et pêcher. La perspective de mourir de„faimdans les grand b^is de l'Amérique jointe à la mauvaise volonté des trafiquants retardait la venue des colons.

Après neuf ans de démarchesincessantes, M. de Champlain n'avait pu vaincre encore l'obstination des Associés. Il ne s'était pas épargné pourtant. Persuadé comme il l'était que la colonie avait besoin d'être indépendante de la France, qu'elle devait trouver ici même toutes les choses nécessaires à la vie, il voulait développer l'agriculture. Car c'est sur l'agriculture que se base la société, sans elle il n'y a pas de vie possible. M. de Champlain avait donc raison de réclamer des défricheurs et des laboureurs pour les belles terres canadiennes. Mais pouvait-il espérer que des familles consentiraient à quitter leur patrie pour venir sur les bords du Saint-Laurent y trouver avec une vie -pleine de dangers et de périls, des hommes, des compatriotes, qui se feraient leurs tyrans et les décourageraient dans leur noble entreprise ? Pourtant un chef de famille se présenta en 1617, qui consentit à partager les risques d'une nouvelle fondation. Cet homme était Louis Hébert, notre apothicaire parisien. Il suivait de loin les commencements de la colonie de Québec, car la Nouvelle-France avait encore toutes ses affections. Lorsque M. de Champlain lui proposa de l'emmener, notre colon fut pris d'un nouvel enthousiasme.

Comment pouvait-il refuser de se rendre à la prière de son vieil ami qui venait d'obtenir de la compagnie des marchands la permission de conduire des colons en Canada ? Cette compagnie sembla même y apporter quelque empressement. Elle consentit à faire un contrat des plus avantageux avec Louis Hébert. Voici quelles en furent les clauses :

Elle lui promit de l'entretenir avec sa famille durant les deux premières années de son séjour à Québec, de lui donner la somme de 1200 cotiroj^nes durant trois ans pour ses services d'apothicaire, avec, en outre, la permission de cultiver un terrain d'environ dix arpents.

Il n'en faut pas plus pour gagner Louis Hébert. Il saisit avec joie l'offre qu'on lui fait. Il vend sa maison à

Paris et son jardin, se réserve quelques meubles, il abandonne son emploi, et, après avoir dit adieu à ses parents et à ses amis, il se dirige sur Honfleur où il doit s'embarquer avec sa femme Marie RoUet, ses deux filles et son plus jeune fils, Guillaume.

Là une amère déception l'attend. Les messieurs de la compagnie ne l'ont accepté que pour la forme, le roi les y avait forcés semble-t-il. Ils étaient revenus sur leur décision. De colons, de cultivateurs, ils n'en veulent pas. Ils craignent qu'avec les défrichements le gibier ne s'éloigne. Il leur faut donc tenir la Nouvelle-France en forêts inextricables! Ce mesquin calcul letardera ainsi la venue des colons.

Louis Hébert ne se laisse pas décourager. Il intercède de nouveau. Il fait appel à l'esprit de justice de ces hommes intéressés. Que lui reste-t-il maintenant? Il n'a plus un pouce de terre qui lui appartienne en France ! Il a tout sacrifié pour suivre le fondateur de Québec. Ces supplications ne trouvent aucun écho dans le cœur des marchands égoïstes.

M. de Champlain joint ses démarches aux prières de son ami. Les marchands sont inflexibles et ils ne persistent pas moins à dire que si Hébert passe au Canada avec la détermination d'y faire des défrichements, il n'a plus qu'à abandonner son dessein.

Que faire alors? Plusieurs semaines se passent dans cette anxiété. Hébert devra donc retourner à ses pilons d'apothicaire car il rêve toujours de cultiver les terres de la Nouvelle-France?

Ces détails, Messieurs, sont tirés d'un document inédit qui a pour titre: Au Roy, c'est la plainte que Louis Hébert fit entendre à son souverain pour lui marquer les durs traitements dont il a été victime même sur la terre française.

Enfin ! les marchands consentent à le laisser passer au Canada, mais voyez les conditions qu'ils y mettent : Il lui faut faire un nouveau contrat ; au lieu de 1200 couronnes qu'on lui avait promises pour ses services, on ne lui donnera que la moitié de cette somme ; de plus, sa femme, ses filles, son serviteur, devront, et sans rémunération, servir la compagnie durant trois ans. On lui permet encore de

se bâtir une maison mais il ne défrichera que cinq arpents de terre. ... A la fin des trois ans, il pourra cultiver du tabac en sus des légumes et du blé, mais le trafic avec les sauvages lui sera pour toujours interdit. Il n'aura pas même la liberté de vendre le surplus de sa récolte à qui il voudra mais seulement à la compagnie qui en fixera le prix.

Voilà ! Messieurs, dans quelles conditions tyranniques, et au prix de quels sacrifices, Louis Hébert consentit à devenir le premier cultivateur canadien !

On ne laisse pas d'être étonné de la conduite des Associés à l'égard de notre colon. Ils lui marchandent quelques arpents de terre comme si la Nouvelle-France —pays plus grand que l'Europe — n'était pas assez vaste pour satisfaire leur convoitise désordonnée ! Ces faits, qui sont à la honte de la compagnie des marchands, font ressortir la noblesse de caractère, le désintéressement, l'esprit d'abnégation de Louis Hébert. Il consent à tout quitter dans la mère-patrie, ses parents, son emploi, ses biens mêmes, pour s'attacher à une entreprise dont l'issue est bien douteuse. Ni le souvenir des travaux qu'il a entrepris en Acadie, ni la prière de ses parents, ni l'incertitude de l'avenir, ni même les dispositions non équivoques des Associés à son endroit, ne peuvent l'ébranler. M. de Champlain fait appel à son patriotisme et à sa foi, il compte sur lui pour donner commencement à une peuplade chrétienne (1), c'en est assez pour lui faire repousser toute crainte d'insuccès. Il se sent appelé de Dieu pour contribuer à la fondation de la Nouvelle-France et à fournir par là aux aborigènes les moyens de parvenir à la foi. Voilà pourquoi, il accepte toutes les conditions qu'on lui fait, et il s'embarque pour le pays qui, depuis si longtemps, est l'objet de ses désirs.

Louis Hébert, on peut le dire, est l'homme de la Providence; cet humble colon est le type accompli du pionnier apôtre. . Ce ne furent pas assurément les richesses, la recherche des honneurs, ou le besoin de trouver ici un peu de repos, qui l'attirèrent sur nos bords. Il eut trouvé tout cela dans la mère-patrie. Il vient au Canada poussé par le désir d'être utile à la France et surtout aux infidèles.

(i) Paroles de Louis Hébert.

La traversée fut longue et pénible. Le navire courut même les risques d'un naufrage près de Terreneuve. Enfin ! après une navigation de treize semainesje premier colon débarque à Québec avec sa famille. Avec lui, Messieurs, la Nouvelle France est fondée.

Sur le sol canadien Hébert ne fut pas traité comme il eût-dû l'espérer. Les marchands furent fidèles à leur programme. Ils l'opprimèrent dans l'espoir de le décourager et de lui faire abandonner ses défrichements. Que de tracasseries notre colon eut à endurer! Le Frère Sagard, religieux récollet, son contemporain, les raconte dans ses mémoires. .. Indigné il s'écrie : O Dieu ! partout les gros poissons mangent les petits !

Hébert ne se rebuta pas. La Providence qui l'avait choisi pour être le premier colon de la Nouvelle-France lui avait donné avec une abnégation admirable une force de caractère et une énergie capables de renverser tous les obstacles.

Malgré les rnarchands il se mit à défricher son lopin de terre; sans bruit il commença la conquête pacifique de la terre canadienne, la seule vraiment durable. Et dès l'automne de la première année il recueillit la première moisson. Quel bonheur lui apporta cette récolte abondante ! J'ose le dire. Messieurs, ce fut comme dans un élan de ferveur religieuse qu'il trancha de sa faucille les épis de blé. Les prémices en furent offertes à Dieu, et le geste auguste du moissonneur, dans sa reconnaissance, se prolongea jusque dans les profondeurs d'un continent.

Cinq ans plus tard, Louis Hébert, en récompense de ses travaux et de sa persévérance, reçut le premier fief noble qui porta le nom du Sault-au-Matelot. En 1626, le duc de Ventadour confirma cette première concession et en ajouta une autre située sur la rivière St-Charles, appelée le fief Lespinay. Louis Hébert devint ainsi le premier seigneur canadien.

Page 1