SCENE II
Les Mêmes, LE COMMANDEUR.
lb coMMANDEun, à la cantonade.
Messieurs, nous parlirons dans un instant. (A un domestique» Fleury, conduisez ces messieurs dans le petit pavillon et servezleur des rafraîchissements. {Bas.) Fais en sorte qu’ils m'atiendeut. (Entrant.) Mademoiselle Manon, je ne vous dérange pas?
MANON
Non, monsieur.
LB COMMANDEUR
Jo n’ai pas voulu partir sans vous faire mes adieux... car jo ne reviendrai sans douie quo demain soir, et vingt-quatre heuics sans vous voir, c’est vingt-quatre éternités.
manon, étii/.anJ.
Vous êtes bien bon.
lb commandeur, avec embarras.
Mademoiselle Justine... je... (Avec effort.) Loteez-noos. { Manon et Justine fout un geste d' étonnement. Le Commandeur ut sait plus quelle contenance tenir.)
MAISON LLSC ALT.
Justine, en soran., a part.
Tien»! c'est la première fuis. (Elle sort, A fanon est debout contre la cheminée. Le Commandeur est sur le devant, à gauche.) lk commandeur, à part.
Seul avec elle! (Allant tnt r' ouvrir les rideaux de la croisée.) Il y a de la lumière dans le pavillon. Ils sont installés mot doute... ils envient mon bonheur! (Arec dépit.) Alt! ?t je... Voyous. 1*1- ■embleu ! ( Jl rient s’appuyer contre la cheminée, tandis que A fanon redescendu gauche, feuillette avec distraction quelques volumes placés sur un petit guéridon. A voix haute. ) Hum ! hum! savez-vous, ma toute belle, que vois étiez ravissante co soir? Tout le mundo semblait prendre plaisir il vous admirer, et moi j'étais bien heureux... d'honneur! ( Manou sourit, d'un air moqueur.) Car je suis ûor de tous, ma chère Manou.
Oui, je sais.
LE COMMANDEUR
Je veux que vous éclipsiez les plus nobles dames. No regardes point h la dépense! Je suis immensément riche, et mordieu t je me laisserais dépouiller par ces deux fripnn*-là. {Il montre les yeux de Manon. } Atez-vuU9 quelque désir? Si vous voulez... un coin du ciel? ch bien, maugreblcu! nous tâcherons...
uanom, dissimulant une envie de rire.
Oht mes désirs ne s'élèvent pas si haut. (Elle remonte au canapé.)
le commandeur, troublé par la gaieté de Manon,
Plaît-il? (Manon éclate de rire.)
LE COMMANDEUR, jouant Vaplumb.
Ah t ah ! ah t vous êtes en train de riro ce soir! Tant mieux ; Savez-vous qu'autour de moi je n'entendais quo des éloges sur votre grâce, sur votre beauté?
manon, gu» a pris un livre et s'est assise sur r ottomane.
Non.
le commandeur, qui a battu en retraite du côté de la toilette.
Ah ! ah ! petite dissimulée, vous écoutiez do toutes vos oreilles, j’en suis sûr. J'ai entendu prononcer mon nom, jo crois.
MANON
Ah! oui, quelqu'un disait : Nous ne savions pas quo M. le commandeur eût une aussi grande lille.
LE COMMANDEUR
Ili’in? une... (A part.) Les sots! (// s'éloigne d’un air de dépit et gagne la gauche.) Que lisez-vous là, ma toute belle ?
Monsieur, c’est le nouveau roman de Jean Jacques.
LE COMMANDEUR
Sa Julie ! beau cbef-d’œuvro que madame la princesse de Talmont a mis à la mode, et qui attirera pout-étro la foudre sur la tête de son mari.
mamon, riant.
Ah ! bath ! Franklin vient d’inventer le paratonnerre.
le commandeur.
Ah! ah I ah I charmant! vous permettez que je me repose un instant... là. (Il indique un fauteuil à gauche.)
manon, tout en lisant.
A votre aise, monsieur.
le commandeur, à part, s’asseyant.
Je suis sûr que le duc do Groly donnerait la moitié do ses ancêtres pour être à ma place.
manon, /taira.
« Lieu fortuné, témoin do ma constance immortelle, sois le té- » moin de mon bonheur et voile à jamais les plaisirs du plus û- » dèle et du plus heureux des hommes. » (La voix de Manon s’éteint peu à peu.)
LE COMMANDEUD, A part.
Comment les aborderai-je tout à l’heure?
manon, /tsanf.
« Quo ce mystérieux séjour est charmant ! 0 Julio! U est plein » de toi. #
Avec discrétion; oui, c’est bien plus indiscret. (Jl rit.) manon, d'une voix de plus en plus émue.
u On ouvre, on entre ; c’est elle ! jo l’ai vue ! j’entends refer- » mer 1a porte. Ob ! mon cœur chercho des forces pour sup- » porter 1a félicité qui t’accable ? » (S interrompant et avec pas-
sion.) 0 mon Dieu ! (Elle abandonne le livre et laisse tomber sa télé sur son épaule )
Justine, entrant discrètement.
Monsieur le commandeur. Fleury demande s'il faut dételer,
LE COMMANDEUR
Mais non ! mais non ! ne sait-il pas que ces meneurs m’altondent?
JUSTINE
Ah ! voilà, monsieur ! c’est que justement ils ne vous ont pas
attendu.
le commandeur, se levant précipitamment.
Comment cela?
JUSTINE
Ils n’ont pas voulu aller dans le pavillon... Us sont partis tout de mito.
le commandeur, après un geste de dépit.
Alors, je n’ai plus besoin de rester ici. (Haut.) Adieu, ma chère Manon. (Il s’approche d’elle.)
JUSTINE
Tiens, madame s’ost endormie.
Ne la réveille pas... Jo l’embrasserai une antre fois. (Il donne une bourse à Justine.) Jo sors par le petit escalier.
jlstini, à pari.
Ah bien ! il n'est pas changé. (Elle sort par la gauche, en éclairant le Commandeur.)
ICijTE XXI.
MANON, seule.
(EUe relève Us yeux, regarde autour d'elle, puis elle saisit le livre et rouvre au hasard. Lisant.)
« 0 toi qui sus aimer une fois, comment ton tendre cœur a- » t-il oublié de vivre? Ah ! Julie ! crois-moi, tu chercheras vai- » nement un autre cœur ami du tien. Mille l’adoreront, sans • doute; le roirn seul te savait aimer. » f La voix de Manon s'est remplie de larmes ; elle ferme le livre, se lève vivement comme pour secouer Us idées qui viennent l'assaillir ; puis elle continue, en se regardant fixement dans la glace de la toilette.) Riches habits! brillantes parures! quo m’avezrvous donné en échange du bonheur auo j'ai perdu pour vous conquérir? Diamants insensibles! l’éclat do vos mille facettes vaut-il un regard de l’amant aimé? vo9 bruissements *éducteurs valent-ils le murmure de sa voix amoureuse? (Elle détache ses boucles d'oreilUs.) Riche collier, as-tu jamais fait tressaillir mes épaules nues? (Elle ôte son collier.) 0 Dos Gricux ! Des Grioux \...(Dcs Grieux est entré sur ces dernière.* paroles ; Manon l'aperçoit dans la glace et pousse un cri. A part.) Lui ! lui !.. . (Elle t a s'éUsnctr, mais elle chancelle et s'appuie au fauteuil)
8CtME xv.
MANON, DES GR1ELX, costume de voyage.
des grieux, après un silence.
Mademoiselle Manon, je ne vous dérangerai pas longtemps, une minute seulement... Je pars ce soir avec monsieur lo marquis : nous allons courir lo monde, ot je viens vous faire nies adieux, dos adieux éternels!... (Manon fait un mouumenf.) Adieu donc!...
manon, d’une voix brisée.
Qui vous presso ?
DSS CR1ECX.
Plaît-il?
MANON
Rostez un pou.
dis CRîiux, après un eilrnce.
Soit. (Il parcourt le boudoir du regard: d'un ion railleur.) Vous avez bien fu t de quitter r.olro modeste demeure do Cltaillot; votre iufid> liléesl par fai tu ment loge». (Jl/anon lève Us yeux sur lui. Continuant ) Vous savez maintenant ce quo valent un éclair do vos yeur bleus et un sourire do vos lèvres roses.
MANON, timidement.
Ecoulez-tnoi !
DES GRIECX.*
Vous voulez me raconter l'histoire de vos amours? A quoi bon? Je la connais, vous n'avez rion inventé; vos petits pieds n’ont pas tracé une roule nouvelle; vous suivez le sentier frayé par tant d'autres, et dans lequel tant d’autres marcheront après
tous. Four arriver plus vile au terme do votre course, vous avez jeté, n’est-ce pas, ce bagage incommode que la sotte vertu traîne après soi. Vous avez bien fait, Manon ; boa voyage.
• MANON
Chevalier... [Moment de silence.)
des. grieux, arec un commencement de fièvre.
Vous devez bien regretter, dites, les heures passées auprès do moi; heures perdues à m’aimer! Malhoureuseraenl, jo no puis vous les rendre.
manon, çui s'est approchée peu à peu , essayant de sourire.
Des Grieux !...
DBS CRIEtIX.
Jo suis pauvre, madamo ; pourquoi me sourire?
MANON
Oh ! [Elle lui prend la main.)
des ohieux, ta repoussant.
A quoi bon me presser la main T je suis pauvre. ( Manon porte la main à ses yeux.) Ah! je vous on prie, mettez-vous h votre aise ; que vos sentiments ne fassent pas do toilette pour moi. Croyez-moi, ma jolie comédienne, faites votre métier, quand vous serez sur la scène, et je crierai bravo et jo battrai des mains; mais nous sommes seuls, vous pouvez enlever la candeur do votTO front et la pudeur do vos joues. Vous pouvez ôter aussi votre cœur, et me montrer comment c’est fait.
manon, courbant la télé.
Chevalier!
des grieux, dont l'ironie se fond peu à peu.
Perfide Manon ! fille ingraloot sans foi! qu’as-tu fait de ma jeunesse? Grâce b toi ma maison est triste et désolee; les éclats joyeux de ta gaieté n’ont servi qu’b rendre plus muoi s encore tes murs qui ne peuvent plus les répéter. Ton amour n’a traversé le rôve do ma vio que pour nio faire maudiro le réveil.
MANON
Mon chevalier, ne me parlez pas ainsi.
DES CRIEUX.
Si tu savais quel amour tuas potdu, Manon? (Faiblissant peu à peu ) J'avais tout résumé en toi : mon horizon, c'était tes deux bras enlacés; ma tendresse pour loi avait dévoré dans mon sein toutes. l«s autres tendresses. J’étais devenu mauvais ami ci fils ingrat h force do t’aimer ; j’avais oublié les cheveux blancs de mon père en jouant avec les réseaux do ta chevelure brune; j’oubliais les larmes de ma mère en le Voyant sourire. Ton ombre amoureuse, on se penchant vers moi, m’avait caché la vie, et paice que je te voyais jeune et hourcuso, il mo semblait quo tout sur la terre était jeunesse et bonheur.
Manon, très-émue.
Pauvre chevalier.
des grieux, avec fierté.
Manon, ne pleurez pas sur moi *mais sur vous-môrae. Pleurez l’amour quo vous avez perdu.
manon, l'enlaçant de ses bras.
Regardez-moi ; ai-jo cessé d’ètro belle?
des grieux, luttant contre son émotion.
J’ai cessé de t’aimer.
MANON
Je ne le crois pas. [Elle veut t'embrasser, des Grieux la repousse.) Ah ! tu vois bien t lu n’oses pas; mon chovalicr, il c’y a pas de haine dans tes yeux.
Non ; mais du mépris.
Manon, arec douleur.
Ahl... [Elle lâche sa mai n.)
dks grieux, après un silence et d'une voix émue.
Manon! soyons anus! [Manon ne lui répond pas et va s'asseoir pris de la toilette; très-ému.) Acceptez l'amitié quo jo vous offre.
mason, froidement.
Je l’accepte t
des grieux, après un mouvement.
Je voudrais vous aimer d’umour... je ne le pourrais plus.
MANON
Qu’y faire t...
DES GRIEUX
J’ai beau fouiller la cendre de mes tendresses passées, je n’y trouve plus une étincelle Vous êtes devant moi, et rien ne me
dit là que ce soit vous. (Rapprochant.) Je vous regardo encore avec bonheur, mais parco que vous me rappelez la Manon d’autrefois. Enfin ! il mo semble que vous soyez l’imago do marbre placée sur le tombeau do la femmo que j'ai tant aimée [Manon a défait ses dentelles et découvert ses bras et ses épaules. Des Grieux s'arrête, puis il continue d’une, voix tremblante.) Aussi, je vous le dis, Manon, acceptez celte amilio que je vous offre, car cYst tout ce que je puis vous donner. Tout est fini outre nous! (// va s'éloigner. Manon dénoue tes cheveux qui tombent sur ses épaules. Des Grieux, un peu derrière elle, la décore des yeux.)
MARON
Tout «st faaefcA, plu* de faucille* (t);
Faneuses,. rotournei-vous eo.
Vous les garçons, «t vous les filles.
Vous reviendrez su bout de l’an.
(Des Grieux se rapproche.) tuROR, chantant tristement.
Tout est fauché, la place est nette,
Nouez votre dernier bouquet,
(Soupirant )
Car U petite piquerelto Est morte avec le serpolet.
des grieux, tombant aux genoux de Manon ci replaçant de ses bras.
Oh t Manon !
MANON
Mon chevalier t
DBS GRIEUX.
Manon ! quo jo me hais do t’aimer ainsi!...
manon, arre un cri de joie, enlaçant le cou de Des Grieux.
Ah! mon chevalier bien aimé! oh! il éiait temps, vois-tu? ja souffrais trop. Sais-tu quo tu m’as dit des paroles bi- n dures? Val je ne les méritais pas toutes! jo te dirai... je l’expliquerai...
DBS cntEUx.
A quoi bon? innocente ou coupable, mon dostin n’est-il pas de l’aimer !
manon, acre passion.
Crois-moi ! jo suis bien encore ce que j’étais hier, co que je serai demain et toujours.
des grieux, toujours à genoux.
Manon! ma chère Manon!
manon, folle de joie.
Mon chevalier, mon cher chevalier, que jo vous regardo dune !.... il me semble qu’il y a un sièclo que jo do vous ai vu.
DES GRIEUX
A qui dovez-vous vous en prendre, Manon?
MANON
Que sais-je! b la fatalité. Commo ta toilette est en désordre. (Elle dcfnppe son jabot et ses manchettes.) C’est donc le chagrin qui vous a chiffonné de la sorte; et ces cheveux! laissez, Je veux les accommoder moi-méme. les cheveux de Des Grieux.) Mon chovalicr, pourquoi no pat iutniez-vous pas les ondes de votre chovoluro?
des grieux.
Parce quo les blanches mains do Manon no sy baignaient plus.
MANON
Jo l’aimot [Elle s'arrête pour lui prendre trn baiser, puis continue. Justine entre tiwmcnf.)
JUSTINE
Madame! madame 1 voici monsieur lo vicomte, [Apercevant Des Grieux.) Ah !
DES GRIEUX
Lo vicomte, à cotte heure, chez vous; quel vicomte?
Failes-le monter. ( Justine sort.)
DBS GRIEUX.
Me direz-vous?
MANON
Cher amant, toi que j’adore, obéis-moi, un moment, un senl moment', jel’tn aimerai mille fois davantage.
DBS GRIEUX.
Ah ! c’est trop d’audace. [Jl veut se lever. Manon le retient par les cheveux. Synnelet parait.)