Manuel complet de la maitresse de maison et de la parfaite ménagère, ou Guide pratique pour la gestion d'une maison à la ville et à la campagne, contenant les moyens d'y maintenir le bon ordre et d'y établir l'abondance. Par Mme Gacon-Dufour. Seconde édition, mise dans un nouvel ordre et très augmentée
CALCUL DE SON REVENU. — DE LA NÉCESSITÉ px METTRE DE CÔTÉ. — LIVRE OUVERT POUR LA DÉPENSE.
Ce n'est pas assez de faire le bien, dit un livre de piété fort connu, él faut le bien faire. Cette maxime toujours utile est indispensable en ménage, où tout doit être exécuté avec une méthode, un ordre constant. La première chose à faire est donc un sage calcul de ses moyens pécuniaires, une sage distribution de leurs produits, un invariable emploi de ses instans ; la sécondeest l'observation des règles que l’on s’est prescrites.
De concert avec son époux, la maîtresse de maison commencera à calculer ses revenus et ses dépenses : elle verra ce qu'il faut pour le loyer, le mobilier et sou entretien, le chauffage , l’éclairage, les domestiques ; elle allouera les frais des
vêtemens , de la nourriture ordinaire, et pour les dépenses extraordinaires qu’elle pourra avoir à faire dans ce genre : ceux du blanchissage l’occuperont ensuite. Il est bon de subdiviser pour éviter l'erreur, et de dire, tant pour le mari, tant pour la femme, pour chaque enfant, etc.
Elle songera ensuite aux menues dépenses qui s’attacheront spécialement à son état dans le monde, et à celui de son époux, comme voyages, ports de lettres, réception, cadeaux, abonnemens aux journaux, achats de livres, frais d’éducation, etc.; il faut toujours prévoir et même laisser un léger compte ouvert pour les dépenses imprévues, comme le remplacement d'objets erdus , cassés , la réparation de divers accidens, ke soins qu’exigent de légères indispositions , et autres choses semblables. Par là, on s’épargne à la fois et ces lamentations, ces regrets prolongé lorsqu'arrivent quelques unes de ces contrariétés; et cette économie mal eutendue qui, pour éparguer le remplacement d’une vitre brisée, laisse énétrer dans les appartemens une humidité nuisible, malsaine, qui LE conséquent gâte les meubles, produit des rhumes fatigans, dangereux peut-être. Cette vitre demi-cassée peut encore tomber à tout instant; les parcelles peuvent se glisser dans quelques substances alimentaires, blesser un enfant, entraîner enfin les résultats les plus fâächeux. M, Say, dans ses Principes d'économie politique, cite une famille de villageois ruinée POHCAVOI omis de mettre un loquet à une porle, qu'on se contentait de fermer au moyen d’une cheville de bois. Un porc, surlequel ils comptaient pour payer leur terme, s’échappa par la porte mal fermée ; en courant inutilement après , le fermier gagna une fluxion de poitrine ;
DE LA MAÎTRESSE DE MAISON. à cette maladie acheva de le mettre à la misère, et ses meubles furent saisis par les huissiers. On sent comment, dans chaque ménage, des causes semblables peuvent produire de semblables effets.
Ce n’est pas assez d’avoir assigné pour chaque dépense; d’avoir songé même aux frais imprévus, il faut encore, il faut indispensablement s’arranger de manière à mettre de côté une partie de sonrevenu chaque année. Si l’on n’avait point d’enfans , il serait bon de prendre cette précaution pour se prémunir contre les pertes, les maladies : jugez si l’on peut s’en dispenser lorsqu’on a une nombreuse famille , qu'il faut élever, pourvoir selon son état ? C’est un devoir des plus importans, et que trop de parens négligent , d'assurer l'établissement de leurs enfans : plus ces enfans ont été élevés dans l'abondance, dans le luxe, plus ils en ont acquis l'habitude; plus ils souffrent lorsque, dans leur jeunesse, ils sont forcés de subir mille privations. Si l’imprévoyance de leurs parens les condamne au célibat, les entraîne au désordre, quelles peines, quels remords ne subiront pas ces malheureux parens ? Ces réflexions acquièrent une nouvelle force, et l'obligation d'économiser devient encore plus urgente, si la grande partie, si la totalité de vos revenus dépend d’une place, que mille circonstances peuvent subitement vous ôter. Vous devez en ce cas mettre beaucoup plus du côté de l'épargne que de la dépense.
Si vous ne pouvez épargner que de petites sommes, en temps divers, placez-les à la Caisse d'épargne el de prévoyance, à la Banque de France, rue de la Vrillière, à Paris, afin que rien ne soit perdu. Lorsqu'il vous arrive un bé-
néfice inattendu, placez-le sur la tête de votre famille , à l'Agence générale des placemens sur les fonds publics. À la naissance de chacun de vos enfans, tâchez de mettre une somme quelconque à l’un ou à l’autre de ces établissemens, ou à d’autres semblables, dont vous trouverez la liste dans le Manuel de l'Etranger à Paris, partie du commerce (institutions relatives au commerce), et aussi dans lAlmanach de ce nom. Oubliez cette somme, les intérêts s’accumuleront, et à l’époque du mariage de votre fille, du choix d’un état pour votre fils, vous trouverez une dot à l’une, la somme nécessaire à la profession de l’autre; et vous ne serez pas astreints à ces sacrifices souvent incomplets, toujours pénibles quand on est avancé en âge, et quelquefois même impossibles, malgré les besoins des enfans , et la sollicitude des pères. Est-il nécessaire d’ajouter à ces conseils ? les femmes sensées, les bonnes mères qui me lisent, ont déjà pressenti que je vais leur demander de consacrer ainsi à l’avenir de leur famille le prix d’une parure, d’un bijou, d’une partie de plaisir.
IL est encore une résolution que doit prendre une maîtresse de maison, sans se permettre une seule fois de Poublier, c’est de payer comptant tout ce qu’elle achète, pour sa toilette surtout : les besoins du luxe sont, dans l’état actuel de nos mœurs, si bien mêlés aux besoins de la nécessité, ils sont si décevans, si variés, il est si facile de se laisser entraîner, qu'il faut se prémunir contre l’occasion, contre soi-même. Remet-on à payer plus tard, on achète avec facilité à mesure que les circonstances, l'attrait , la fantaisie excitent; on ne songe plus au paiement ; les emplettess’accumulent, les mémoiress’enflent,
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et l'instant de les acquitter est linstant du trouble, des querelles, de la gêne. S’acquitte-t-on, au contraire, à mesure qu'on achète,.on sent la valeur de l'argent, on retranche surice que sollicite l’occasion , on refuse à 5 fantaisie. Fait-on une dépense déraisonnable, l’aisance deson-intérieur, les besoins de son mari, de ses enfans qui souffrent de cette capr ieuse emplette, donnent une forte lecon dont on se souvient à l'avenir. Du reste, quelque frivole que l’on soit,
on voit avec regret cet échange d’une forte somme conire les brillantes bagatelles de la mode ; et je suis persuadée que nos plus prodigues élégantes dissiperaient une fois moins d'argent si l'habitude de payer de suite leur permettait de réfléchir.
Ces points convenus , la maîtresse de maison aura un livré ouvert qui portera les sommes allouées pour chacune”des dépenses mentionnées plus haut : elle écrira régulièrement les détails journaliers de chacune de ces dépenses ; l’addilion en sera faite chaque mois, et laxéc capitulation générale à la fin del ‘année, afin de jugersi l’ordre : adopté dans la maison excède l'allocation des fonds; si, au contraire, l’allocation excède, ou si lun et l’autre marchent également. On sent que, dans le premier cas, une réforme est urgente ; que, dans le second, il faut considérer les circonstances favorables de cette année, et attendre, avant d° augmenter sa dépense, que lexpérience ‘de l’année suivante, de plusieurs années même, ait renouvelé cet excédant car on ne saurait trop se précautionner contre les chances fichéuses du sort et l'entraînement de la vanité.
Les personnes qui habitent la campagne et fout valoir leurs terres} celles qui s’adonnent au
commerce, doivent aussi, et plus encore , avoir l'habitude de ces calculs , et ne point se hâter de consommer le produit d'un Pénéfice inattendu , momentané. L’habitude d’un sureroît de dépense se prend bien vite, se quitte difficilement, et de courts succès engendrent de longs revers.