CHAPITRE XXIV
La comptabilité agricole.
S L — Sa uisessité.
Tons les écrivains qui se sont occupés d'agriculture n'ont pas manqué de recommander an\ cultivateurs de se rendre compte exaclenicnl île leurs dépenses et de leurs recetles.de leur gains et de leurs pertes: mais ils n'ont malheureusement que trop souvent prêché dans le désert.
L'utililéûc la comptabilité agricole, a di! M. Jourdier, " c'est de tenir le cultivateur au courant de Pelai de ses affaires, du succès au (le l'insuccès de ses opérations, afin qu'il sache celles qu'il doit continuer, et celles auxquelles il doit renoncer. La mémoire, sans Pécrilure.ne peut retenir les détails et les chiffres qui décident de la perte ou du gain. Un homme qui n'écrit pas. n'a jamais que de- idées vagues sur ses affaires ; au contraire, il est jusie Je dire, avec un proverbe hollandais, que celui iiui lient des comptes réguliers ne peut pas se ruiner. »
« Les plus habiles en apvi-iillurn. comme en industrie, a écrit M. P. Joigncalrx, auront de la peine à réussir s'ils n'appuient pas leurs opérations d'une comptabilité régulière. Pour bien faire, lu devrais, jour par jour, inscrire tes dépenses et tes receltes, afin de pouvoir Le rendre exactement compte de Pétai de tes affaires. »
Écoutez aussi M. Victor Borie :
o 11 n'y a pas d'agriculture sérieuse sans comptabilité. « La mii:;iialiihtr est ririsinimciK à l'aide duquel 0:1 peut se rendre compte de ce qu'on fait. Quel est l'homme qui consentirait û marcher sans savoir où il va 0 à donner de l'argent à la lerre sans savoir ce qu'il devient? Cependant nous voyons tous les jours (les cultivateurs qui ne tiennent aucune espèce de noie de l'argent qu'ils donnent ni de l'argent qu'ils reçoivent?
■ Dès le siècle dernier, les fermiers anglais avaient, en général, une comptabilité très bien lenue. Ç'a clé îa source de tous leurs succès. »
Et Mathieu de Dombasle :
■ Je ne comprends pas comment il esl possible de s'en passer (de la cDiiiptal>ililé a-jrirele). Sans cela, un cultivateur sait-il, au bout de l'année, s'il a perdu ou gagné ; il ne
' sait pas quels sont les arliclos île son exploitation qui lui ont donné le plus lie bénéfice. Dans tous les détails d'un train, i! est possible que quelques articles soient lucratifs, tandis que d'autres présentent de la perle; comment voulez-vous que cet homme change ou corrige ces derniers, s'il ne les connaît pas? Je suppute, par exemple, qu'il nourrit des vaches, des bêles à laine ■ qu'il engraisse des bœufs, des moutons : comment peul-il savoir quel est celui de ces articles qui lui présente le plus de bénéfice, s'il ne tient pas des comptes semblables? Cependant, il est très important ponr lui de lo savoir; sa fortune tient à peu près a cela. Comment voulez-vous qu'il sache aussi s'il a plus de bénéfice à mettre son lait en beurre ou en fromage? I) en est de même pour chaque espèce de récolles qu'il cullive : s'il veut essayer de cultiver des pommes de terre dans se? champs, ce n'est qu'au moyen de ces comptes qu'il pourra savoir si (■■Iles lui ont autant rapporté qu'elles lui ont routé. Je suis bien qu'à la longue, à force de faire toujours la même chose, on finit par connaître si elle esl avantageuse ou non ; mais, pour acquérir celle connaissance, dix ans se sont passés, cl, pendant ce temps, on s'est ruine on l'on a hissé échapper rte pranils bénéfices qu'on aurait (ails si, dès la première année i on eùtpu se faire uneidée ne lté de lu dépense eldu produit. »
L'ulililé d'une comptabilité est peul-ètre encore plus grande en Algérie qu'en France; en France, par la routine, on sait a peu près a quoi s'en tenir sur telle ou (elle culture, dans lesconditions ordinaire-! de col et de travail; mais, en Algérie, il ne faul point l'oublier, l'agriculture n'est point encore sortie de la période des essais et des tâtonnements; sous peine de se ruiner, le colon doit donc tenir compte eiacl de sescullures.
§ II, Eléments d'une oomptibilité.
Le point de dépari de toute compiahiliié, c'est Yinvi'n ■ taire, c'est-à-dire l'énuméralimi et l'es:imation en argent, article par article, de tous les articles consacrés à l'exploitation. Cet inventaire doit être fait tous les ans.
L'inventaire comprend : V actif, c'est-à-dire tout ce que
possède le cultivateur; le passif, c'est-à-dire tout ce qu'il doit.
L'actif se subdivise en plusieurs chapitres : I* Los instruments, machines, ouiils et meubles; 2° Les animaux; 3° Les engrais;
4» Les récoltes (blé, orge, fourrages, racines, etc.) ;
5" Le numéraire et les sommes à recevoir ;
6" Les avances faites a la terre pour travaux exécutés (labours, fumure, ensemencements, sarclage, binage sur chaque sole).
Quant au passif, il comprend les sommes empruntées, celles a payer, etc. .
La différence entre l'actif et le passif s'appelle la balance, qui se solde en profils ou pertes, selon que l'actif dépasse le passif ou que le contraire a lieu.
Linventaire Établi, un livre-journal est indispensable, sur lequel on inscrit jour par jour les travaux, les dépenses, les recettes, les récoltes entrées a la grange ou au grenier, les récoltes vendues ou consommées, le fumier porté sur les terres; en un mot, tout ce qui se passe dans la terme.
Pour plus de clarté, ce livre est dépouillé sur plusieurs registres ou sur nn grand-livre comprenant plusieurs comptes, tels que :
Compte de caisse, où l'on enregistre les recettes et les dépenses en argent;
Comptes des débiteurs et des créanciers ;
Comptes des diverses cultures : chacune doit avoir son compte particulier, auquel on porte tout ce qu'elle coûte et tout ce qu'elle rapporte ;
Compte pourles. bestiaux, comme pour les cultures;
Compte pour le personnel : on y inscril les journées, leur but, le salaire des ouvriers, les gages des domestiques, etc. ;
Enfin, un compte de dépenses du ménage.
Plusieurs systèmes de comptabilité agricole ont été proposés ; le plus simple et le plus clair sera toujours le meilleur; mais, pour cens de nos lecteurs qui voudraient étudier complètement la comptabilité agricole, nous ne pouvons mieux faire que de leur recommander les Nouvelles étudié xv.r In. comptabilité commerciale, industrielle et agricole, par M. Monginot, l'un de nos plus îiabiles professeurs de comptabilité. Ce livre très utile, très bien fait, et déjà recommandé par notre confrère et ami, M. Victor Borie, n'a qu'an défaut : c'est d'être d'un prix bien élevé pour lescullivateun; et il serait a désirer que l'auteur fit une édition a très bon marché do la partie agricole, pour être colportée dans les campagnes, où elle rendrait ù excellents services.
J m. Un vœa.
En terminant te chapitre de la comptabilité dans son catéchisme d'agriculture, M. Jourdier exprime !e vœu suivant :
■ Un cultivateur très soigneux ferait bien de consigner sur un cahier à part, chacune à sa date, les noies et observations que lui suggère le cours de ses travaux, et que la mémoire ne retient pas toujours fidèlement sans aide. Il s'instruirait ainsi par la pratique, apprendrait pour lui-même el pourrait apprendre aux autres ce qu'il taut faire et ce qu'il mporle d*eviter, >
Que les cultivateurs algériens suivent ce conseil, qu'ils tiennent note de leurs observations, et le dépouillement des cahiers lenus par eux permettra un jour d'écrire le livre dont nous avons essayé de poser les bases : un véritable traité d'agriculture pratique.