DES DEVOIRS DE BIENSÉANCE CONJU&ALE ET DOMESTIQUE
Si quelque chose pouvait rendre la politesse ridicule et même odieuse, ce serait l’humeur de certaines personnes qui , modérées , aimables , gracieuses dans la société , se montrent dans leur intérieur, moroses, brusques et grossières. Ce défaut , beaucoup trop ordinaire , est une des plus grandes inconséquences de l’esprit humain. Vous mettez tout en oeuvre pour plaire au monde que vous ne voyez qu’en passant, au monde dont le poU' voir se borne à vous procurer quelques momens de plaisir , et vQus négligez d’être agréable à votre épouse , à votre époux , dont vous attendez tout le bonheur de votre vie. Peutêtre vous serait-il plus avantageux d’être habituellement quinteuse ou farouche , car le contraste de votre urbanité de salon et de votre maussaderie d’intérieur doit la faire paraître encore plus choquante.
L'intimité conjugale dispense, il est vrai , de l’étiquette établie par la politesse , mais elle ne dispense point de ses égards. En présence de sa femme ou de son mari , on ne doit jamais se livrer à la satisfaction dj^s besoins qui entraînent avec eux une idée de dé-
goût , ni aux soins de toilletie , qui devant tout autre que soi-même blessent la décence ou la propreté (i). On ne doit point souflrir ses vêlemens en désordre sous prétexte que l’on SC lève , que l’on est chez soi. S’habiller avec ordre , avec une élégante simplicité , est encore une bienséance importante en ménage.
La conversation conjugale ne peut sans doute être ornée, soutenue comme dans le monde: il serait souverainement ridicule qu’elle n’eût ni abandon ni interruption , mais il importe qu’elle soit préservée de toute impolitesse , de toute licence. Si quelquefois l’entretien de votre mari ou de votre femme vous cause de l’ennui , vous ne devez ni le lui dire, ni mêmele-lui faire soupçonner en changeant brusquement de discours. Dans toute discussion vous veillerez attentivement sur vous-même, afin que la familiarité conjugale ne la fasse point s’élever peu à peu au diapason de la querelle. C’est surtout à la femme que s’adresse ce conseil , car on peut ajouter aux touchantes paroles de l’Ecriture , J^a ferrnne n'a point été créée pour la colère , celles-ci , Elle a été créée pour la douceur.
Âccuciljir avec une politesse particulièrement aifeètueuse les amis de ,1a personne à laquelle le mariage vous unit j respecter inviolablemenl les lettres qu’elle écrit ou reçoit;
(i) Comme sc laver les pieds , s« couper les ooglcs, sortir du baiu , etc.
ne point chercher à pénétrer les secrets qu’elle vous cache par état ou par délicatesse; ne jamais contrarier ses goûts , à moins qu’ils ne lui soient nuisibles , et encore, dans ce cas, non point les contrarier, mais chercher à les ] esireindrc avec adresse et bonté; se bien garder de confier aux étrangers ou aux domestif[ues les petits chagrins qu’elle peut vous faire éprouver ; redouter comme un poison les marques de dépit, de froideur, les soupçons, les reproches j vous excuser promptement et d’une manière carressante lorsque vous vous clés laissé aller à quelque mouvement d’humeur ; recevoir ses conseils avec attention , bienveillance, et les exécuter le plus tôt possible, telles sont les obligations de bienséance et d’anxour auxquelles s’astreignent les époux pénétrés de la douceur, de la sainteté dessermeiis qu’ils ont prononcés devant Dieu.
U est une bienséance plus rigoureuse pour de nouveaux époux, pour des époux bien unis : c’est de s’interdire en public toute marque de tendresse trop vive , tout soin trop exclusif. Des époux qui , en société, se placent constammeul l’un auprès de l’autre, qui conversent, dansent ensemble, et s’embrassent surtout, ces époux amoureux n’échappent point au ridicule que leur cachent leurs sentimens. Dans le monde, on doit avant tout éviter d’ètie personnel: or un mari ou une femme, c’est un autre soi ; il faut l’oublier.
Mères , en particulier , comblez vos enfans de caresses, occupez-vous uniquement d’eux,
!>i vous ne craignez cependant de les rendre urgueilleux; exigeans, insupportables; mais si vous fatiguez les gens de leur présence continuelle , si vous excitez ou répétez complaisamment leur babil et leurs jeux; si, d’autre part f devant les étrangers , vous les traitez avec rigueur , vous les grondez , les mettez en pénitence , etc, , soyez bien assurées que chacun vous trouvera aussi importunes que ridicules.
La bienséance domestique, qui est à la fois un devoir de justice, de religion et d’humanitéj est encore une source de paix et d’agréinens. Des serviteurs traités avec les égards convenables , sont attentifs, zélés, reconnaissans , et par suite tout s’exécute avec ordre, avec affection. Qui n^en connaît le charme et le prix ?
Les devoirs de cette sorte de bienséance exigent que vous ne commandiez jamais à vos domestiques avec hauteur et dureté. Chaque fois qu’ils vous rendent quelque service, elle réclame un mot , un geste, ou du moins un regard de remercîment; elle veut que vous soyez encore plus affectueux pour les domestiques de vos connaissances, surtout envers ceux de vos amis , que vous devez toujours accueillir gracieusement. Quant aux vôtres , tout en vous défendant sévèrement de leur adresser toute conversation confidentielle ou même inutile*, crainte de les rendre insolens ou familiers , la bienséance vous ordonne de les écouler avec bonté y de leur donner de
salutaires conseils lorsqu’il s’agit de leur intérêt. Elle commande aussi de leur montrer souvent de l’indulgence , afin de pouvoir , quand il y a lieu , les reprendre avec fermeté, sans être obligé de recourir à la fausse énergie de la colère.
Le bon ton des domestiques annonce ordinairement celui des maîtres. Ne souffrez point qu’ils demeurent assis en répondant aux personnes distinguées qui vous demandent. Ayez soin qu’ils le fassent toujours en termes honnêtes et di’une manière polie; qu’ils s’empressent, s’il y a lieu, de les débarrasser de leur socques , parapluies, manteaux, etc. ; qu’ils précèdent les visiteurs pour leur éviter le soin d’ouvrir et fermer la porte. Si l’on annonce chez vous , qu’ils s’informent avec politesse du nom des gens, et le prononcent en tenant ouverte devant eux, la porte de votre appartement. Si vous ne vous y trouvez pas, qu’ils avancent un siège, en priant honnêtement d’attendre un moment que l’on aille averlirjl/cuz- .sieur ou Madame: il est do bon usage qu’ils n’ajoutent point votre nom.
Quand les visiteurs sortent, les domestiques doivent s’empresser d’ouvrir les dernières portes sur leurs pas : ils tiendront là poignée à la main , si vous vous entretenez quelques inslans avec la personne que vous reconduirez : ils lui présenteront avec respect les effets qu’elle aura déposés , et l’aideront à les remettre : ils l’éclaireront , s’il y a lieu , en marchant lentement devant clic , et en portant en arrière le flambeau.
Habituez vos domestiques à ne jamais* se préacuter devant vous vêtus malproprement, ou trop parés ; à ne point s’asseoir en votre présence , surtout en servant à table j à ne point se mêler de la conversation j à ne jamais répondre par signes, ou en termes grossiers J enfin à vous parler à la troisième personne , Madame veut-elle quelque chose ?
que demande Monsieur ?
C’est seulement chez les habilans mal élevés des petites villes que l’on dit , la fille , le garçon, la domestique, la servante, et chez les orgueilleux de mauvais ton qui singent la grandeur: le laquais, le valet, mes gens, les ]>ersonnes de bonne compagnie disent simplement , la bonne, la cuisinière, la femme de chambre , etc. , et mieux encore , elles désignent leurs domestiques par leur nom de ba- ])tême ou petit nom.
Si vous vous êtes trouvé quelquefois avec ces impitoyables ménagères qui proclament le tarif des denrées qu’elles ont été , suivies de la fille, acheter au marché; qui vous entretiennent sans fin des insultes et des infidélités de leurs domestiques renouvelés chaque mois ; qui s’emportent devant vous pour un verre cassé dont elles exigent le prix, et vous rendent témoin et juge de leurs vertes discussions à propos de quelques erreurs de service; si vous avez eu le malheur de diner chez elles, et les avez vu confier à regret à leurs tristes servantes une clef après une autre clef, pour rassembler le dessert apporté parcelles-ci
à grand renfort d’humeur j si vous les avez vu aller à la cave elles-mêmes , et lorsqu’à peine vous aviez quitté la table, ranger avec inquiétude vin, sucre, friandises, dites, pauvre convive , si , tout en détournant la tête 'avec embarras et dégoût , vous ne vous êtes pas dit cent fois : Oh ! quels vivans et fâcheux modèles du parvenu ou du provincial.! »