‹ Manreze du pretreChapitre 98 sur 297 · S. Aug., Servi · texte numérisé non relu

S. Aug., Servi

quelle mesure doit-il se prodiguer? dans quelle mesure se réserver ? C'est là une question ardue que chacun est exposé à résoudre au point de vue de ses goûts particuliers plutôt que de la vérité absolue. Toutefois, en reconnaissant les droits du curé à la culture de son esprit et de son âme, n'oublions pas qu'en lui l'homme de la bibliothèque et de l'oratoire ne doit pas absorber l'homme de tout le monde. L'heure où l'on s'enferme est souvent celle où il y a du bien à faire. Le confesseur est de tous les hommes de ce monde, celui qui s'appartient le moins. C'est un esclave des nécessités publiques qui perd son droit au repos, même à la prière quand les pécheurs l'attendent, et tout curé qui se rend aussi inabordable qu'un ministre, pourra se donner une importance d'homme officiel, il n'aura jamais une influence de pasteur.

Deux exemples d'un effet bien différent : lorsque saint Philippe de Néri avait fini sa laborieuse journée, il mettait sous la porte la clef de sa chambre, afin que, dès l'aurore, les hommes coupables ou affligés qui avaient besoin de son mnistère, eussent la liberté d'entrer, sans se donner la peine de frapper. Au contraire, le savant Huet, évêque d'Avranches, négligeait quelquefois trop ses diocésains, pour converser avec les hommes de l'antiquité. Et comme on répondait souvent aux personnes qui frappaient à sa porte : « Monseigneur étudie », les bonnes gens de Normandie se retiraient en murmurant, et disaient : * Eb bien ! nous

adresserons une pétition au roi pour que, désormais, il nous envoie un évêque qui ait fini ses études. » Nous comprenons la tentation de l'évêque d'Avranches ; nous regrettons même que certains pasteurs affairés ne l'éprouvent pas davantage ; mais plaignons ceux qui, dans les cas d'urgence, ne savent pas se déranger comme des hommes dont les études sont finies, surtout quand c'est moins pour l'étude que pour leur commodité qu'ils ne se dérangent pas. Ah 1 qui nous donnera, dans chaque presbytère , un prêtre qui entende la dépense de lui-même à la manière de saint Philippe de Néri!

Le zèle prudent est encore discret. En l'exerçant, le prêtre doit se désintéresser de sa personnalité, mais non de sa dignité. Or, n'est-ce pas faire litière des convenances et du respect que l'on se doit de courir après une belle clientèle de confessionnal, au lieu de l'attendre? Ouvrir ses bras à de vieux pécheurs, à des ouvriers, à des paysans attardés dans la pratique des devoirs religieux, c'est une avance éminemment sacerdotale; mais, rechercher des confidences qui honorent, s'introduire par de petits moyens dans l'intimité des familles influentes, capter la préférence des femmes agréables ou distinguées, ruiner à son profit l'autorité d'autres confesseurs en vue de les supplanter, favoriser l'inconstance naturelle de certaines pénitentes en suspendant à son confessionnal, comme on fait à certains colombiers frauduleux, des appâts dé-

fendus dans le genre de celui-ci : « Vous n'êtes pas comprise, moi je vous comprendrai ; » tout cela fait pitié aux gens de bon sens et injure à notre caractère. Mon cher confrère, vous sortez de l'ordination, vous êtes de lignée plus que royale ; soyez donc un peu plus fier, et imitez le noble désintéressement de nos aïeux.

Mme de Maintenon, ravie de la doctrine et de l'éloquence de Bourdaloue, le pria, un jour, de vouloir bien lui servir de directeur. L'austère jésuite se fit d'abord prier, puis il accepta, en ajoutant : « A la condition que nous nous verrons deux fois par an : j'ai besoin de tout mon temps pour composer et apprendre mes sermons. » Mme de Maintenon fut étonnée de ce rude détachement, et comme, plus tard, elle racontait le fait à une dame de la cour, elle le fit suivre de cette réflexion : « Et cependant, je vous assure qu'à cette époque ma conscience valait bien déjà quelque chose. » Belle leçon à l'adresse de ces prêtres qui se fondent en prévenances intéressées pour toute personne qui porte quelques rubans de couleur, qui soigne le mobilier ou la table du presbytère, ou qui fournit des honoraires de messe hors de tarif.

Le zèle prudent doit être prévoyant, et, parmi toutes les imprévoyances du pasteur-confesseur, en est-il une de plus coupable que d'entraver la liberté de ses pénitentes? Certes, dans ce temps de libertés nécessaires, comme on dit, il n'en est pas de plus nécessaire que celle de pouvoir ouvrir sa conscience à qui on veut. Je

sais les inconvénients de la dévotion coureuse et changeante , mais ces inconvénients multipliez- les, exagérez-les encore; jamais ils n'égaleront le désolant inconvénient d'une communion sacrilège.

Êtes-vous bien sûr de n'en avoir jamais occasionné, en surveillant avec ombrage les émigrations de vos pénitentes? N'avez-vous pas à votre service des épiations qui tiennent les consciences en servitude autour de votre confessionnal? N'êtes-vous pas plus inquiet de penser qu'on vous quitte que de la question de savoir si les sacrements sont profanés ? Au couvent, on a des confesseurs extraordinaires quatre fois par an : voilà plus de vingt ans que vous n'avez pas procuré le même avantage à vos dévotes de village, et vous les croyez au-dessus de tels besoins? Quand vous allez prêcher et confesser dans une paroisse voisine, vous êtes quelquefois enrayé de ses sacrilèges: et quand vous rentrez dans la vôtre, vous ne concluez pas qu'un autre, venant occuper votre place, pourrait bien découvrir des choses que vous ne soupçonnez même pas?

Rien de plus aisé que de multiplier les traits instructifs à l'adresse de ce despotisme pastoral : comme il s'agit de bien inculquer les dangers et l'insanité d'un tel monopole, ne reculons pas devant les détails; je me porte, d'ailleurs, comme témoin oculaire de cette partie anecdotique du sujet.

Un prêtre prédicateur s'absente pour une station; à

son retour il reçoit, en rentrant dans son confessionnal, cet aveu : « Mon père! je suis bien heureuse de votre retour, mais je ne l'ai pas été moins de votre départ. Depuis longtemps, je n'osais vous accuser un péché grave; et, maintenant que j'en ai reçu l'absolution, non-seulement j'ose, mais j'ai besoin de vous dire que c'était telle chose. » Explique qui pourra de telles anomalies. Mais tant pis pour qui n'en tire pas cette conclusion : qu'on peut mieux sauver les âmes, quelquefois, par le ministère des autres que par le sien propre.

Un curé quitte, en temps de jubilé, sa paroisse pour aller s'installer, à titre de confesseur auxiliaire, dans une localité où affluait le concours d'un grand pèlerinage. La foule se précipitait dans les trente confessionnaux improvisés, sans savoir à qui elle s'adressait. Tout à coup, ce curé entend à son guichet une voix qui ne lui était pas inconnue ; c'était la personne la plus pieuse de sa paroisse qui s'accusait de dix ans de sacrilèges, et qui, après avoir fait un long voyage pour le fuir, tombait involontairement à ses pieds, pour lui apprendre à émanciper des consciences dont il s'était fait, jusque-là, moins le père que le sultan.

Le soir d'une ouverture de mission, le curé dit au directeur des exercices : « Mon Père, je vous institue en mon lieu et place pour un mois. Cependant, il y a un certain nombre d'âmes timorées à l'excès qui ne peuvent se résoudre à changer de direction; je de-

meure leur confesseur. — Monsieur le curé, répondit le chef des missionnaires, qu'il soit fait comme vous le trouverez bon ; seulement, je vous demande de vouloir bien donner des ordres pour que nos confessionnaux, le soir, ne soient pas illuminés à giorno. » Ce qui fut demandé fut exécuté, et, grâce à cette discrétion des lumières, dès le premier jour, onze sur douze de ces personnes si exclusives dans leur confiance, avaient déserté à l'ennemi.

Mon cher confrère, vous connaissez peu la nature de la femme : vous êtes bien aise qu'elle reste auprès de vous, dites-lui donc [qu'elle peut s'éloigner ; mais si vous prétendez l'attacher à votre confessionnal en faisant de la confession à d'autres un fruit défendu, soyez assuré que la fille d'Eve en goûtera, et ce sera très-heureux. Ici, trêve d'épigrammes, car il s'agit de l'abomination de la désolation dans les âmes. Je vous en conjure donc, par le corps et par le sang profanés de mon Sauveur, brisons les chaînes de nos filles spirituelles. Il y a, dans l'Église, un ministère dont la vertu est souveraine contre l'empire trop peu combattu du démon muet, c'est celui des retraites et missions; et quand ces exercices, dont nous aimons tant à rappeler les inconvénients et si peu les avantages, n'auraient d'autre avantage que celui-là, la prudence pastorale nous ferait un devoir d'en octroyer le bienfait, tous les dix ans, à nos Philothées de confiance autant qu'à nos pécheurs. Ah ! Messieurs, saint Thomas pose, dans

la Somme, la question de savoir si la prévoyance fait partie de la prudence, et il conclut affirmativement. Combien de confesseurs pèchent gravement contre la prudence, si la prévoyance en est la condition?

\yons encore la prudence des responsabilités, ne déclinant aucune de celles que le devoir nous impose, n'assumant aucune de celles qui pourraient nuire à notre ministère.

Par conséquent, point de participation aux affaires politiques. Solon décréta des peines contre les citoyens qui ne prenaient point de parti en temps de révolution, afin de ne laisser à personne le bénéfice d'une neutralité égoïste. Le prêtre est le seul qui ait le droit et le devoir de rester neutre dans ce fractionnement à l'infini des opinions qui divisent la France, parce qu'il a pour mission de sauver tout le monde. Chaque parti voudrait l'absorber à son profit; qu'il se garde bien de s'inféoder à aucun, car il est coupable si, pour oser lui demander des absolutions, il faut être abonné à son journal. N'adhérez donc jamais aux fantaisies de certains conservateurs , établissant une sorte d'identification entre leurs principes politiques et le dogme religieux. Les dogmes sont des vérités absolues et universelles, les principes politiques sont essentiellement contingents, partant, la vérité d'une nation ou d'une époque particulière. Si les théoriciens de parti viennent vous dire : « Arborez nos couleurs;

elles frayeront le passage à votre Évangile », répondez : « Notre Évangile passe avant, non après vos couleurs. Dieu est le premier but, n'en laites pas votre moyen. »

Non, certes, que je vous insinue la doctr'ne de l'indifférentisme politique. En cette matière, le prêtre est libre de ses affections, de ses regrets, de ses espérances, de ses votes; mais, ni sa chaire, ni son confessionnal, ni son action publique, ne doivent revêtir les livrées d'une politique quelconque. Donc, tant que la foi n'est pas directement menacée et que les évêques n'ont pas donné le signal de la résistance, accordons, même au gouvernement indigne de notre affection, notre déférence publique. Désintéressons-nous des applaudissements de ces coryphées militants qui nous mettraient volontiers aux premiers rangs dans la lutte pour s'abriter derrière nous, sauf à nous désavouer ensuite quand leur plan de bataille n'a pas réussi; en un mot, n'ouvrons pas de ces campagnes aventureuses dont la religion court toutes les chances, tandis que des intérêts privés en recueillent tout le profit.

Cependant," si je consulte l'histoire de l'Église, l'attitude servile du clergé envers le pouvoir est peut-être plus antisacerdotale qu'un peu de réserve ombrageuse. Les peuples s'inquiètent quand le sacerdoce devient le garde d'honneur de la tyrannie, au lieu de rester son juge. Saint Àthanase, saint Basile et saint Chrysostome sont de sévères accusateurs pour le prêtre courtisan.

TSOS VERTUS MORALES. 159

Par conséquent, sur ce terrain si ondoyant, dans cette arène si mouvante des intérêts politiques, restons impassibles spectateurs; point de flatteries aux vainqueurs, point de piétinement sur les vaincus. Nous sommes trop grands pour servir de porte-enseigne à de telles coteries; gardons-nous d'attacher un drapeau, si respectable soit-il, à notre croix qui l'est davantage, de peur qu'en haine de ce drapeau la croix ne soit insultée !

Point d'immixtion dans les affaires communales. Un curé prudent use à propos des droits que la loi lui confère dans ce petit État, mais il répudie le rôle de chef de parti ; volontiers il consent à n'être rien dans des comices électoraux, pourvu qu'il soit tout dans l'église et dans les cœurs. Malheur à lui s'il dispose de l'écharpe municipale, car, en la portant d'un camp dans un autre, il se fait des ennemis personnels qui le deviennent bientôt de son ministère ; il perd comme pasteur tout le terrain qu'il semble gagner comme instigateur de cabales, et, tandis qu'il domine, Dieu descend. Eh! comment pourrait-on aimer la parole, rechercher les conseils et les bénédictions d'un prêtre par qui on fut évincé d'une fonction, et humilié en soi-même ou dans ses proches? Les victimes du dernier vote municipal, peut-être signalées à la défaveur publique par son prône, lui pardonneront-elles jamais leur déconvenue?

Ah! mon très-cher confrère, priez, catéchisez, visiter

l'école, consolez les affligés et les mourants, réconciliez les ennemis, soyez l'ange de paix de toutes les familles, le prédicateur en même temps que l'exemplaire du pardon et de l'amour; voilà un empire qui dure, et une vogue aussi profitable à la gloire de Dieu qu'à la vôtre; mais fuyez l'esprit de parti comme la ruine de la charité et une corruption de vos influences. Suit-il que, par le fait de votre ordination, vous deviez vivre en homme frappé d'incapacité légale, constitué en état d'ilotisme dans la commune? Suit-il, pour préciser, que vous ne devez jamais éliminer du gouvernement municipal des adversaires qui élimineraient vous et le bon Dieu, s'ils étaient les maîtres? Non, prudence dans l'exercice du bien n'est point connivence avec le mal.

Seulement, avant d'ouvrir des hostilités si chanceuses, soit par lettres, soit par visites, soit par autres démarches officielles, passez à l'évêché pour consulter. Moïse se rendait au tabernacle afin d'entendre les oracles de Dieu. Saint Paul et saint Barnabe faisaient le voyage de Jérusalem pour s'inspirer des autres apôtres. Par rapport a nous, l'évêché est le sanctuaire où la volonté de Dieu se manifeste : n'engagez jamais votre responsabilité sans prendre son avis. D'autant qu'à le considérer, même sous un rapport humain, l'évêché est un conseiller expérimenté, libre et fort ; s'appuyer à lui, c'est se donner l'assurance de n'être jamais ni égaré, ni brisé, ni désavoué.

Point d'ingérence dans les affaires privées par intérêt personnel : un prêtre déroge, s'il se fait procureur ou agent d'affaires des propriétaires de son village; s'il connaît mieux la valeur d'une terre ou les revenus d'un héritage que ses statuts diocésains; s'il est plus versé dans la chicane civile que dans le droit canon; s'il est docteur en économie domestique et ignare en théologie : Nemo militans Deo implîcat se negotiis sœcuïaribusK Point d'ingérence dans les affaires privées par un zèle intempestif; abstenez-vous donc de toute influence dans la rédaction ou dans la teneur des testaments ; comme pour un testateur il y a dix légataires en espérance, pour un heureux que vous ferez, vous vous donnerez dix ennemis. Abstenez-vous de participer aux négociations de mariage ; à l'occasion de quelques renseignements , imprudemment transmis, un prêtre s'attira souvent des haines implacables et compromit l'avenir de son ministère.

Sans doute, il y a des mariages dont il faut s'occuper. Quand il existe de ces unions scandaleuses, qui peuplent la paroisse des fruits du libertinage ; quand certains fiancés pauvres, peut-être pour échapper aux frais officiels, résolurent la question de leur misère par le honteux système du concubinage ; alors, soyez entremetteurs, Dieu et les hommes vous en béniront; mais, en dehors de ces cas, vous dit saint Ambroise : Prœ~

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