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CHAPITRE PREMIER

TOPOGRAPHIE GÉNÉRALE DU PÉLOPONNÈSE ET ZONES DE CIVILISATION

Strabon a défini le Péloponnèse : « l’Acropole de toute la Régions naturelles Grèce. » (1) La métaphore est aussi exacte que concise. On peut du Péloponnèse, la compléter en ajoutant : cette citadelle a un donjon, l’Arcadie.

Que l’on jette les yeux sur une carte ou qu’on promène un regard circulaire du haut des grands observatoires péloponnésiens, du faîte du Cyllène, du Khelmos, de l’Artémision ou du Lycée, tout semble désordre: on a peine à démêler dans le chaos

(I) Strab., VIII, 1, 3, p. 334 : ’Axp dkoXîç è<mv 7j nïXoTTÔvvrjcroç rijç cupL7râ<77)ç 'EXXocSoç, Cf. Eustath. ad Dion. Perieget, 403 : ’AxstforoXiv tti;

'EXXâooç o! TraXatot cpaar tï]V Il£Ao7côvv7]ffOv, et l’oracle de Delphes cité par Phlégon de Tralles : ’Q yT;ç àxpOTroXiv iziarfi IIeXoii7)toa xXsivyv. . .

(Fr. hist. graec. III. p. 603)

des chaînes et des cîmes, dans le labyrinthe des gorges sinueuses et des spacieuses cuvettes, les linéaments d’un système défini . Tout ce petit monde péninsulaire se hérisse, se creuse et s’enchevêtre avec une troublante complexité. On ressent de suite l’impression qu’il doit opposer à la centralisation d’insurmontables obstacles.

Fig. 3.

Carte hypsométrique du Péloponnèse.

Toutefois, si l’on étudie patiemment la disposition du relief de la Morée, on voit les grosses membrures converger de la périphérie maritime vers un grand creux, le bassin fermé de Tri polis, situé un peu à l’Est du centre fictif de la péninsule. Autour de cette cavité rectangulaire, véritable réduit de l’Acropole péloponnésienne, aux parois continues, règne une zone concentrique

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de glacis inclinés en pente douce vers la mer : vallées supérieures de l’Eurotas (Sparte), du Pamisos (Stényclaros) , de l’Alphée (Aséa et Mégalopolis), de l’Inachos (Mycènes), de l’Asopos (Phlious). Ces plaines intermédiaires débouchent par des issues souvent étroites sur la bordure de vallées et de plages alluviales, qui enchâssent, au niveau de la mer, la base du massif tout entier. Le réservoir hydrographique de tout le système est ce vaste impluvium central, béant sous les averses du ciel arcadien et dont le radier est suspendu à 630 mètres d’altitude. De là, par des trop-pleins naturels, par les talus extérieurs de ses épais soutènements (Ménale, Artémision, Boréion), renforcés de puissants contre-forts (Cyllène, Monts Arôaniens,

Erymanthe, massif gortynien, Lycée, Taygète, Parnon) s’épanchent les longs torrents qui s’en vont, par un dédale de sombres couloirs, butant et culbutant les roches, faisant brèche aux obstacles, rejoindre aux quatre points cardinaux les découpures de la côte.

La course est brève, vers le Nord et vers l’Est, ; les golfes de Corinthe et de Nauplie viennent presque baigner le pied de la muraille arcadienne. Les eaux y dévalent directement, comme des pentes d’un toit. Mais au S. et à l’O. il leur faut s’insinuer avec peine dans les interstices du massif, se frayer un passage de terrasse en terrasse, contourner des éperons rocheux avant de s’étaler dans les régions basses. L’Eurotas et l’Alphée, ces grands collecteurs du réseau péloponnésien, ne parviennent à destination qu’après mille péripéties dans des cantons perdus.

Ainsi comprise, la structure de la Morée ressemble à celle 1» d’un continent réduit. Au centre, son système montagneux Rôle des vallées et hydrographique le pourvoit d’un climat continental. Il colieres' faut descendre dans les vallées côtières pour retrouver les douceurs du climat insulaire. C’est là que s’épanouirent les plus anciennes civilisations. Les rades aux paisibles profondeurs, annoncées aux navigateurs orientaux par les îles égrenées en avant du littoral, attirèrent plus de 1200 ans avant J. -G.

Phéniciens, Cariens et Pélopides. Les aventuriers de la mer y firent prospérer des comptoirs et des factoreries où s’approvisionnaient d’objets de luxe, d’armes incrustées et de riches tissus les indigènes demi - barbares. A cette époque comme aujourd’hui ce quai circulaire faisait au Péloponnèse une cein t'ure dorée. Depuis Argos jusqu’à Corinthe, par les ports de

Messénie, d’Élide et d’Achaïe, il extravasait ses denrées, esclaves, mercenaires, bêtes de; somme, vins, bois, etc., et absorbait les produits exotiques et même des idées. Le sanctuaire olympique est la plus belle fleur éclose sur ce terroir cosmopolite.

Rôle des plaines moyennes.

Rôle du massif central et des montagnards.

Emigration.

En arrière du quai, où régnaient en maîtres trafiquants, marins et écumeurs de mer, débouchaient, comme autant de vestibules, les vallées surélevées où campaient en armes les conquérants étrangers mêlés aux aborigènes asservis. Les plus anciennes puissances militaires s’organisèrent dans ces vastes enclos, à distance respectable des côtes, sous l’abri des acropoles lutélaires. Mycènes, Amyclées, Stényclaros, Lycosoura, Kleitor avaient vu leur suprématie grandir sans crainte des pirates. 11 fallut l’arrivée des envahisseurs descendus du Nord pour disloquer ces principautés mi-guerrières et mi-rurales. Encore ces Etats conservèrent ils, sous le joug des nouveaux venus, le souvenir du lien commun qui les avait jadis constitués. Seule la Parrhasie, que sa situation géographique tenait à l’écart de la mer et des grandes voies de passage, une fois abandonnée à ellemême, oublia la suzeraineté de ses antiques capitales, Trapézous et Lycosoura, pour s’absorber dans la vie patriarcale, où chaque clan put végéter à sa guise jusqu’à la fondation de Mégalopolis. Spai’te dédaigna cette facile conquête et laissa les Parrhasiens subsister avec l’autonomie de leurs dèmes, comme un Etat tampon entre elle et l’Arcadie.

En remontant plus loin, au cœur de l’Arcadie, sur les gradins boisés, dans les hautes brandes du massif gortynien et du Ménale, sur les berges de l’Hélisson et du Ladon supérieur, on rencontrait des peuplades à moitié sauvages, dont l’humeur farouche n’avait pu se plier à la contrain te des formes politiques familières aux autres Grecs. C’était le repaire des Arcadiens « mangeurs de glands (1) », de ces légendaires Pélasges, hommes des bois et des cavernes, qui personnifiaient, dans l’imagination de l’Hellène civilisé, le type inculte de l’homme primitif. La roche avare les nourrissait mal, eux et leurs troupeaux ; la forêt peuplée d’ours et de loups 11e leur livrait que moyennant rançon la chair de ses fauves. Nomades, errant de pâtis en pâtis sur les hauteurs, comme leurs successeurs les Vlaques modernes, ignorant la servitude du labour périodique, ils s’en

(1) Pans. VIII. 42, 6.

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allaient par le monde chercher fortune avec une lance, un épieu, un arc, une fronde, une massue. Ils mettaient, leur vaillance et leur adresse au service des riches républiques ou des dynastes généreux qui ne lésinaient ni sur la solde ni sur la part du butin. Presque toutes les armées mercenaires, en Grèce, en Sicile, en Orient, ont compté dans leurs rangs de ces lansquenets arcadiens(i). « Se battre à l’arcadienne » signifiait proverbialement verser son sang pour autrui. Souvent, on les retrouvait à la fois dans les deux camps adverses. C’étaient ces bandes de batailleurs professionnels, que venaient recruter en Arcadie les rois en exil soucieux de réintégrer leu|^ Étals ou de se tailler quelque part une compensation, les aventuriers qui savaient faire accepter leurs promesses pour argent comptant, peut-être les trafiquants phéniciens en quête d’escortes pour leurs flottes marchandes et leurs- convois précieux. Quelquefois même, la difficulté de vivre, le surcroît de population et l’insuffisance des moyens d’existence groupaient sous les ordres dechefs choisis un certain nombre d’individus qui s’expatriaient de leur propre initiative, sans engagement et sans contrat de louage. Ce n’étail ]> I n s alors pour travailler « à l’arcadienne », et revenir plus ou moins décimés, plus ou moins riches, après avoir gaspillé leur bravoure au mieux des intérêts d’autrui. Si l’on en croit la Ira dition, Évandre, OEnotros, Peucétios doivent être comptés parmi ces condottiéri ayant opéré pour leur compte personnel. Il arrivait aussi qu’une fois engagés dans des expéditions lointaines, les mercenaires perdaient tout esprit de retour. La plupart du temps, la rentrée au pays était impossible. Commenl regagner la patrie d’origine? où trouver des navires pour revenir en Arcadie? Et puis, une fois rapatriés, qu’y faire? D’ailleurs, entre temps, le mercenaire avait contracté des alliances; il s’étail créé une famille en terre étrangère ; il se trouvait lié par des devoirs imprévus au départ. Le retour dans ces conditions lui paraissait un exil nouveau. Tout lui commandait de rester où il était. Fonder une patrie devenait plus aisé que de courir à la recherche du pays natal. Et c’est ainsi, sans doute, que s’établirent les colonies arcadiennes de Chypre, de Crète et de Bithynie. De toutes façons, l’Arcadie centrale, pauvre de sol, mais riche en hommes, épanchait au dehors par l’émigration le trop plein de ses habitants.

(1) Cf. la mention de sept hoplites arcadiens sur la stèle de Xantlios. (Waddington. Inscr. d’Asie Mineure. 1249. 10.)

Caractère inso- Au reste, il était plus commode d’en sortir que de s’y aventuciabie. rer. Il n’y a pas longtemps que les ingénieurs français en mission en Grèce ont commencé à porter la mine au cœur du massif gortynien, de fâcheuse réputation. Bientôt des routes carrossables aux véhicules indigènes escaladeront les derniers talus de l’Erymanthe et du Ménale, en attendant que la- locomotive aille achever cette conquête pacifique. Mais l’œuvre n’est qu’ébauchée. Il faut encore une ample provision de robur et d’aes triplex pour suivre sans défaillir les vaillants roussins d’Arcadie à l’assaut des raidillons caillouteux et mouvants qui aboutissent à Dimitsana. Telle la tradition historique la représente, telle celle région se montre encore au voyageur moderne : âpre, impénétrable, séparée de la mer par la double zone des riverains et des grandes plaines qui bloquent le haut pays, plus isolée de la grande voie maritime par les barrières naturelles que par la distance. De Gortys (environs de Dimitsana) à Kynætha (Kalavryta) s’élevait la citadelle des Klephtes insociables. Le monde ambiant leur apparaissait comme une proie et le prochain comme une cible. Entre eux, nulle entente, sinon poulies coups de mains profitables. Sans autre maître que leur instinct pillard, de leurs hameaux haut perchés, du fond de leurs maquis, ils épiaient le voisin, prêts à profiter du moindre relâchement, du moindre trouble pour fondre en oiseaux rapaces sur les trésors d’Olympie, sur les étables d’Elide, sur les récoltes de la Parrhasie. Ces brigands terrorisaient le Péloponnèse de la même façon que les Etoliens rançonnaient la Grèce centrale. Les événements qui agitaient la Péninsule ne les intéressaient que dans la mesure où ils servaient leurs convoitises. Les grands mots d’indépendance et de nationalité arcadiennes sonnaient à leurs oreilles sans avoir prise sur leur égoïsme. S’ils s’embrigadaient dans quelque expédition, c’était pour en compter les bénéfices ; ils laissaient les autres se battre par sentiment. Rebelles à toute organisation, à loute culture, à tout enthousiasme, tandis que le Péloponnèse se passionnait pour les nobles tentatives d’Epaminondas et du Manlinéen Lycomèdes, ils se tenaient retranchés dans leurs repaires. Etablis par contrainte dans les remparts de Mégalopolis, ils s’en échappèrent comme d’une prison. On les vit toujours apporter à la cause du désordre l’appoint de leur force brutale et faire avorter par leurs excès l’œuvre des réformateurs. Par eux toute organisation stable de la péninsule fut rendue impossible. Cel essaim

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malfaisant sévit à travers les siècles, jusqu’à ce que, le Péloponnèse épuisé ne lui offrant plus qu’un cadavre à sucer, il finit par périr lui-même d’inanition.

Aussi bien l’Arcadie tout entière ne tenait pas entre les limites de ces districts barbares. Le secret de la merveilleuse inlluence que la Grèce a exercée sur le monde réside dans la richesse et la variété des contrastes accumulés sur uni étroit espace. Dans chaque canton fermentait un génie différent. Cette floraison multiple a plus fait pour l’éducation de l’humanité que la formidable unité de l’Empire romain. D’Athènes à Thèbes, en une journée, on changeait de patrie intellectuelle. Le Péloponnèse, sous ce rapport, est un pays plein de surprises. A quelques lieues de Corinthe, de Sicyone et d’Argos, villes opulentes où l’art hellénique se mariait au faste oriental, Sparte menait, avec une austérité toute dorienne, la vie des camps. A ses côtés, la Messénie, soumise et patiente, s’absorbait dans un labeur pacifique. Quelques heures plus loin, rayonnait Olympie, et l’or de ses acrotères allait sur les cimes proches faire flamber la convoitise aux yeux des «mangeurs de glands», couverts de peaux de bêtes. Si l’on descendait à l’Est, au pied des huttes essaimées au hasard des filets d’eau et des pâturages, où ces nomades abritaient/ leurs foyers éphémères, on découvrait au fond d’un cirque de montagnes deux belles villes solidement assises, dont les toits et les remparts émergeaient d’un lac verdoyant. C’étaient les deux reines de l’Arcadie, Mantinée et Tégée. Elles avaient grandi dans ce réduit aménagé par la nature, sur un sol nourricier, à une petite journée de la mer, défendues plutôt qu’isolées par leur ceinture de rochers. En face des peuplades incultes, mal encadrées dans des formes politiques lâches et rudimentaires, elles devaient être les citadelles de l’ordre, les foyers d’intelligence, de richesse et de progrès. Elles représentaient en opposition aux éléments chaotiques, arriérés et destructeurs de la Haute Arcadie, aux cités apathiques et négatives des cantons du Nord, le principe actif, vivant, organisateur. De là partirent les grands courants qui firent vibrer l’âme collective de la race. Elles furent le cœur et la tête de l’Arcadie. L’une, Tégée, placée à l’avant-garde de la frontière, en surveille les passages. Elle est, jusqu’au VIe siècle, le rempart de l’autonomie arcadienne contre l’ennemi du Sud ; elle réussit même à prendre pied sur le territoire laconien. Vaincue, elle laconise par nécessité ; elle devient

Rôle du réduit arcadien :

Mantinée et Tégée

le siège de l’esprit conservateur et aristocratique ; pour tenir en échec son ambitieuse, voisine, elle se fait le satellite de Sparte.

Mantinée, d’humeur plus entreprenante et plus libre, devait aussi jouer un rôle plus personnel. Elle organise, avec l’appui d’Argos, la résistance systématique contre Sparte. Après avoir fait chez elle l’expérience d’une démocratie modérée, après avoir édifié le monde par la sagesse de ses institutions, elle essaya de régénérer le Péloponnèse par la propagande de ses idées. Elle caressa le rêve d’une fédération arcadienne, afin de donner à l’autonomie des Péloponnésiens coalisés contre Sparte le ressort d’un sentiment national. Son action fut considérable et digne d’un meilleur succès. La rivalité des ambitions et des intérêts, un concours de fatalités inhérentes au pays lui-même, n’ont pas permis à Mantinée de devenir une Thèbes arcadienne ni à Lycomèdes de se grandir à la taille d’Épaminondas.

Parmi les raisons de cet avortement, l’hostilité de Tégée fut prépondérante. C’est que le sol avait condamné les deux. grandes sœurs arcadiennes à un antagonisme irrémédiable. Il faut, pour le comprendre, étudier leur situation respective dans ce curieux bassin, organisé pour recevoir deux maîtres à la fois, mais dans des conditions telles que la vie à deux y dégénérât en un conflit journalier.

Fig. 4.

Entrée de la Martinique entre les pointes de Mytika (Scopé) et de Kapnistra.

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