RÉDIGÉ PAR M. L. COSTAZ
Si je n’ai pas mission pour écrire, j’ai le droit d’avoir une opinion et de la publier. Je cherche en cela, selon ma coutume, moins à plaire qu’à me rendre utile; car n’adoptant que le parti de la justice et de la raison , je ne dois guère espérer que tout homme qui suit d’autres règles , puisse être l’approbateur des miennes; et si cette considération ne m’a point retenu , c’est qu’en toute chose le blâme de l’univers entier me touche beaucoup moins que l’aveu de ma conscience.
Je supprime toutes les considérations personnelles qui peuvent me regarder dans l’ouvrage de M. Costaz, parce qu’elles sont évidemment suggérées; que sous aucun rapport je 11e puis lui en savoir mauvais gré , et qu’elles ne doivent jamais entrer dans les motifs d’un homme qui travaille pour l’utilité publique.
Mais s’il est notoire, comme il serait facile de le prouver, que les machines par lesquelles on se propose de représenter les mouvernens des corps qui
( 1 ) Sur les produits de l'industrie française en i8jf).
composent le système solaire , sont C objet d’un commerce suivi pour une Nation voisine , l’on peut regarder la page 242 comme une virgule placée à contre-sens dans un gros dictionnaire, et sur laquelle le correcteur inattentif aurait oublié de tracer un déléatur.
Il n’en est pas tout-à-fail de même du passage suivant , qui renferme un déni de justice, fondé sur l’oubli (t) des travaux faits dans le dix-huitième siècle, pour la découverte des longitudes en mer par le secours de l’horlogerie.
« Par un bill relatif à la détermination des longitudes en mer, le parlement d’Angleterre promettait une récompense de 1 0,000 sterling (10,000 louis ) (2) à l’artiste qui exécuterait des chronomètres assez parfaits pour donner la longitude, au bout de six mots , sans une erreur de deux minutes de temps. Les conditions de ce prix, qui jusqu’ici n’a point été décerné ( 3 ), sont parfaitement remplies par le chronomètre de M. Brcguel , dont nous allons rapporter la marche; car dans les combinaisons les plus défavorables , l’avance d\urue d’un mois ne donnerait guère, au bout de six mois , qu’une èr-
(1) Volontaire sans doute.
v (3) II* y a une petite erreur de multiplication; car, d'après le tabi.eau comparatif des monnaies étrangères aux monnaies françaises , inséré dans l’annuaire du Bureau des longitudes , la li v. sterling de ao schellings équivaut à 2 5 fr. 1 1 c. ; 10,000 livres sterling valent donc 25 i,roo fr. , tandis que 10,000 louis ne valent qne 200,000 fr. ; différ. 5 1,100 fr.
( 3 ) Nous verrons dans la snite à quoi sc réduit cette sentence.
reur à' une seule minute. » ( Pag. 248 du rapport. )
Ainsi M. C... entouré de la confiance de ses collègues , revêtus eux-mêmes, à plus juste tilre, delà confiance du monarque, n’a pas craint, en remplissant les fonctions de Juge-rapporteur , de troubler, d’un trait de plume, la cendre d’un homme de génie (1), reposant à l’ombre d’une réputation acquise par un demi-siècle de recherches et de travaux utiles aux progrès de l’Astronomie , de la Navigation et de la Géographie. Essayons de repousser celte injustice.
L’acte ou statut de la douzième année de la reine Anne, est intitulé : « An act for providing a public reward for suck person or persons as shall discover the longitude at sea. » Il y est ordonné qu’un nombre de commissaires , f qui ne sera pas moindre que cinq, aura plein pouvoir d’ouïr et recevoir toutes propositions qui leur seront faites pour la découverte des longitudes en mer; et lorsque lesdits commissaires seront satisfaits au point de juger que la découverte est digne qu’on en fasse l’expérience, ils le certifieront, sous leur signature, aux commissaires de la marine , avec le nom de l’auteur et la somme qu’ils jugent devoir être avancée pour faire les expériences proposées ; laquelle somme , pourvu qu’elle n’excède pas deux mille livres sterling, le trésorier de la marine est requis, par l’autorité du présent acte, de paver à vue de pareils certificats ratifiés par les commissaires de la marine. ./•,
(1) Jean Harrison , célèbre artiste anglais, mort le a 4 mars 1776, âgé de 82 ans.
« Et pour suffisamment encourager ceux qui pourront tenter utilement la découverte des longitudes, la personne qui aura réussi, ou ses ayant-cause, auront titre aux récompenses suivantes ;
savoir:
« A la somme de dix mille livres sterling, si la méthode trouvée sert pour déterminer la longitude à un degré près d’un grand cercle, ou à soixante milles géographiques près. *
« A la somme de quinze mille livres sterling , si cette méthode sert pour déterminer la longitude à quarante milles près.
« Et à la somme de vingt mille livres sterling, si elle sert pour déterminer la longitude à trente mille près.
« La moitié dè chacune de ces sommes respectives sera payée aussitôt que la pluralité des commi|saires ci-dessus conviendra que la méthode trouvée s’étend à la sûreté des vaisseaux à quatre-vingts milles des côtes , où sont ordinairement les endroits les plus dangereux; et l’autre moitié , lorsqu’un navire aura , par l’ordre des commissaires , fait un voyage depuis quelque port de la Grande-Bretagne jusqu’à l’un des ports de l’Amérique, au choix desdits commissaires, sans s’être écarté de la longitude au-delà des limites ci-dessus prescrites. »
Dès l’année 1726 , Jean Harrison , qui s’occupait de cette recherche t, était parvenu à corriger la dilatation des verges de pendules, de manière qu’il construisit une horloge qui n’a jamais varié d’une seconde par mois. Vers le même temps il fit une autre horloge qui pouvait éprouver le mouvement des vaisseaux sans perdre sa régularité.
En 1735, MM. Halley, Bradley, Machin, Gra*liam et Schmit, étonnés du talent et des succès de Harrison, attestèrent, dans un écrit signé d’eux , qu’il avait composé et exécuté, avec beaucoup de peines et de dépenses, une machine pour mesurer Je temps en mer, sur des principes qui promenaient une précision très-suffisante pour trouver la longitude ; en conséquence ils estiment que Harrison a mérité le plus honorable encouragement de la part du public , et qu’il importe de faire l’épreuve des différentes inventions par lesquelles il est parvenu à prévenir les irrégularités qui proviennent naturellement des différens degrés de température et du mouvement des vaisseaux.
Au mois de mai 1736, l’horloge de Harrison fut mise à bord d'un vaisseau de guerre qui allait à Lisbonne : le capitaine Roger tVills attesta , par écrit , qu’à son retour Harrison avait corrigé , à l’entrée de la Manche, une erreur d’environ un degré et demi qui s’était glissée dans l’estime du vaisseau, quoiqu’on cinglât presque directement vers le nord.
Ce fut alors que Harrison , muni des certificats authentiques de ses premiers succès, exposa les vues tendantes à simplifier et réduire le volume de ‘ son horloge. Il fut accueilli, et reçut, en 1737, des secours propres à le mettre en état de suivre son . projet; de sorte qu’en 1739 il produisit sa seconde machine. Elle fut soumise à de nouvelles expériences, dont le résultat fut qu’on pouvait espérer qu’elle donnerait la longitude dans les limites exigées j>ar l’acte du parlement.
v . Harrison présenta, en 1741 , une nouvelle horloge plus petil^^et qui parut supérieure aux deux
premières. Douze membres de la Société royale attestèrent qu’elle leur paraissait plus commode, plus simple et moins sujette à se déranger; ajoutant qu’ils ne pouvaient trop recommander aux commissaires des longitudes un homme doué d’un aussi rare talent.
Le 3 o novembre 1749, M. Folkes, président de la Société royale , annonça, dans rassemblée de cette illustre compagnie , que Harrison avait obtenu le prix ou la médaille d’or qu’on donne chaque année à celui qui a fait l’expérience ou la découverte la plus curieuse.
M. Folkes, adressant la parole à Harrison , lui dit : Monsieur , c’est au nom et par l’autorité de la Société royale , que jé vous présente cette marque de son estime et de sa considération ; elle vous félicite , par ma bouche , des succès que vous avez eus, etc.
Haréisbn, ayant fini sa troisième machine, à laquelle il avait ajouté beaucoup de perfections, crut enfin devoir s’adresser à la commission des longitudes, qui, après plusieurs délais, ordonna que î’épreuve én serait faîte, conformément à l’acte du parlement. Guilhttnne Harrison fut substitué à son père, sur sa demande, pour le vpyage à faire à la Jamaïque.
Les instructions nécessaires pour diriger l’épreuve ayant été dressées de concert avec la Société royale, Harrison fils s'embarqua à Portsmouth sur le Deptfort , chargé de porter à la Jamaïque le gouverneur Lyttelton (1) , et mit à la voile le 18 novembre
(1) C’est à un Lord de ce nom qnÏ^ôïtàire un jour à
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Les détails de sa traversée sont «assez curieux. , Après dix-huit jours de route, le 6 décembre, les pilotes du vaisseau se, faisaient par degrés 5 o minutes de longitude est à l’égard de Portsmouth , tandis que la montre donnait i 5 degrés 19 minutes; ainsi la différence était d’un degré et demi; de sorte que déjà on la condamnait comme inutile et mauvaise : mais, Harrison ayant dit qu’il se tenait jaour assuré que , si l’île de Portland était bien piarquée sur la carte, on la verrait le lendemain, le capitaine résolut de ne pas changer de route; et en effet, le lendemain à 7 heures, on découvrit cette île; ce qui rétablit Harrison et sa montre dans l’estime de tout l’équipage du Deptfort , qui sans cela aurait été privé, pendant tout le reste de la traversée, des rafraichissemens dont il avait besoin.
La reconnaissance de la Désirade, l’une des Antilles , fut pour Harrison un nouveau sujet de triomphe ; car il l’annonça à point nommé «au moyen de sa montre, ainsi que les autres îles qu’on rencontre de là jusqu’à la Jamaïque. Il toucha enfin le Port- Royal. On trouva qu’en supposaut la longitude de PorURoyal telle que la donnait l’observation du passage de Mercure en 174'!, de 5 7 ' • 7' a 1 ' de temps à l’ouest de Greenwich; et, à l’égard de Portsmouth, de S 7 ' a' 5 1" , la montre avait gardé le temps à 5 " près; car elle marquait à Port-Royal", après 81 jours, a,' 46"-
Le retour rie Harrison à Portsmouth 11e fut
table, à la suit* (Pane conversation an vin de Champagne, répondit par ces vers :
Fier et bizarre Anglais , qui des normes couteaux Coupez la téta aux rois , a* 1» quitta aux choraux.
pas moins favorable. On fit les observations nécessaires ponr constater l’heure que marquait la montre après un intervalle de plus de cinq mois depuis son départ, et l’on trouva qu’elle l’avait conservée à t' 5 " près, ce qui ne donne qu’une erreur dè dixhuit milles anglais , ou moins d’un tiers de degré dans deux traversées.
On ne laissa pas, dans le Bureau des longitudes, d’éWver des difficultés tendantes à affaiblir ces avantages. Harrison répondit à ces difficultés d’une manière satisfaisante ; mais , entraîné par des suggestions dont Harrison s’est plaint (i), ou dans la vue de mieux constater la découverte, le Bureau déclara que ce voyage n’était pas suffisant.
Harrison fils partit donc une seconde fois pour l’Amérique, le 28 mars 1764 ; le terme de son voyage fut seulement l#Barbade, où il arriva le i 3 mai, et il fut de retour en Angleterre le 18 sep«témbre de la même année.
Ce dernier voyage ne laissa plus aucun doute sur le droit de Harrison à la. récompense promise. Il fut unaniment décidé par le Bureau des longitudes, qu’il avait déterminé la position de la Barbade, même en-deça des limites prescrites par l’acte de la reine Anne, pour la récompense entière. Dix
(1) On ne peut disconvenir que l’analyse excessivement sévère que Mlskelyne , astronome royal , fit de la marché de ta montre , semble an moins justifier l’imputation d’une défaveur qn’elle avait dans son esffrit, et qni , suivant Hamsun, avait pour came la préférence qu’il donnait à la méthode des longitudes , fondée snr la théorie de la lune, méthode que cet astronome avait particulièrement cultivée «t qui fait la base de son Britith mariner s Guide.
nulle livres sterling lui furent accordées, le sur*plus devant loi être payé lorsqu’il aurait dévoilé la construction de sa montre et mis les artistes à portée d’en faire de semblables. Harrison satisfit à ces dernières conditions , suivant l’attestation que lui en donnèrent les commissaires nommés pour cet effet par le Bureau , et qui étaient tous des hommes célèbres; Nevil-Maskelyne , John-Mitchell,' Ludlam , Bird , Mudge , Mathews et Kendal. Ils attestèrent que Harrison leur avait développé la construction et les principes de sa montre à leur entière satisfaction , etc.
Nous avons recueilli toçs ces faits dans la Connaissance des mouvement célestes, publiée par l’ordre de l’Académie des sciences (années iq 65 et 67); dans le quatrième volume de l’Histoire des mathémaliques (édition de 180a ); dans les journaux anglais de cette époque, et dans un petit Mémoife intitulé : Some account of the going of M. Harrison' s longitude time-heeper to and jrom Barbadoes , que Short (1) et Harrison firent imprimer pour la satisfaction de leurs amis; ils prouvent incontestablement que le prix a été décerné à, Jean Harrison, et qu’on 11’a pas attendu, en i8ij, pour remplir les conditions de l’acte du parlement.
Élevé sous le ciel de Voltaire , à l’école du citoyen de Genève, dont j’emprunte souvent les expressions, j’appris de bonne heure à regarder le gouvernement britannique comme le fléau des deux mondes. Mais soyons justes , meme envers nos ennemis.
(1) Célèbre Opticien et Astronome tle la Société royale de Londres.
Quand le prix n'eût pas été proposé , la nation anglaise , si pleine de magnificence et de aèle pour les choses utiles, l’aurait accordé après de semblables succès...
« Bienfaiteurs des hnmains ! voilà votre partage ;
Pes honneurs , des affronts , le triomphe et l’ontrage,
Mais comme nn trait de fen , du sein des préjugés ÿ La vérité se montre ; et vos droits sont vengés. »