Division de l'Ecclésiaste
L'Ecclésiaste est im discours qui n'a pas toute la rigueur et toute la suite d'une dissertation ; mais il est impossible
(1) Plusieurs savants ont supposé, jusque dans ces dernières années (M. Schenkel et M. Éphraïm Hirsch, en 1871), que l'Ecclésiaste est un dialogue dans lequel deux personnages, la vraie sagesse et la fausse sagesse, prennent tour à tour la parole. Herder, Bergst et autres avaient émis avant eux des idées analogues. Mais on ne trouve dans tout le livre aucune trace certaine de dialogue. C'est toujours la même personne qui parle Ju commencement à la fin, et présente le même thème sous ses différents aspectsf sans qu'aucun interlocuteur intervienne pour lui donner la réplique : « Quicumque prœconceptis opinionibus vacuus ad legendum hune librum accedit, hune putaverim nulla in eo dialogismi aut duorum in contrariam partem argumenta referentis vestigia reperturum esse. » Roseumùller, Scholiain J?cd., 1830,p. 13.
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d'y méconnaître un ordre et un plan. Il se compose d*un prologue, de quatre sections ou parties, et d'un épilogue (I). r Le prologue, i, 2-H, expose le sujet du livre. Il commence par une sentence qui le résume tout entier : Vanùas vanitatum et omnia vanitas, i , 2. Cette sentence est répétée au commencement de l'épilogue. Une sentence termine aussi le prologue : ISon est priorum memoria, i , 11, de même que l'épilogue : Et cuncta qux fiunt , adducet Deus injudicium,; XII, 14; mais elle est fort différente dans les deux cas, parcej que la conclusion nous fait connaître la sanction divine de la vie, taudis que le prologue ne nous fait connaître que la vanité de la vie considérée en elle-même, indépendamment de Dieu. Tout en elle est changement et oubli (-2).
(1) Commentateurs catholiques : S. Grégoire de Nysse, Homilix octo in Eccîesiosten (jusqu'au ch. m, 13), t. XLiv, col. 615-754; S. Grégoire le Thaumaturge, Metaplirasis in Ecdesiasten (brevis quidem, sed valde utilis, » dit S. Jérôme, De viris iltustr,^ 65, t, xxiii, col. 675), t. x, col. 987. — Commentarius S. Hieronymi in librum Ecdesiasten ad Paulam et Eustochium [quem et perspicuitate et elegantia et erudiiione, variarumque rerum scientia prœstare docti fatentur, Bossuet). — Hugues de Saint-Victor, In Ecdesiasten Homiliœ XIX, t. clxxv, col. 113-236. Contient d'excellentes remarques. — Jo. de Pineda, Commentarium in Ecdesiasten, in-fo, Anvers, 1620. Résume exactement toutes les explications des Pères et des commentateurs antérieurs sur chaque verset; reproduit à la fin de chaque chapitre neuf traductions différentes sur neuf colonnes parallèles. Ouvrage très solide. — Bossuet, Liber Ecdesiasies. Notes courtes et substantielles. — Reusch, Zur Frage ûber den Verfasser des Koheleth, solution des questions philologiques et critiques sur l'auteur du livre, dans la Revue catholique de Tubingue, Theologische Quartalschrift, 1860, p. 430-469. — Gilly, l'Ecdésiaste de Salomon, traduit de l'hébreu et précédé d'une étude sur le caractère, l'auteur, ie plan et l'âge de ce livre, Paris, 1863. — L'abbé Rambouillet, Essai sur quelques endroits difficiles de l'Ecdésiaste^ dans la Revue des sciences ecclésiastiques, janvier 1873, p. 53-64, — • Du même, UEcdésiaste de Salomon, traduit de l'hébreu et annoté, Paris, 1879. — Vegni, L'Ecdésiaste secondo il teste ebraico, doppia traduzione con proemio e note, Florence, 1871. Bon commentaire. — L'abbé A. Motais, prêtre de l'Oratoire de Rennes, Salomon et l'Ecdésiaste, étude critique sur le texte, les doctrines, fâge et l'auteur de ce livre, 2 in-8°, Paris, 1876. Travail excellent, résumé par l'auteur dans le commentaire de la Bible publié par l'éditeur Lethielleux. — G. Bickell, Der Prediger, iu-8», luspruck, 1884.
(2) C'est cette peinture des misères de la vie qui donne au livre de l'Ecdésiaste un charme douloureux auquel personne ne peut se sous-
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2° La 1" section, i, 42-ii, montre quelle est la vanité de la vie, en traçant le tableau de la vanité de la sagesse humaine, ij 12-18, et celui de la jouissance des plaisirs et des biens terrestres, ii, 4-14, alors même qu'on cherche à n'en jouir qu'avec modération, ii, 42-26. Ainsi la sagesse, la science et le plaisir, qui paraissent les plus grands biens de l'homme sur la terre, ne sont que vanité. Cette 1''^ section a généralement la forme d'une confession de Salomon; il raconte les expériences qu'il a faites pour trouver le bonheur sans tenir compte de Dieu.
S** La 2" section, iir-v, établit que l'homme n'est pas le maître de son sort, mais qu'il est tout entier entre les mains de Dieu et sous la dépendance de sa Providence. Tous les événements de la vie sont fixés et réglés. L'homme doit donc s'y soumettre et tâcher de tirer le meilleur parti possible de la vie présente. Quels que soient les maux et les injustices qui régnent sur la terre, si l'homme a la crainte de Dieu , s'il remplit ses devoirs, s'il se confie en la Providence, s'il estime à leur juste valeur les biens de ce monde, s'il se contente de jouir des biens qui lui sont donnés, il aura agi sagement. Cette 2° section nous montre donc l'impuissance des efforts humains pour atteindre le bonheur, parce que nous ne pouvons pas lutter contre les événements et contre la Providence. La conclusion est qu'il faut se résigner à supporter les maux qu'on ne peut éviter et à jouir des biens que Dieu nous donne.
4° La 3° section, vi-viii, 45, montre que le bonheur n'est pas dans la recherche des richesses ni de la réputation. La sagesse pratique consiste à prendre les choses comme Dieu les envoie, à être patient, à ne pas se livrer aux récriminations, à obéir aux supérieurs.
5** La 4' section, viii, 46-xii, 7, donne le résumé des recherches et des expériences des trois sections précédentes et
traire. « Verba Ecclesiastes,... nescio quo pacto, modo cum legerentur, dulcia facta simt in auribus nostris. Et ecce cœpimus libenter audire mala nostra, et quae non diligimus tamen audire diligimus. Mala enim no?tra non diligimus, et mala nostra audire diligimus. » Hugues de S^iat-Victor, In Ecclesiasten, hom. II, t. CLXXV, col. 133.
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Il conclusion finale. Il est impossible à la sagesse humaine d'approfondir l'œuvre de Dieu, viii , d6-17; les bons, comme les méchants, sont soumis à la Providence dont la volonté est inscrutable, ix, 1-2; ils doivent mourir et être oubliés, IX, 3-6; nous devons donc jouir de là vie en attendant la mort, IX, 7-10; le succès ne récompense pas toujours les efforts de Thabile et du sage, ix, 11-12; la sagesse, quoique avantageuse en bien des cas, est souvent un objet de mépris pour la folie, ix, 13-x, 3. Nous devons être patients et obéir à ceux qui gouvernent, même quand ils sont injustes, parce que la résistance ne ferait qu'accroître nos maux, x, 4-11 : la prudence dans les choses de la vie vaut mieux que la folie, x, 12-20. Il faut être charitables, dussions-nous faire des ingrats, car ceux à qui nous faisons du bien peuvent après tout nous en être reconnaissants, xi, 1-2. Nous devons toujours travailler, puisque nous ignorons lesquels de nos efforts seront couronnés de succès, et rendre ainsi la vie agréable, XI. 3-8. Néanmoins, comme tout cela ne satisfait point l'âme, l'Ecclésiaste conclut en définitive que la pensée du jugement dernier doit être la règle de notre vie, xi , 9-10, et que nous devons vivre depuis notre jeunesse jusqu'à la vieillesse dans la crainte de Dieu et du jugement final, dans lequel tout sera expliqué, xii, 1-7.
6" ÏJ épilogue, xii, 8-14, contient la solution du problème énoncé dans le prologue. Tous les eflbrts de l'homme pour obtenir la félicité complète sur la terre sont vains, xn, 8; l'expérience de Salomon, le plus sage des hommes, qui a essayé de tout, en est la preuve, xii , 9-10. Les livres sacrés, qui nous apprennent la vraie sagesse, conduisent à la vraie félicité, XII, 11-12 : ils nous apprennent qu'il y a un juge équitable qui, au grand jour du jugement, nous rendra selon nos œuvres. La règle de la vie, c'est donc de le craindre et de garder ses commandements, c'est-à-dire de pratiquer fidèlement la religion, xii, 13-14; et ainsi c'est Dieu, la pensée de Dieu, qui résout le problème de la destinée de l'âme que s'est posé l'Ecclésiaste. Si Dieu n'intervient pas personnellement dans ce livre, comme dans celui de Job,
4^12 CHAP. V. — l'eGCLÉSIASTE, [Sol]
avec lequel il a tant de ressemblance par le sujet, c*est lui du moins qui d©nne la solution comme dans Job. Dieu est toujours présent à Salomon; il ne le nomme pas moins de 37 fois dans douze cbapitres (1); c'est bien le time Deum qui est le devoir de l'homme, v, 6; xii, 13, d'où dépend sa félicité, VIII, 12, et son sort définitif, vu, 18 (Vulg., 19); xi, 9; XII, 14. Telle est la pensée dominante de l'Ecclésiaste et Texplication du livre.
7° La division que nous venons de donner rend compte du plan de l'auteur sacré, au moins dans ses traits principaux. La suite des pensées n'est pas toujours rigoureuse, la liaison des idées surtout n'est pas partout apparente, et l'enchaînement n'est pas très méthodique; il y a des oscillations dans l'exposition, quelques répétitions et quelques parenthèses, mais il est impossible néanmoins de méconnaître l'idée dominante de chacune des parties : la vanité des plaisirs de ce monde dans la première section, l'impuissance de l'homme contre la volonté de la Providence dans la seconde, la vanité des richesses et de la réputation dans la troisième, le résumé de tout ce qui précède dans la quatrième, et la conclusion que le but de la vie doit être, non de chercher un bonheur parfait, qu'il est impossible d'atteindre, mais de s'assurer une sentence favorable au tribunal de Dieu (2).
(1) Haélohim, II, 24, 26; m, 11, 14, 15, 17, 18; iv, 17; v. 1, 5, 6, 17, 18, 19; VI, 2; vu, 13, 14, 26, 29; vili, 15, 17; ix, 1, 7; xi, 5, 9; xil, 7, 13, U. — Élohim, m, 10, 13; v, 3, 18; vu, 18; viii, 2, 13.
(2) Hugues de Saint-Victor a bien analysé l'enseignement de l'Ecclésiaste dans les mots suivants : « Oscendit omnia esse vanitati subjecta : in bis quœ propter bomines facta sunt, vanitas est mutabilitatis ; in bis quse in bominibus facta sunt, vanitas mortalitatis. » Hugues de Saint- Victor, In Ecdesiasten Hom. I, t. CLXXV, col. 116. (Toute la première homélie, dans laquelle est analysée l'Ecclésiaste, mérite d'être lue). Il faut seulement compléter cette analyse par le mot de l'auteur de l'Iniitatio7î, 1, i, 4 : « Vanitas vanitatum et omnia vanitas, prœter amare Deum et illi soli servire. » L'univers, sans Dieu, est la plus inexplicable des énigmes, mais Dieu nous fait comprendre ce que la sagesse bumaine est impuissante à expliquer. — Bossuet a également bien résumé la doctrine du livre de l'Ecclésiaste au commencement de sa préface sur ce livre : a Totus bic liber unica velut argumentatione concluditur; cum vaua omnia sub sole sint, vapor sint, umbra sint, ipsamque nibil
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852. — Difficultés auxquelles a donné lieu la doctrine de l'Ecclésiaste.
Non seulement la doctrine de l'Ecclésiaste est irréprochable, mais elle est divine. Cependant, comme Salomon s'étend beaucoup sur la vanité des choses humaines et expose longuement des idées qu'il ne réfute à la fin qu'en peu de mots, on s'est souvent mépris, et de tout temps, sur le but et la tendance de l'auteur de l'Ecclésiaste. Déjà les anciens Juifs avaient été surpris des paroles qu'on lit dans certaines parties de ce livre. Nous lisons dans S. Jérôme, Comment, in EccL, XII : « Aiunt Hebraei , cum inter caetera scripta Salomonis, quae antiquata sunt, nec in memoria duraverunt, et hic liber obliterandus videretur, eo quod vanas assereret Dei creaturas, et totum putaret esse pro nihilo, et cibum, et potum , et delicias transeuntes praeferret omnibus : ex hoc uno capitulo (xii°) meruisse auctoritatem, ut in divinorum voluminum numéro poneretur, quo totam disputationem suam, et omnem catalogum hac quasi àvaxe^aXaiwjei (recapitulatione) coarctaverit, et dixerit, fînem sermonum suorum audituessepromptissimum, nec aliquidin sehabere difficile, ut scilicet Deum timeamus et ejus praecepta faciamus. Ad hoc enim natum esse hominem, ut creatorem suum inteiligens, veneretur eum metu, et honore, et opère mandatorum. » Le dernier chapitre nous donne, en effet, d'une manière claire le sens du livre. Mais il ne faut rien en conclure contre les onze premiers chapitres. « Neque tamen putemus hos tantum versiculos (ultimi capitis), observe avec raison Bossuet, priscis sapientibus dignos esse visos quos Spiritus Sanctus dicta verit : imo vero caeteros ex his maxime aestimatos luisse, quippe cum ad illos totum librum referri facile intelligamus, nihilque sit proclivius quam ut confugiamus ad Deum, posteaquam caetera omnia vana esse constiterit. »
Quelque claire que soit la conclusion de l'Ecclésiaste et par conséquent la signification de tout le livre, la doctrine qu'il
lum ; id unum in homine magnum verumque esse, si Deum timeat, praeceptis ejus pareat, ac future judicio purum atque integrum se sep« vet. » Cf. S. Basile, Hom. ,^^1. n» 1. t. xsxi, col. b87.
414 CHAP. V. — l'egcléstaste. [853]
contient n'en a pas moins été attaquée de nos jours avec un redoublement de passion. On a prétendu y rencontrer les erreurs les plus graves : le scepticisme, le matérialisme, le fatalisme et l'épicuréisme. Nous allons examiner ces attaques, parce que, tout en y répondant, elles nous fourniront l'occasion d'étudier plus complètement la doctrine de ce livre difficile et de toucher aussi à certaines questions qui intéressent tout l'Ancien Testament.