PRUDENCE DU ZELE
Grande modestie en se rendant au saint tribunal; pas de précipitation dans la démarche; cela semblerait déjà vouloir dire que l'on a le désir d'aller vite en besogne. Ne regardons pas les pénitents et surtout les pénitentes qui entourent notre confessionnal ; pas de préférences, ni d'acception de personnes, surtout pour les riches ou pour les jeunes filles. Quant aux hommes, c'est une autre affaire; si, parmi plusieurs femmes, on voyait quelques hommes placés aux derniers rangs, on pourrait leur dire sans crainte : Mes amis, montez plus haut. Nous approuvons beaucoup la conduite de certains confesseurs qui annoncent publiquement que tel côté de leur confessionnal sera
toujours à la disposition des hommes, à quelque moment qu'ils arrivent pour se confesser.
N'enchaînons pas les âmes à notre tribunal ; donnonsleur pleine et entière liberté d'aller se confesser à un de nos confrères, toutes les fois qu'elles croiront en avoir besoin. Plusieurs, sans doute, ont tort de courir de confesseurs en confesseurs, comme elles le font quelquefois; tant pis pour elles, si elles abusent de la liberté que nous leur donnons ; mais tant pis et mille fois tant pis, pour elles et pour nous, si nous les retenons de force à notre tribunal, et si, par là, nous sommes cause des nombreux sacrilèges que la timidité leur fera faire.
Nous ne connaissons point d'aveuglement plus déplorable que celui d'un confesseur qui, se persuadant, comme on le fait souvent, que les pénitents ne peuvent pas craindre de leur confesser tous les péchés, les empêchent positivement de s'adresser à d'autres, leur font voir la peine qu'ils en ressentiraient, et leur font la réception la plus froide, et quelquefois les reproches les plus amers, quand ils apprennent qu'ils ont fait une ou deux confessions à un confrère.
Nous le déclarons ici positivement, et nous prions nos lecteurs de croire que nous pesons théologiquement nos expressions : si un confesseur, averti de ce défaut et des graves conséquences qu'il peut avoir, refusait de se corriger, et continuait de faire voir clairement, par un moyen ou par l'autre, qu'on lui fera beaucoup de peine en le quittant, même pour une fois ou deux, tenant ainsi ses pénitents dans une sorte d'esclavage, nous lui refuserions l'absolution.
Ah! très-certainement, il la refuserait lui-même à un autre qui serait placé dans les mêmes circonstances, s'il avait vu ce que voient tous les jours tant de missionnaires, c'est-à-dire une multitude d'àmes en état de sacrilège, pour n'avoir pas osé déclarer des péchés graves à leurs confesseurs ordinaires ! Pauvres âmes I Avec quel empres-
sèment elles profitent d'une mission pour mettre leur conscience à l'aise et retrouver la paix dont, depuis si longtemps, elles ne goûtaient plus les douceurs.
Vous qui lisez ces lignes, prêtre de Jésus-Christ, qui que vous soyez, écoutez : Si vous avez une clientèle nombreuse; si vous avez surtout bon nombre d'âmes appartenant à la classe vulgairement appelée dévote, tenez pour très-probable qu'il y en a parmi ce nombre en état de sacrilège, surtout si l'on sait que vous ne voulez pas que l'on s'adresse à d'autres confesseurs , et si vous êtes un peu sévère dans votre manière de confesser.
Nous voulons fortifier ce que nous venons de dire par l'autorité imposante de saint Liguori.
« Quand les missions, dit-il, n'auraient pas d'autre avan- « tage que de remédier à tant de confessions sacrilèges qui « ont lieu par l'habitude qu'ont beaucoup de pécheurs de « taire une partie de leurs péchés par mauvaise honte , « surtout de la part des femmes, ce serait assez pour ren- « dre les missions désirables. Cet inconvénient des mau- « vaises confessions a lieu surtout dans les petites localités, « soit parce qu'il y a peu de confesseurs , soit parce qu'on « les voit chaque jour comme parents ou comme amis, et « qu'on rougît de les mettre dans la confidence de certaines « faiblesses; de sorte que le pécheur, après avoir commis « le péché, n'ose le déclarer, et reste en état de sacrilège « toute sa vie. Il y en a qui , même en cas de mort, n'osent « pas rompre le silence. Or, l'un des fruits les plus essen- « tiels des missions, c'est de réparer tant de confessions « mal faites; car les pécheurs savent bien que les mission- « naires sont des étrangers qui ne les connaissent pas, et « qui partiront dans peu de jours sans qu'ils les revoient; « et tout frappés qu'ils sont par les sermons , ils n'hésitent n pas à s'aller purger, par la pénitence, de tous les péchés « qu'ils tenaient cachés. »
Concluons de là qu'il faut laisser à nos pénitents une pleine liberté sur le point qui nous occupe; disons et, redisons - leur cela sur tous les tons possibles ; faisons plus encore, pressons vivement ceux de nos pénitents qui viennent fréquemment à confesse d'aller, de temps en temps, et du moins une fois chaque année, se confesser à quelque confrère. Lors même qu'on n'userait pas de la liberté ainsi accordée ; lors même qu'on résisterait à nos instances, il résulterait toujours de ce que nous recommandons un trèsgrand avantage; ce serait de faire voir que, non-seulement on ne nous ferait pas de peine en se confessant à d'autres, mais qu'en le faisant, on irait, au contraire, au-devant de nos désirs; cela suffira pour mettre les âmes au large. Nous ne regrettons pas la longueur de cet article, tant nous sommes frappé de sa haute importance. (Le môme.)