‹ Mantinée et l'Arcadie orientaleChapitre 36 sur 73 · IV. Cultes héroïques · texte numérisé non relu

IV. Cultes héroïques

« Aux environs du théâtre on voit des monuments qui ont une grande célébrité : le premier qu’on nomme le Foyer Commun ('Ecnria xoivr,) est en forme de rotonde. On dit qu’Autonoé, fille de Képheus, y est enterrée (5) ». Il y avait, à Tégée un Foyer commun des Arcadiens, avec une statue d’Héraklès (6) : c’était, sans doute, un souvenir de l’antique suprématie de la capitale d’Aléos (7). A Mantinée, l’'Eff-r(a xoivq symbolisait la réunion des dèmes, dont tous les foyers particuliers s’étaient groupés en un prylanée unique. De même, à Athènes, le synœcisme opéré pat- Thésée avait eu pour conséquence la suppression des Bouleuteria et des Prytanées locaux (8).

(1) Pausan. V, 26, 6.

(2) Collignon. Sculpt. gr. I, p. 397.

(3) Journ. <>f hellen. Slud. VII. p. 99. Æ. Plautilla-Nike rumming : holds wreath. Berlin.

(4) Intitulés de décrets : àyaQat Tu^ai, dans Foucart. Inscr. du Pélop. 332 h. et j. — Monnaies dans :

Mionnet. II. 249. n" 36. Suppl. IV. 280. n“1 2 3 4 * 6 7 8 48 à 31.

Journ. of hellen. Slud. VII. 99. Plautilla. « Tyché : holds patera and cornucopiœ at altar ».

(3) Pans. VIII, 9, 3. — Sur le monument, voy, p. 193.

(7) Paus. VIII, 4, 3.

(8) Thucyd, I, 13,

LA RELIGION MANTINÉENNE.

Toutes les villes attribuaient leur établissement à un héros fondateur ou x.-nVrv];. La Mantinée primitive, dont l’origine était inconnue, passait pour être l’œuvre du Lycaonide Mantineus. Nous avons vu que cet' être mythique n’est qu’un nom. Plus tard, les habitants de la Mantinique, longtemps vassaux des seigneurs de Tégée et d’Orchomène, s’émancipèrent après le déclin de ces deux puissances. C’est sans doute à ce moment que les habitants de l’antique Ptolis quittèrent l’abri tutélaire de leur étroite acropole, pour s’étendre sur un domaine plus riche aux bords de l’Ophis. Leur exode vint grossir le hameau voisin du p-avretov de Poséidon Hippios. Cet accroissement équivalait à une fondation. Le bourg nouveau ne devait pas tarder à devenir le centre effectif de l’État mantinéen. De là une légende dont le nom de la rivière et celui de la bourgade ont fourni les premiers éléments, avec certains emprunts aux traditions de Tégée qu’on altéra de parti-pris, par une sorte de manifestation d’indépendance. La fondation de la ville fut attribuée à une fille de Képheus, Autonoé, qui, sur l’ordre d’un oracle, passait pour avoir conseillé l’émigration : un serpent avait guidé les émigrants vers leur nouvelle résidence. Évidemment, le nom de Mantinée a fourni le détail de l’oracle, l’Ophis celui du serpent. Quant à la fille de Képheus, son rôle rappelle celui d’Aéropé, sa sœur tégéate. La légende de Tégée racontait qu’Hercule avait donné à Aéropé (1), fille de Cépliée, fils d’Aléos et roi de Tégée, ou. suivant une autre version (2), à Céphée lui-même, une boucle de la chevelure de la Gorgone, renfermée dans une hydrie de bronze : ce talisman devait rendre la ville imprenable. Or les cheveux de Gorgo étaient des serpents. Les Mantinéens croyaient posséder aussi dans leur Ophis un talisman analogue : il fallut Agésipolis pour les désabuser. Pour n’ètre pas en reste avec les Tégéates, ils créèrent à leur usage personnel une fille de Képheus et lui donnèrent le nom significatif d’Autonoé, c’està-dire Celle qui suit sa propre inspiration (3). Ils i’honorèrent en qualité de fondatrice et lui attribuèrent pour tombeau le Foyer Commun, symbole du synœcisme.

(1) Apollod., Il, 7, 3.

(2) Pausan. VIII, 47, o.

(3) Cf. le nom d’Autolaos, bâtard d’Arcas Paus. VIII, 4,2 — 23 6), à qui sont attribuées les populations non comprises dans l’héritage des trois fils légitimes (Curtius. Pélop. I, 164).

Il est vrai que dans les deux passages où il est question d’elle, le texte de Pausanias se contredit. Dans le récit de la fondation, le nom est écrit ’Avtivot] (1), et ’Autovôï] dans la description de l’Hestia Koiné. Je crois l’une et l’autre variante également authentiques ; les éditeurs de Pausanias ont eu tort de le corriger. Autonoé est la leçon la plus ancienne, celle qui avait cours à Mantinée avant l’époque d’Hadrien. Pausanias l’a copiée dans quelque ancienne périégèse locale, à qui il empruntait la description des petits monuments qu’il n’avait pas eu le temps de voir à loisir en passant à Mantinée. Antinoé, au contraire, figure dans le préambule historique dont il a réuni certains traits sur place. C’est donc une leçon plus récente, contemporaine du voyageur. Si Autonoé est devenue Antinoé, c’est sans doute, comme l’a remarqué Curtius (2), sous l’influence du culte d’Antinoüs. Les Mantinéens, en veine de flatterie intéressée, s’étaient découvert une ancienne parenté avec les Bithyniens. Ils durent aussi s’aviser, par une altération légère du nom de leur fondatrice, de rendre ces liens plus étroits. Antinoé et Antinous ne pouvaient plus être que de la même famille. C’était là un prétexte à de nouvelles adulations et une façon de les justifier : tous les hommages semblaient légitimes, s’adressant à un descendant de la Fondatrice.

Pausanias a, par inadvertance, laissé subsister dans son texte cette double leçon.

Areas et Héiios. Lorsqu’ils transportèrent ou prétendirent avoir transporté de Mainalos dans leur ville, avec l’autorisation de Delphes, les restes d’Arcas (3), les Mantinéens obéirent surtout à une pensée politique. Pour eux, comme pour l’oracle, Areas était le chef éponyme de la race(àcp’oû St-| txvt s? êTttxXTiaiv xaXeovrai) : la possession de ses restes devait être pour la cité le plus glorieux des talismans et un titre à exercer l’hégémonie panarcadienne. Mais le fait que le tombeau du héros, avec son téménos et son autel (4), s’appelait aussi les Autels d’Hélios ( 'HXfou donne un indice précieux sur sa personnalité mythologique. Déjà Grotefend avait affirmé le caractère solaire d’Arcas, dont

(1) Paus. VIII, 8, 4. — Antinoé était le nom d’une des Péliades (Paus. VIII, II, 3).

(2) relop. I, p. 267, n'e 8.

(3j Pausan. VIII, 9, 3. Voy. plus haut, p. 193 et 205-208.

(4) IvOa te otj TÉpsvô; ts OurjXâç r’ ’ApxâSi Tsûyetv. Paus. VIII, 9, 3.

LA RELIGION MANTINÉENNE.

le nom dérivait, suivant lui, du sanscrit arka , soleil (1). Plutôt que cette étymologie contestable, les détails de la légende d’Arkas fournissent des arguments pour l’identifier à un mythe solaire sans recourir au sanscrit. En Arcadie, la divinité solaire par excellence est Pan, le plus ancien des dieux arcadiens, le prédécesseur de Zeus Lykaios au sommet du Lycée (2). Or, Areas, ancien dieu fauve et sylvestre du Ménale, fut de bonne heure associé à Pan le dieu solaire et pastoral du Lycée, en qualité de frère jumeau, et par là affilié à Zeus Lycaios (3). Sa femme, la nymphe Érato, était prophétesse à Lycosoura, où Pan rendait autrefois des oracles (4). Areas est donc ainsi devenu une hypostase de Pan et lui a emprunté son caractère primitif de personnage solaire (5), tandis que sa mère Kallisto, devenait une hypostase de Séléné, compagne de Pan. Comme dieu solaire, Pan avait en Arcadie une position trop forte pour qu’Hélios, le jeune dieu venu de Rhodes, pût entrer en concurrence avec lui. Hélios apparaît seulement, et tout à fait au second plan, dans les cantons du Nord où rayonnait l’influence de Corinthe et de Sicyone (6), dans la ville moderne de Mégalopolis (7) et à Mantinée. Ici, Hélios s’était probablement introduit par l’intermédiaire de l’Argolide (8). Quand les Mantinéens prétendirent montrer chez eux le tombeau d’Arcas, ils ne trouvèrent rien de mieux que de l’identifier avec leurs Autels d’ Hélios. Ce pluriel signifie sans doute qu’à côté d’un ancien autel consacré à Pan, Hélios avait obtenu le sien; à Tégée, l’autel de Zeus Lykaios était aussi contigu à celui de Pan (9). Areas vint donc naturellement à Mantinée se substituer au vieux Pan, dont le soleil

(1) Encyclop. d’Ersch et Gruber. s. v. Arkadia, 7.

(2) Denys d’Halic. I, 32. Immerwahr, Kulte Arkad., p. 193. — Bérard, Orig. des cultes arcad., p. 269. — « Pan ipse solem se esse prudentioribus permittit intelligi. » Macrob. Saturn., I, 22.

(3) Epimen. ap. Schol. Theocr. I, 3a.

(4) Pausan. VIII, 37, 11.

(5) Areas est aussi donné comine fils d’Apollon Parrhasios (Tzetz. in Lyeophr. 480).

(6) Monnaies de Kleitor et de Thelpousa. Immerwahr. Kulte Arkad. 207. La place d’Ilélios à Corinthe est des plus importantes. Paus. II, 116 — • 3, 2 — 4,6 — 5, 1 ; à Sicyone, II, 11, 2.

(7) Paus. VIII, 31, 7.

(8) Autels d’Hélios à Argos (Paus. II, 18, 3) ; à Trœzène (II, 31, 3) ; temple à Hermione (II, 34, 10).

(9) Pausan. VIII, 33, 11.

Callislo.

Dioméneia.

Podarès.

Rome .

avait déjà été éteint par celui d’Hélios. — On croit reconnaître Areas sur quelques monnaies de Mantinée (1).

Avec Areas, sa mère Callisto prit place dans les cultes mantinéens. On croit la reconnaître sur quelques monnaies. Sur d’autres plus anciennes, le type de l’ourse rappelle la métamorphose de la nymphe (2).

<t II y a, sur l’agora de Mantinée, une statue de femme en bronze ; elle représente, suivant les Mantinéens, Dioménéia, fille d’Arcas. » (3) Cette héroïne locale est inconnue autrement. Peut-être appartient-elle à la catégorie des devineresses manlinéennes, comme Autonoé, Diotima, Lasthénia, Axiothéa, et n’at-elle été rattachée que plus tard à Areas, dont le tombeau était voisin. Elle serait alors une hypostase locale d’Érato, la prophétesse de Pan sur le Lycée.

La famille des Podarès avait gagné les honneurs divins sur le champ de bataille de Mantinée. En 362, Podarès Ier tomba en combattant Épaminondas. Les Mantinéens lui donnèrent le troisième rang pour la bravoure, après les deux Athéniens Gryllos et Képhisodoros (4). Ils lui élevèrent un hérôon sur l’agora. Trois générations plus tard (en 243), un descendant du héros était censé avoir commandé les Mantinéens contre Agis, fils d’Eudamidas (5). On ne dit pas s’il fut associé aux honneurs rendus à ses ancêtres. Enfin, trois générations avant Pausanias, c’est-à-dire vers 70 après J. -C., on substitua sur la dédicace de l’hérôon au nom de Podarès Ier celui d’un de ses descendants qui avait obtenu le droit de cité romaine (6).

Une dédicace d’Épidaure signale l’existence, à Antigoneia, d’une fête de Rome, les 'Ptogaïa (7), qui fut probablement insti-

(1) Gardner. Cal. of. gr. Coins. Pelop. p. 185, pl. XXXIV, 29.

(2) Gardner. Catal. of greek Coins. Pelop. p. 185 et 186. Nos 15 et 16. PI. XXXIV, 9 et XXXV, 1 et 2. Monnaies du IVe et IIIe s. Monnaies très anciennes antérieures à 471 avant J.-C. ibid. p. 184. Cf. Rheinhold Franz, De Callistus fabula. (Leipzig. Stud. XI-XII).

(3) Pausan. VIII, 9, 5. Le nom est altéré dans les manuscrits : Aemjjuvs'.gcv ou Aeog-evétav. C’est par inadvertance que Stoll , dans le Myth. Lexicon de Roscher, la présente comme fille d’Atlas.

(4) Pausan. VIII, 9, 15.

(6) Sur une dédicace à une fille do ce Podarès et sur les ruines du Podareion, voy. p. 192.

(7) Cavvadias. Fouilles d’Épidaure , I, p. 78, n° 240.

LA. RELIGION MANTINÉENNE.

tuée dans le courant du 1er siècle avant J.-C. Il y eut donc à Mantinée un culte de la déesse Rome.

L’impérial bienfaiteur de Mantinée y possédait une statue avec un temple, élevés par la reconnaissance d’un affranchi, A. Maikios Phaidros (1). A Tégée, Hadrien est qualifié de Soter, de Fondateur et d’Olympien (2).

Les circonstances qui ont fait élever à Mantinée Antinoüs au rang de fob; èntytopto; seront relatées plus loin. C’était le temple le plus récent de tous au moment où Pausanias visita la ville (3). Hadrien en fit les frais. Il avait aussi dans le gymnase une riche chapelle. Antinoüs était assimilé à Pan. Il figure sur les monnaies (4).

On célébrait à Mantinée, en l’honneur d’Antinoüs, une cérémonie (TeAs-r/j) annuelle et des jeux quinquennaux. Ces derniers prirent rang parmi les grands concours pentétériques institués sur le modèle des jeux olympiques. On les appelait xà fjuyxXa ’Avtivoeïoc, pour les distinguer de la fête annuelle (5).

Un autel portant la dédicace 6saç ’luuXt'aç SejkVraç était consacré sans doute à Julia Sabina, fille de Titus, plutôt qu’à Julia Domna, femme de Septime Sévère dont l’effigie figure sur les monnaies de Mantinée (6).

Les analyses précédentes des cultes mantinéens peuvent être récapitulées dans le tableau suivant :

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