CHAP. III. — JÉRÉMIE
sacré pour le début d'une élégie, Il Reg., i, 19, 25, 27. Les Septante substituèrent à ce mot initial, comme ils l'avaient fait pour le Pentateuque, un titre plus significatif, et les désignèrent sous le nom de G^ï^vot, équivalant au titre adopté par les rabbins, n^2p, qinôth^ de Jer., vu, 29; ix, 10, 20; II Par., XXXV, 23. Notre dénomination, les Lamentations, n'est que la traduction du grec : Threni, id est, Lamentationés Jeremiae prophetœ, porte la Vulgate. C'était un vieil usage de faire des élégies sur la mort des personnes aimées ; cf. II Reg., I, 49; il fut étendu aux malheurs publics (1). Jérémie déplora dans ses Lamentations la ruine de Jérusalem et du temple comme il avait déploré auparavant la mort de Josias (2).
1015. — Authenticité des Lamentations.
La tradition nomme le prophète Jérémie comme l'auteur des Lamentations. La Vulgate, à la suite des Septante, atteste cette tradition, en tète du livre, par les mots suivants : Et factum est, postquam in captivitatem redactus est Israël, sedit Jeremias propheta flens, et planxit lamentatione hac in Jérusalem, etc. Quoique ce passage ne se lise pas dans le texte hébreu, il est certain qu'il exprime la croyance des Juifs (3). Elle est confirmée par l'examen intrinsèque du livre : le contenu, le ton, la langue, le style, tout indique Jérémie. Le poème date incontestaiilement de l'époque de la ruine du royaume de Juda et du commencement de la captivité. Il est écrit par un homme qui peint avec la vivacité d'un témoin oculaire les maux qu'il déplore. La manière de Jérémie s'y révèle, pour ainsi dire, à chaque ligne : ce sont les mêmes peintures, la vierge, fille de Sion, assise, accablée de honte (4), les mêmes images (5), la même véhémence de sentiments (6).
(1) Amos, V, 1 ; Jer., VII, 29; IX, 2,19; Ez., XIX, 1; xxvi. 17 ; xxviit 2.
(2) II Par., XXXV, 25. S. Jérôme a supposé que nos Lamentations étaient celles que Jérémie avaient composées à l'occasion de la mort de Josias, Comment, in Zach., xii, 11, t. xxv, col. 1515, mais son opinion est communément rejetée.
(3) Cf. Joaèphe, Ant.jud., X, v, 1.
(4) Lam., i, 15; ii, 13, et Jer., xiv, 17.
(5) Lam.» ii, 22, et Jer., vi, 25; XLVi, 5.
(6) Lam.. i, IG; ii, 11 ; m, 48-49. et Jer., ix, 1 ; xni, 17 ; xiv, 10, etc.
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*1016. — Fornie littéraire.
. 0 Les quatre premiers [chapitres] sont des pièces alphabétiques... La versification est très régulière partout, sans être toujours arrangée d'après le même système. Les quatre morceaux se composent de longs vers, plus longs [l'un du moins] que nous ne les rencontrons communément dans la poésie lyrique des Hébreux... Dans les trois premières élégies, [six vers] forment une strophe. Dans la quatrième, la strophe ne se compose que de [quatre vers]. Chaque strophe commence par une autre lettre de l'alphabet, de sorte que le nombre en est chaque fois de 22. La troisième élégie a encore cela de particulier, que la lettre initiale caractéristique reparaît à la tête de chacun des trois [premiers] vers, ce qui a engagé lès rabbins à diviser le m* chapitre en 66 versets au lieu de 22, La cinquième élégie n'est pas alphabétique, mais elle se compose également de 22 strophes, qui ne sont ici que de simples distiques. En outre, on y remarque l'emploi excessivement fréquent d'une même désinence, — voyelle ou syllabe, — ce qui introduit dans le texte une espèce de rime. Seulement cette rime ne se place pas toujours à la fin des lignes, comme c'est le cas dans la poésie moderne. Cette répétition d'un même son, — ow, non, anou, énou, inouy onnou, — reproduit jusqu'à 44 fois, ne saurait être l'effet du hasard, mais doit être considérée comme une combinaison artificielle, faite à dessein par l'auteur, et cela d'autant plus sûrement qu'on n'en trouve que de faibles traces ailleurs, par exemple, Ps. cxxiv (cxxiii) (1). D Cf. n" 983.
1017. — Division et analyse des Lamentations..
Les Lamentations se composent de cinq petits poèmes ou élégies distinctes, correspondant aux cinq chapitres de la Vulgate (2). — 1° Le 1" verset donne le ton de tout le mor-
— Cf. Flôckner, Ueber den Verfasser der Klagelieder, Theol. QuartaU schrift de Tubiogue, 1877, p. 187-280.
(1) Reuss, La Bible, Poésie lyrique, 1875, p. 423.
(2) Commentateurs catholi(iues ; Origène, Selecta in Threnos, t. xiii,
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ceau. La pensée qui frappe l'esprit du prophète, c'est la solitude dans laquelle il se trouve. La princesse, domina gentium^ est maintenant assise solitaire, comme la Judsea capta qu'on voit plus tard surles médailles romaines. Ses enfants lui ont été enlevés et elle est plongée dans la plus profonde misère, i. — 2** La seconde élégie peint surtout la destruction de la citésainte et du temple, comme la première avait peint sa solitude actuelle. Elle remonte de l'effet à la cause, ii. — 3" Le ch. III s'occupe principalement, quoique non exclusivement, de la désolation du prophète lui-même. — 4° Le iv® semble d'abord reproduire les tableaux dn i" et du ii", mais c'est pour faire luire un rayon d'espérance, eh montrant dans le châtiment divin la source même de la régénération. — Lo ch. V porte dans notre Vugate le titre à'Oratio Jeremiœ prophetse. C'est, en effet, une prière dans laquelle Jérémie implore le secours de Dieu pour qu'il mette fin à tant de maux.
1018. — Usage qu'ont fait des Lamentations la synagogue et l'Église.
Peu de livres ont obtenu aussi efficacement que les Lamentations de Jérémie le but que s'était proposé leur auteur. Que d'infortunés ont trouvé dans l'expression des douleurs du prophète un adoucissement à leurs propres douleurs ! Elles séchèrent sans doute plus d'une fois les larmes des captifs, sur les bords des fleuves de Babylone, cf. Zach., i, 6, avecLam., 11, 17, et quand ils furent de retour dans leur patrie, ce fut lo livre des souvenirs, qui leur rappelait leurs maux passés. Chaque année, le 9 ab (juillet), on jeûna et on lut dans les synagogues, au milieu des larmes, les Lamentations de Jérémie, en mémoire de ces mauvais jours. Et plus tard, quand la grande victime, l'agneau de Dieu qui devait effacer les péchés du monde, eut été immolée surle Calvaire, l'Église, pour célébrer les mystères de la passion et de la mort de Noirecol. 606-652; Théodoret de Cyr, In ThrenoSy t. Lxxxi, col. 779-800; S. Éphrem, In Threnos annotationes qusedam ex colledaneis Severi monachi, Opéra syriaca^t. ii, p. 163-164; Hugues de Saint-Victor, Adnotaiiuncula elucidatoria in Threnos Jeremix, t. CLXXV, col. 255-322; S. Thomas, In Threnos Hieremise expositio, t. xiii; del Rio, Commentarius litteratis in Threnos, in-i", Lyon, î^oè, etc.