RUE LE GOFF
THE J. PAUL GETTY CEMTER
Fig. 1.
Ouvriers et ouvrières des fouilles de Manlinée
A gauche, le théâtre; au fond, l'Anchisia; tà droite, la butte de Gourtzouli (tombeau de Pénélope)
et le Mont Arménia.
* Les reproductions photographiques publiées dans ce volume sans indication de provenance ont été tirées d’après les clichés de l’auteur. Quand ceux-ci n'ont pas donné des résultats satisfaisants, on a fait des emprunts aux collections mises à la disposition des archéologues par l’Institut allemand d'Athènes.
AVANT-PROPOS
Le présent ouvrage est né des recherches archéologiques que. j’ai eu l’occasion de poursuivre comme membre de l’École française d’Athènes, de 1887 à 1889, sur le site et dans la région de l’ancienne Mantinée. Le nom de cette ville n’évoque guère dans la mémoire des- lettrés qu’un souvenir unique : celui de la mort d’Épaminondas — qui n’était pas un Mantinéen. — Ce serait peu pour justitier ce livre, d’autant plus que je n’ai eu la joie de retrouver ni la stèle ni les restes du héros. Tout au plus puis-je indiquer approximativement la place où il est tombé ! — Il me sera donc permis de faire valoir les titres plus particuliers de Mantinée à une monographie, et d’indiquer les idées qui m’ont guidé en l’écrivant.
L’histoire générale de la Grèce est maintenant établie dans ses grandes lignes. L’ensemble du tableau, tel que le retracent les ouvrages de Grote, de Curtius, de Busolt, de Beloch, de Holm, de Droysen, de Niese et de Hertzberg, ne subira pas, avant longtemps, d’importantes retouches. Le dépouillement des textes littéraires est achevé. Les inconnues qu’ils contiennent encore ne se dégageront qu’au contact des documents nouveaux qui grossissent sans trêve le dossier de l’archéologie et de l’épigraphie. Pour préparer la synthèse future, où la question des origines sera élucidée, où la genèse des croyances et le mécanisme des institutions n’auront plus de secrets, où l’évolution du peuple hellénique sera restituée dans son milieu vrai, avec tous les
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accessoires d’une mise en scène complète, il tant procéder par de minutieuses analyses et par des enquêtes partielles. La possession d’une série de monographies, où chaque cité grecque serait étudiée à part, contribuerait avec efficacité à cette œuvre d’ensemble.
Restituer l’histoire d’une ville n’est pas un travail aussi restreint. qu’on le croirait de prime abord. L’exiguïté du cadre ne doit pas iaire illusion sur la complexité du tableau. Les républiques grecques nous apparaissent à distance comme des microcosmes dont la vie intérieure peut être aisément réduite en formules. Mais, sans méconnaître les lois générales qui ont présidé au développement de ces organismes, on ne doit pas oublier que chacun d’eux possède sa physionomie propre et son tempérament individuel. Sans doute la structure physique des différentes patries helléniques les prédisposait à une certaine uniformité de pensées et d’attitudes. Mais, à chaque canton, la nature du sol local, le climat, la position relative, les antécédents ethnographiques et religieux des habitants imposaient des besoins, des intérêts et des désirs particuliers. Le relatif n’a eu nulle part plus d’importance qu’en Grèce : c’est lui qui nous donne la clef des faits généraux. L’histoire générale ressemble à une scène où de nombreux acteurs apparaissent pour y jouer un rôle éphémère : leurs gestes rapides et leurs déclamations publiques ne nous les font pas connaître à fond comme individus. ' Nous voyons en gros le drame. Si nous en voulons comprendre les moindres péripéties, il faut sonder les personnages secondaires aussi bien que les premiers rôles.
Lorsqu’on contemple de près ces petits États grecs, les distances se rapetissent entre les causes et les effets, dont la liaison logique apparaît avec une séduisante netteté. On voit en jeu les ressorts et les rouages les plus infimes; on suit et on comprend les moindres mouvements du mécanisme. La structure physique d’un canton détermine ses conditions propres d’habitabilité, les besoins matériels et le genre de vie des habitants. Ses débouchés naturels règlent les transactions avec
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le dehors et la marche de la civilisation. De sa valeur stratégique dépendent ses destinées politiques, suivant que sa position inspire à ses voisins et aux puissances plus lointaines des inquiétudes ou des convoitises. S’il se trouve à portée des chemins battus par les migrations, son ethnographie subit des mélanges dont les éléments bariolent sa mythologie. Les dieux, en partie indigènes, en partie immigrés ou empruntés, personnifient, les uns les phénomènes locaux, les autres les races envahissantes qui les ont introduits, ou les influences étrangères dont ils émanent. De la mise en action, dans un milieu restreint et homogène de ces trois éléments, le sol, les hommes et les dieux, résultent les institutions, l’âme et l’histoire d’une cité grecque. Il n’est pas inutile d’aller surprendre dans la vie cellulaire les éléments et les premières vibrations de l’organisme général . Il y a intérêt, par exemple à voir les unités archaïques, xSuat ou o-r^o: se fondre en un seul État, à suivre sur place la genèse des cultes ruraux et à observer leur métamorphose en cultes nationaux, enfin à débrouiller l’écheveau des légendes locales pour en faire la trame légère de la préhistoire. Par là, toute monographie plonge dans ce problème des origines, dont la solution ne dépend pas de généralisations prématurées, mais d’investigations méticuleuses et de classements méthodiques.
Pour les recherches de ce genre, les monuments figurés et surtout les textes épigraphiques ont une valeur inappréciable. Il y a des historiens qui dédaignent les inscriptions et leur préfèrent de parti-pris les tex tes littéraires comme ayant une portée plus générale. C’est vraiment se plaindre que toutes les sources n’aient pas le même goût. L’avantage des inscriptions, même des plus insipides et des plus indigentes en fait d’idées générales, c’est de refléter l’esprit local et ses préoccupations, cela directement. et sans la déformation que ces choses subissent forcément en passant par le cerveau d’un narrateur. Elles nous montrent les mœurs et les institutions en action et nous mettent en contact immédiat avec les hommes et les divinités du cru. C’est là une impression qu’il est plus aisé de ressentir que
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d’analyser. L’historien l'ait œuvre d’art et de propagande autant que de vérité ; le document, étant un acte impersonnel, témoigne sans artifice de ce qui est : un Corpus est à Thucydide ce qu’un album de photographies est à une grande peinture historique. Quant aux monuments figurés, en tant que produits d’un état de civilisation particulier, et comme expression de certaines idées ou croyances traditionnelles, ils acquièrent souvent une valeur documentaire de premier ordre.
Tels sont les principes qui m’ont guidé dans cet essai de reconstitution d’un État secondaire, comme fut Mantinée. Cette ville n’a pas été un des protagonistes de l’histoire grecque ; mais son intervention dans les affaires générales du Péloponnèse a marqué de la manière la plus active et la plus originale. Elle s’est toujours montrée animée d’un sentiment d’indépendance et de libéralisme qui lui valut la haine implacable de Sparte et l’amitié d’Argos et d’Athènes. Comme d’autres villes grecques, elle tenta de grandes choses avec de petits moyens, et déploya un esprit supérieur à ses ressources. Elle devint, à un moment donné, l’âme de toute l’Arcadie. La politique lui a procuré de brillantes illusions, et, en fait de réalités, de cruels mécomptes. Il y avait, en effet, dans sa situation, un germe de paralysie qui la prédestinait surtout à des ambitions malheureuses. Mais le fait seul d’avoir persévéré dans son rêve la défend contre l’indifférence.
Elle présente aussi un intérêt d’ordre quasi théorique. La constitution géologique de son sol, son régime hydrographique et sa position au nord de la grande plaine fermée d’Arcadie ont influé sur sa mythologie, sur son histoire et sur sa politique suivant un déterminisme très apparent dont peu d’États grecs offriraient un exemple aussi typique. C’est donc un milieu en quelque sorte schématique pour étudier l’action du sol sur un groupe d’hommes, la conversion des phénomènes physiques en idées religieuses et par suite en énergies morales, le jeu des influences étrangères, bref loules les causes qui collaborent à la
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formation et à la vie d’une cité grecque. La position de Mantinée au cœur du bastion arcadien, entre Sparte, Argos et Athènes, l’appelait à jouer un rôle important dans les combinaisons politiques dont l’hégémonie du Péloponnèse était l’enjeu. Les grands conflits qui mettaient aux prises les ambitions rivales des puissances directrices sont venus, par une sorte de fatalité, se résoudre dans la Mantinique. Ce n’est pas le hasard qui a successivement poussé dans celle lice les champions les plus illustres des partis adverses : Agis et Alcibiade, Agésilas et Épaminondas, Machanidas et Philopœmen. Il n’était pas sans intérêt d’exposer l’enchaînement rationnel de ces faits : c’est pourquoi, après avoir inauguré celle étude par des recherches archéologiques, la nécessité de comprendre m’a conduit à un travail d’ensemble.
Les raisons qui ont attiré l’École française d’Athènes sur le terrain de Mantinée ne sont pas fortuites. Depuis l’Expédition de Morée, l’Arcadie avait été tenue en dehors du mouvement scientifique. Les philologues acceptaient comme un dogme la tradition virgilienne qui avait voué ce pays à l’idylle. Les mythographes se tenaient à distance du concert rustique où Pan trônait avec ses pipeaux ; les historiens ne frayaient pas avec Tityre. La devise des bergers de Poussin : Et in Arcadia ego! convenait à la pastorale et à la peinture, mais non encore à l’érudition. De rares études essayèrent pourtant de mettre la science en règle avec ce pays et d’épuiser l’intérêt du sujet : on peut dire qu’elles n’ont fait que l’entrevoir (1). En effet, quand on commença à s’affranchir du préjugé bucolique à l’égard des Arcadiens, ce fut pour tomber dans l’excès contraire : l’Arcadie n’avait pas d’histoire ; ses habitants avaient vécu retranchés dans un isolement farouche ; brigands ou mercenaires, ils
(1) Leonardi Adami Volsiniensis Arcadicorum, vol. I, Romae, 1716. — Breitenbach. Geschickte von Arkadien, 1791. — Malte-Brun. Mœurs et lois des anciens Arcadiens (Nouv. annales des vpy., III, Paris, 1819). — Schwab. Arkadien, 1852. — De la Coulonehe. Mémoire sur l’Arcadie ( An: hiv. des Miss, scientif.y II, 1858, p. 83 sqq. — Bertrand. De fabulis Arcadiæ antiquissimis , 1859. — Hôhle. Arkadien vor der Zeit der Perserkriege, 1883.
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n’avaient même pas su, comme les Étoliens, se ménager une entrée en scène tapageuse; de l’ancien Eldorado pastoral, on faisait un repaire de non valeurs. Sous l’influence de ces idées, les archéologues traitèrent l’Arcadie comme une quantité négligeable. Les explorations y étaient rares : il semblait cju’en s’y risquant on ne serait pas payé de ses peines (1). Strabon n’afïirmait-il pas que déjà de son temps, il n’y avait plus rien à voir en Arcadie (2)?
Pourtant la lecture du livre de Pausanias consacré à ce pays aurait dû exciter plus de curiosité. C’est le mieux composé et le plus complet de tout l’ouvrage. Si le témoignage de Pausanias est aujourd’hui très discuté, s’il est de mode de le corriger avec force gourmades, je pense, avec M. Bérard (3), que les doutes émis sur la réalité de ses voyages et, comme disent les Allemands, sur Y autopsie de ses observations, ne doivent pas s’appliquer aux Arcadiques. Le Périégète a fait en conscience son métier de folkloriste et d’archéologue. Il avait au moins sur Virgile une supériorité : celle d’avoir parcouru le pays dont il collige les légendes et catalogue les ruines. Sans talent et sans imagination, son indigence est un gage de sincérité, parce qu’inventorier est le contraire d’inventer. Au sujet de l’Arcadie, Pausanias avait pris la peine de dissipera l’avance nos préventions, d’abord en signalant à notre attention l’importance particulière des mythes et des légendes de ce peuple ; ensuite, en nous décrivant exactement l’aspect et les attributs bizarres de certaines idoles si peu conformes aux types du panthéon classique; enfin, en relevant en détail l’état des villes qu’il parcourait : d’où il résultait que Strabon avait exagéré la désolation du pays et que nous n’avions pas à partager son pessimisme.
M. Foucart put constater en 1868, durant son voyage épigraphique dans le Péloponnèse, que, sur tous ces points, le pays
(1) Il faut ajouter que le brigandage moderne effrayait justement les étrangers.
(2) Strab. VIII, 8. 1.
(3) Orig. des cultes arcad. p. 3. — Cf. Heberdey. Die Reisen des Pausanias.
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tiendrait ce que Pausanias promettait. Certaines inscriptions lui firent pressentir en Arcadie ce terrain en quelque sorte primaire de la mythologie grecque, qui avait déjà intrigué Pausanias. De Tégée, de Mantinée, d’Orchomène et de Mégalopolis, des textes du plus grand intérêt mythologique, historique et dialectal sur girent, preuve que le sol était plutôt vierge qu’infécond. En 1887, les grands chantiers ouverts à Délos, à Dodone, à Olympie, à Eleusis, à Epidaure, à l’Acropole d’Athènes, au Ptoion de Béotie, étaient épuisés ou en pleine exploitation. En attendant de pouvoir faire triompher ses droits sur Delphes, l’École française cherchait à se pourvoir de nouveaux champs de fouilles. M. Foucart, alors directeur de l’École, jugea le moment venu de tenter un essai en Arcadie.
Entre les nombreuses ruines dont l’exploration s’imposait, le choix devait être commandé par des raisons scientifiques auxquelles s’adjoignaient des considérations pratiques. Tégée et Mantinte, à la fois les plus anciennes el les plus considérables des villes arcadiennes, se désignaient à l’attention par le nombre des inscriptions qui en avaient été extraites. Les descriptions de Pausanias y signalaient l’existence de monuments fameux et encourageaient les plus belles espérances. A Tégée notamment, bien que le site de la ville eût été nivelé par la culture au point que l’enceinte avait complètement disparu et qu’on se demandait même si elle avait jamais existé, les villages modernes installés sur ce terrain contenaient d’admirables fragments du temple d’Athéna Aléa. Les substructions du temple avec des fûts de colonne et quelques morceaux des frontons sculptés par Scopas avaient même été retrouvés par MM. Milchhœfer et Dœrpfeld (1). Le petit musée de Piali et les maisons d’Akhouria montraient aux voyageurs des fragments de frise et de sarcophage, dont une remarquable figure de lion (2).
(1) Athen. Mitth., V, p. 52 sq. ; VI, p. 393 ; VIII, p 274; XI, p. 17.
(2) Ross. Reisen und Reisrrouten., p. 70. — Conze et Michaëlis Rapporta (Annali, 1861, p. 30). — Milchhœfer. Ath. Mith., IV, p. 132. — Fougères. Le lion de Tégée (Bull de Corr. hellén., XIII, p. 476-486, pl. VI). — Basrelief de Tégée représentant une lionne ( ib . XIV, p. 512-515, pl. Xll). — Bas-relief de Tégée représentant un taureau ( ib . XV, p. 321-327).
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Mais le terrain de Tégée, en partie recouvert par les maisons de Piali et d’Ibraliim-Efïendi et par l’église de Palæo-Épiscopi, alloti pour le reste entre les habitants de ces villages, ne devait se prêter à une exploration méthodique que si une transaction intervenait entre les fouilleurs et les propriétaires. La question des indemnités se posait la première avec ses exigences inquiétantes : chacun sait qu’en pareille matière, en Grèce comme ailleurs, avant de satisfaire les intéressés, il faut une énorme dépense de diplomatie, d’argent et de temps. Or, nous n’avions, pour aboutir à un résultat immédiat, que nos ressources diplomatiques : c’était assez pour préparer l’avenir, mais insuffisant pour assurer sa tâche au présent.
Par contre, Mantinée se présentait dans des conditions privilégiées. C’était un désert insalubre d’où la fièvre avait chassé tous les habitants : pas une seule maison ne s’y était maintenue. Le site de la ville, nettement délimité par les traces du rempart, était classé comme domaine public. Ici les précautions de la loi grecque qui réserve à l’État la propriété souveraine des ruines antiques, ne se trouvaient annulées par aucune occupation de fait. Le terrain était affermé contre une faible redevance aux cultivateurs des villages voisins, mais ces concessions ne conféraient aux bénéficiaires aucun droit à une expropriation ni à une indemnité quelconque si le gouvernement autorisait des fouilles sur une partie ou sur la totalité du domaine public. A ces circonstances favorables, je dois ajouter la bonne volonté et même l’empressement du gouvernement hellénique. Le ministre de l’Instruction publique, M. Manétas, originaire de Tripolis, ne cachait pas son désir de nous voir arriver dans son pays avec armes et bagages. S. M. le roi Georges Ier elle-même daigna insister en faveur de l’entreprise auprès du Directeur de l’École (1).
(1) La bonne volonté du gouvernement hellénique à notre égard ne s'est pas un instant démentie. Nous avons toujours été énergiquement soutenus auprès des autorités locales, qui, de leur côté, ne nous ont pas marchandé leur concours. Ne pouvant nommer ici toutes les personnes de Tripolis que la reconnaissance nous défend d’oublier, j’ai plaisir à rappeler l'accued sympathique de cette ville hospitalière.
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C’est dans ces conditions qu’au début de juin 1887, au retour d’un long voyage en Thessalie, je reçus de M. Foucart la mission d’entreprendre des fouilles à Mantinée : dans le cas où le résultat serait peu satisfaisant, je devais entamer des pourparlers et inaugurer des recherches partielles à Tégée. Après quelques jours de préparation, je partis en Arcadie avec les notes, les cartes et les outils nécessaires, un crédit provisoire de 4000 drachmes et une inépuisable provision d’espérances. Une première campagne de fouilles, dirigée l’année précédente dans l’île de Délos durant cinq mois, avait fait mon apprentissage en ce genre de travaux.
Les relations des voyageurs traçaient de 1’ « aimable Mantinée » le plus désolant tableau : plaine encaissée et malsaine, torride en été, glaciale en hiver, un lieu d’élection pour la malaria. Seul Welcker (1) défend la Mantinique contre le reproche d’insalubrité : évidemment, il n’a fait qu’y passer. En arrivant sur les lieux, je constatai l’absence de toute habitation permanente, dans le fond delà plaine, en dehors de quelques khanis échelonnés le long de la nouvelle route. Tous les villages s’él aient haussés sur les revers des montagnes au-dessus du niveau pestilentiel. Mais cette hostilité du climat à l’égard de l’homme n’excluait pas une riche végétation. Un tapis de vignes verdoyantes et d’épis jaunissants s’étalait au fond du cirque naturel jusqu’au pied des hauteurs. Au centre, une superficie circonscrite par les vestiges d’un rempart elliptique représentait le site de Man tinée. Elle était envahie par les blés et par les orges, dont les épis drus et touffus recouvrant même les sentiers barraient partout le passage. Toutefois, non sans causer quelques dégâts, je pus parvenir à une petite butte que j’avais vue de loin émerger vers le centre de l’enclos. De cet observatoire, un coup d’œil d’ensemble me convainquait qu’aucun travail n’était possible tant que le terrain ne serait pas débarrassé.
(1) Welcker. Tagebuch einer griecli. Reise. 1865. t. I. p. 197 01 passa à Mantinée le o avril 1842).
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Grâce aux instructions de M. Manétas et de M. Cavvadias (1), éphore général des antiquités, les locataires du champ de fouilles ne me reçurent pas en ennemi. Pourtant mon arrivée s’abattait sur leurs moissons comme une plaie d’Egypte. Mais dès les premiers mots on se mit d’accord. Je me serais fait scrupule, en usant de mon droit dans toute sa rigueur, de ruiner et d’affamer un peuple pour la gloire de ses ancêtres. Les marbres sculptés et les inscriptions sont moins rares en Grèce que les champs nourriciers, et les convoitises problématiques de l’archéologie pouvaient transiger avec les besoins de ces pauvres gens. Je leur promis donc d’attendre la coupe des blés avant d’ouvrir mes tranchées ; ils s’engagèrent de leur côté à user de diligence. Il y avait par bonheur, au bord de la route, une petite chapelle en ruine, pleine de fragments antiques : je pris patience en la démolissant. Au bout de quinze jours, les faucilles avaient fait merveille. La belle toison dorée prit le chemin des aires, et je me vis maître d’un steppe, dont la nudité s’égayait d’un tertre pelé et de huit mares où verdissait le haschich.
Il ne me restait plus qu’à découvrir Mantinée à l’intérieur de ses remparts. Mes 4.000 drachmes risquaient fort de s’égarer dans ce désert de 124 hectares. De la description confuse de Pausanias, il résultait que le théâtre était entouré de plusieurs temples. Or, la petite butte centrale s’appuyait sur une ligne circulaire de grosses pierres où la Commission de Morée avait reconnu le mur de soutènement d’un théâtre : le creux de la cavéa était encore assez marqué pour ne laisser aucun doute sur cette identification. C’était là un repère précieux qui servit à orienter les premières tranchées. Celles-ci, poussées en rayons à partir du théâtre, nous firent bientôt découvrir la scène, les restes de trois temples et un ensemble imposant de portiques qui encadraient un marais. C’était l’agora, située au cœur de la ville. Le déblaiement de ces constructions très développées nous
(1) Appuyées de très bonne grâce par l’éphore, M. Léonardos, désigné, après M. Tsountas, pour suivre les fouilles au nom du gouvernement grec. M. Léonardos n’est pas de ceux qui pratiquent la devise : hospes , hoi>Us.
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occupa jusqu’à la fin des fouilles. En même temps nous explorâmes le rempart. Les brèches de l’enceinte, garnies de fortes tours saillantes, indiquaient la place des principales portes. En les dégageant, on reconnut les amorces de quelques rues dallées, mais au lieu de se donner rendez-vous à l'agora, comme jadis, ces voies mouraient en terrain vague, après un faible parcours, dégarnies de leur double bordure de maisons. Dans la zone comprise entre la ceinture des remparts et les constructions de l’agora, apparaissaient çà et là quelques tas de cailloux entassés par les cultivateurs quand ils épluchaient leurs champs, les débris croulants de quelques masures gréco-turques et les restes d’une grande bâtisse rasée à fleur de terre, sans doute un tclii flik turc, à en juger par les tessons de cliibouks qui y pullulaient. Serpentant au milieu de ces pauvres vestiges, un réseau de profondes rigoles reliait les marais et les drainait hors des murs. En somme, tout cet espace se présentait comme une vaste page blanche offerte à de désespérantes méditations. Le déchiffrement empirique et minutieux du terrain devait cependant nous z'évéler certains indices qui nous dispensèrent de tâtonner à l’aventure. On explora d’abord tous les points où affleuraient des tuiles ou des morceaux de pierre taillée. La végétation elle-même contribua à nous éclairer. Les paysans avaient, en effet, l’habitude de couper les tiges de blé ou d’orge assez haut, afin de laisser aux moutons une pâture pour l’automne. Partout où j’observai des pailles plus maigres et plus espacées, j’en conclus que la couche d’humus était plus légère et qu’un sous-sol solide contrariait l’expansion des racines. C’est ainsi que nous fut révélée l’existence, à une faible profondeur, de plusieurs églises byzantines, notamment du dallage qui contenait les bas-reliefs praxitéliens.
11 n’entrait pas dans mon programme — ni dans mes moyens — d’opérer le déblaiement complet de toute la ville. Le coût, en argent, d’une semblable opération peut être évalué à plus d’un million et demi de francs. Je ne parle pas du nombre d’années nécessaire à ce travail gigantesque, tout à fait dispro-
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portionné avec les résultats que des recherches plus modestes permettaient de prévoir. En effet, il était facile de constater que la ville antique avait été bouleversée de fond en comble par des établissements successifs de Slaves, de Byzantins et de Turcs. Les édifices helléniques s’étaient éparpillés dans les constructions postérieures ; il ne restait à l’état fragmentaire qu’un petit nombre de fondations de la bonne époque. Le sous-sol marécageux ne comportait pas d’assises profondes, et la charrue avait tout nivelé. Les maisons de Mantinée et beaucoup d’édifices publics étaient bâtis en argile crue, en sorte que la ville, affaissée et diluée dans sa boue, restait à l’état de terre labourable. Si elle n’a pas surgi tout entière sous la pioche de nos ouvriers, la faute en est au temps, au sol, à la nature des matériaux et surtout aux hommes, Slaves, Byzantins et modernes, dont le vandalisme obscur, mais continu, a plus contribué à l’anéantissement de Mantinée que les dévastations d’Agésipolis et d’Antigone Doson.
Dans ces conditions, une méthode critique s’imposait à nos recherches, si nous voulions obtenir des résultats sans gaspiller nos crédits à remuer des terres inutilement. Il s’agissait de reconnaître tous les gisements de constructions, à quelque époque qu’elles appartinssent, cela fait, d’en étudier la structure, et de déblayer dès qu’il v avait trace soit d’un travail antique original, soit d’un remaniement postérieur avec emploi de matériaux antiques. Je n’ai négligé aucune de ces précautions, mais je ne me suis pas cru obligé d’offrir à l’admiration des touristes d’interminables lignes de murs en briques soigneusement nettoyées. Ceci soit dit pour répondre aux critiques passées ou futures des voyageurs qui, sur un champ de fouilles, jugent d’après le « coup d’œil » l’œuvre et l’ouvrier, avec la plus injuste méconnaissance des difficultés combattues et des résultats acquis (1).
(1) C'est ce que j’ai dû répondre à des attaques un peu inconsidérées du Dr Sehliemann contre les travaux de l’École française à Mantinée et à Délos. Sehüemann était, par tempérament, un enthousiaste, surtout à l’égard de ses
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Après une première campagne de trois mois (23 juin-20 septembre 1887), rendue très pénible par l’absence de tout abri contre le soleil et les averses, les pluies d’automne et l’inévitable fièvre m’obligèrent à suspendre les travaux. Je revins l’année suivante accompagné de M. Bérard, qui voulut bien m’assister avec un dévouement quasi fraternel dans la surveillance d’un chantier très étendu. Au bout d’un mois et demi (Ie1' mai- 16 juin 1888) nous dûmes tous les deux renoncer à lutter contre un climat meurtrier : nous reprîmes le chemin d’Athènes et de France, gravement éprouvés par la malaria. Cependant, désireux de poursuivre jusqu’au bout la réalisation de certaines espérances, nous revînmes à la tâche au cœur de l’hiver (fin novembre 1888 à janvier 1889). Après avoir exploré les sanctuaires suburbains de Poséidon Hippios et des Méliastes, nous abandonnâmes Mantinée pour inaugurer de nouvelles recherches à Tégée. Là encore, malgré la neige et le froid, l’impaludisme nous ressaisit et nous chassa (1).
Durant ces trois campagnes, les fouilles ont été conduites avec une moyenne de 40 à 60 ouvriers. La dépense totale n’a pas excédé 7,300 drachmes. Nos ouvriers provenaient en grande partie des villages de Bosouna et de Bédéni. C’étaient des travailleurs endurcis. Le soleil, en se levant sur l’Artémision, trouvait chaque jour le chantier en pleine activité. Tandis qu’il
propres découvertes, dont l'extraordinaire valeur lui faisait oublier la méthode expéditive et décousue de ses recherches. Notre admiration reconnaissante se serait volontiers fermé la bouche sur ces fautes d'un archéologue prodigieusement heureux. Mais Schliemann ne connaissait ni la circonspection de l'ignorance., ni la diplomatie de l’indulgence. Toutefois, il savait reconnaître ses torts et pratiquer la louange réparatrice avec autant de promptitude que la critique impulsive. Après nous avoir dénigrés avec une légèreté surprenante de la part d’un homme à qui sa notoriété, sinon son autorité scientifique, devait imposer quelque réserve, il parut surpris que nous eussions relevé un peu vivement l’injustice de son procédé. Dans une longue épitre en grec homéricobyzanlin, adressée à M. Salomon Reinach, il lit amende honorable de très bonre grâce. Voy. Bull, de Corr. liellén. XIV. p. 271-275. — S. Reinach. Chron. d’Orient. I. p. 623.
(1) Les accès de fièvre furent même suivis, chez nous et chez quelques uns de nos ouvriers, d’ulcères phagédéniques aux mains et surtout aux jambes.
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parcourait lentement, le large horizon de la plaine, pioches, pelles, tombereaux et brouettes travaillaient de leur mieux. A l’heure où le disque s'effacait derrière la cime de l’Ostrakina, la journée était close. Nos Arcadiens rentraient au kliani ou couchaient sur place à la belle étoile, sous leurs lourdes capes en poils de chèvre. Leur modeste salaire (2 drachmes 1/2 pour les hommes, 1 dr. 1/2 pour les femmes employées, suivant la coutume locale, aux brouettes), leurs repas de tomates crues et de concombres arrosés de vin résiné, la courte sieste de midi et leur endurance agreste, leur faisaient supporter avec allégresse ce labeur écrasant de 14 heures. — Oserai-je avouer que les longues journées, passées dans cette morne solitude en compagnie de ces aines simples, n’étaient pas sans charmes?
Les résultats directs et indirects de ces fouilles nous ont en partie récompensés de nos peines. Au point de vue géographique, nous avons pu élucider la question du régime des eaux dans la Mantinique, expliquer la situation de Mantinée par rapport à Tégée et retrouver les causes précises de la perpétuelle rivalité de ces deux villes. Au point de vue topographique, nous avons pu déterminer les raisons qui ont assigné à Mantinée le site qu’elle a occupé à partir du synœcisme, reconstituer les itinéraires de Pausanias, retrouver l’emplacement et les restes du sanctuaire des Méliastes et du temple de Poséidon Hippios,le point tactique des grandes mêlées dont Xénophon, Polybe, Pausanias et Plutarque nous ont laissé des récits ; par là, éclairer les détails de leurs narrations; — fixer l’orientation des portes de la ville, reconstituer le système très original de fortification d’une des plus belles places militaires du IVe siècle; enfin, retrouver en partie les éléments de la topographie intérieure de la ville. Sous le rapport de l’architecture, le déblaiement de l’agora nous a restitué le type le plus complet d’agora hellénique jusqu'ici connu, avec les restes d’un monument intéressant du IVe siècle, le Bouleutérion; le dégagement du théâtre nous a fait connaître certaines particularités de cons truc-
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tion curieuses, telle que la disposition oblique de la scène et les escaliers extérieurs (1). Connue épigraphie, des inscriptions dialectales nous ont tourni des données nouvelles sur le dialecte et l’alphabet arcadiens, et des textes divers sont venus documenter certains points de l’histoire politique et religieuse de Mantinée à différentes époques. La numismatique a gagné dans la quantité de monnaies diverses exhumées de nos tranchées quelques spécimens plus parfaits. Enfin, l’archéologie s’est enrichie de bas-reliefs praxitéliens qui prennent rang parmi les acquisitions les plus notables et les plus instructives qu’ait faites l’histoire de la sculpture grecque au IVe siècle.
Parmi les résultats indirects, il me sera permis d’invoquer le précédent encourageant qui, en attirant sur l’Arcadie l’attention des archéologues, en leur prouvant la possibilité d’y faire des découvertes, a suscité d’autres recherches fructueuses. Parles fouilles inaugurées en commun à Tégée, et poursuivies avec succès par M. Bérard, un beau champ d’exploration s’est ouvert pour l’avenir ; les fouilles du gouvernement grec à Lycosoura et à l’Éleusinion de Thelpousa, celles de l’École anglaise à Mégalopolis ont définitivement annexé l’Arcadie à la science. L’ouvrage de M. Bérard sur les cultes arcadiens n’est pas de nature à entretenir l’indifférence des savants à l’égard des problèmes qu’il soulève et des preuves que ceux-ci réclament. Souhaitons qu’on ne tarde pas à les aller chercher au sommet du Lycée, à Phigalie, à Thelpousa, à Kleitor, à Psophis, à Styrnphale, à Pallantion. pour ne citer que les plus fameux parmi les morts qui attendent qu’on les fasse parler !
Avant d’entrer dans mon sujet, je tiens à inscrire en tète de cet ouvrage les noms des maîtres dont la bienveillance, les conseils et les travaux ont été mes soutiens et mes guides. Je n’ose espérer qu’ils reconnaîtront ici l’influence de leurs
(1) L’École d'Athènes n’avait pas d’architecte régulièrement attaché à son service. Nous avons dû exécuter seuls tous les levés de plans, sauf celui de l’enceinte fortifiée pour lequel l'ingénieur italien de Billi nous a prêté le concours de ses lumières et de ses instruments.
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méthodes et de leur esprit . Mais ils me permettront de leur adresser un reconnaissant hommage pour les services inappréciables qu’ils m’ont rendus. M. Georges Perrot, directeur de l’Ecole normale supérieure, m’a montré, à Page où l’on cherche sa voie, le chemin de la Grèce : je lui dois la première orientation de ma carrière. M. Paul Foucart, comme directeur de l’École d’Athènes, en me mettant à la tâche, a imprimé à mes recherches l’impulsion de ses encouragements, de sa profonde expérience du pays et de sa haute autorité scientifique. Je ne saurais trop remercier M. Homolle de l’attention qu’il a consacrée au présent travail. S’il m’a été donné de le conduire à sa fin, le secours de ce maître bienveillant, doublé d’un critique rigoureux, y a beaucoup contribué. Je lui dois aussi d’avoir pu accompagner mon livre des gravures et des cartes qui en sont le complément nécessaire. M. Maxime Collignon, professeur d’archéologie à la Sorbonne, a bien voulu accueillir ce volume avec un intérêt que me rendait particulièrement précieux sa fine connaissance de la Grèce antique.
Fig. 2.
Khani de Kaloyéras, sur la route de Tripolis à Kakouri, à une demi-heure au S. de Manlinée. Au fond, le Ménale ; à droite, la pointe du Mont Aïdini.
ET