IV. A cet égard
i° La science de l'organisation peut s'étendre à un nombre plus ou moins considérable d'organismes différens. L'anatomie, en général, a pour but de faire connaître la forme de tous les organes; mais, à raison de la multiplicité et de la variété des objets , on la divise en phytotomie et en zootomie, ou anatomie comparée (î). Elle peut encore s'occuper spéciale-
(i) L'unité de composition organique, le plus grand fait de la nature vivante , est aujourd'hui la doctrine de tous les naturalistes éclairés. Les Grecs l'avaient trouvée dans leur esprit méditatif; mais lorsqu'ils vinrent à l'étudier dans les faits, ils reculèrent devant ce qu'ils appelaient de nombreuses exceptions. Ce contraste piovenait de es qu'Aristote, et plus encore Galien, imité depuis par tous les anatomistes, fondèrent l'anatomie comparée sur l'unité de fonctions, parce qu'ils n'entendaient procéder que sur des organes complets, jouissant de fonctions déterminées, et ne reconnaissaient d'identités qu'en suivant les dégradations insensibles des formes. Un exemple fera mieux sentir que des considérations abstraites les vices de cette méthode, qui fut cause qu'on ne reconnut pas l'unité de l'anatomie, quoiqu'on proclamât celle de la composition organique, et qui détermina les naturalistes a faire autant d'anatoinies distinctes qu'on apercevait de considérations différentes.
ment, dans chacun des deux règnes organisés, d'une classe, d'un ordre, d'un genre, ou même seulement d'une espèce.
Soient les quatre membres du chat; ils portent le tronc : ce sont des organes de soutien; ils sont composés de parties mobiles qui, mises en jeu par des muscles, deviennent des moyens pour le transport du tronc : ce sont des organes de locomotion ; ils sont terminés par des doigts mobiles qui peuvent s'étendre et se fléchir: ce sont des organes de prclicnsion, pour saisir et retenir une proie; enfin, la dernière phalange, naturellement renversée en arrière, peut être ramenée à la direction des autres, de manière à rendre saillant l'ongle aigu qui la termine : ce sont des moyens d'attaque et de défense. Maintenant , si l'on considère les quatre membres du singe , on trouve qu'ils ne sont susceptibles que des trois premières fonctions ; ils ne remplissent que les deux premières dans le chien , et que la seconde seule dans le phoque. Cependant leurs rapports anatomiques sont les mêmes. L'anatomic démontre, dans les membres du chat, du singe, du chien et du phoque , mêmes os, mêmes muscles, mêmes ligamens , mêmes enveloppes et mêmes ongles; la différence ne consiste qu'en de légères modifications dans la forme et la grandeur, subsidiairement dans les usages. Quel cas doit-on donc faire des formes, des proportions et des fonctions? Pénétré de ces grands principes, (". eoffioy Saint-Hilaire reconnut que, pour donner à l'anatomic un caractère philosophique et vraiment scientifique, if fallait dédaigner les organes eux-mêmes, leurs formes trop fugitives et leurs fonctions tout aussi variables, pour ne s'attacher qu'aux élémens organiques , qui changent ou augmentent par suite de développemens nouveaux. C'est de cette manière qu'il s'est trouvé conduit à ne voir que les élémens organiques qui soient, rigoureusement parlant, les mêmes, et à reconnaître que, pour le peu que quelques parties entre elles soient réciproquement plus longues ou plus courtes, plus épaisses ou plus minces, etc., les organes varient considérablement de fonctions. Telle est la marche que ce naturaliste a suivie pour donner une impulsion vraiment philosophique à l'anatomie. Sa doctrine n'est, au fond, que celle d'Aristote, mais avec une dislinclion importante qui lui imprime le caractère d'une véritable découverte. Aristote no voyait l'analogie se maintenir qu'autant que les fonctions étaient conservées, c'est-a-dire qu'il n'admettait plus rien de semblable quand des organes composés d'élémens employaient ces mêmes élémens, partie en avant, partie en arrière, ou sur le côté , en un mot les reportaient sur d'autres organes. Il suffisait alors d'une certaine ressemblance dans la forme, et d'une destination équivalente, pour qu'on se crut sur des organisations identiques: en un mot , on ne prenait pour règle que l'apparence et des habitudes irréfléchies. Geoffroy Saint-Hilaire ne dit pas les organes toujours identiques, mais les matériaux dont ils se composent; et cette distinction change entièrement l'état delà question, car alors l'identité demeure
En effet, il faut connaître la forme de toutes les espèces pour avoir une phytotomie ou une zootomie complète, et en dernière analyse une analomie complète.
un fait général, lors même que les organes ne se maintiennent point en quittant les classes. En effet, c'est seulement quand deux parties se ressemblent par leurs connexions et leurs mutuelles dépendances qu'on les déclare analogues dans cette nouvelle théorie, qui, n'attachant qu'une importance secondaire aux usages divers auxquels les assujettissent les nouvelles relations qu'elles se trouvent alors avoir acquises, a introduit pour la première fois en anatomie le principe si fécond en résultats de la dissémination des matériaux organiques, principe en vertu duquel ces matériaux , lorsqu'ils se déplacent, entrent dans de nouveaux services pour agir comme le font tous les organes tombés dans les conditions rudimentaires. Ainsi la doctrine de notre savant compatriote a pour bases, i° que ce ne sont pas toujours les organes en leur totalité, mais alors les matériaux seulement dont chacun d'eux est composé, qui se ramènent à l'identité; 2° que la recherche des identités doit porter uniquement sur la dépendance mutuelle, nécessaire et par conséquent invariable , des parties ; 3° que les élémens organiques qui se touchent sont , par nécessité de position , astreints à accepter les effets d'une convenance réciproque; 4° enfin qu'un organe, dans l'état, soit normal, soit pathologique, n'acquiert jamais une prospérité extraordinaire, sans qu'un autre de son système ou de ses relations n'en souffre proportionnellement et dans une même raison. Ces quatre lois fondamentales de toute formation organique, Geoffroy Saint-Hilaire les désigne par les appellations abrégées de théorie des analogues , principe des connexions , affinités électives des élémens organiques , et balancement des organes. Présentée sous celte forme nouvelle, l'anatomie changera la face de la physiologie, et lui permettra de prendre enfin rang parmi les sciences : elle ne sera pas non plus sans influence directe sur la médecine, même pratique; car, d'une part, elle permettra d'asseoir la pathologie générale sur des fondemens rationnels, et de ramènera un principe unique tant de faits que les pathologistes avaient observés sans découvrir la loi qui les rapproche et les réunit en un seul faisceau; d'une autre part, elle apprendra à se défier des expériences faites sur les animaux, auxquelles on accorde aujourd'hui une confiance presque sans bornes. Beaucoup de médecins concluent de ces expériences à l'égard de l'homme, en se disant : n Nous » sommes sur le même organe, il faut bien que nous soyons là, comme ici, » sur la même fonction. » Un soufllet donné par la patte griffée d'un chat , ou par la main mignonne d'un enfant, porterait à une autre solution. L'estomac du chien est unique comme celui de l'homme, mais plus ou moins de parties élargies en changent la nature sous le rapport des fonctions Le chien vomira-t-il donc comme l'homme? Soyons discrets à conclure.
[Note des traducteurs. )
2° L'anatouiie peut aussi étendre ou resserrer ses limites, puisque la forme organique n'est point enchaînée à des règles absolument fixes dans chaque espèce, et que tous les individus ne sont pas non plus construits exactement d'après le même type. Ainsi :
a. L'anatomie n'est pas la même dans toutes les périodes de l'existence ;
b. Les deux sexes diffèrent l'un de l'autre à toutes les'époques de la vie, du moins dans les espèces parfaites ;
c. Les espèces se partagent en un plus ou moins grand nombre de variétés , de races.
Il y a donc une anatomie des âges , des sexes et des races.
On peut cependant considérer ces différences comme régulières, en tant qu'elles sont constantes, et qu'elles se rattachent nécessairement à l'essence des corps organisés.
Une seconde classe de différences comprend les irrégularités, qui méritent ce nom, soit parce qu'elles ne sont pas liées nécessairement à l'essence de la forme des corps organisés , et que la plupart d'entre elles tiennent plus ou moins évidemment à ce que l'acte formateur s'est écarté de la règle qui lui est tracée, soit parce qu'elles menacent l'existence de l'organisme d'un danger plus ou moins pressant.
L'ensemble de ces aberrations du type fondamental forme l'objet de V anatomie pathologique (1).
L'anatomie d'une espèce doit, pour être complète, réunir toutes les conditions énumérées plus haut. Cependant, on est libre d'en isoler quelques unes des autres, et de ne s'attacher qu'a elles.
Les différences du premier genre ne sont ordinairement pas exclues des traités consacrés à faire connaître l'état régulier de la forme. On doit seulement regretter que les différences
(1) On prendrait une idée fausse de l'anatomie pathologique, si l'on concluait de celte définition qu'elle ne s'occupe que des monstruosités ou des aberrations de l'acte formateur, car elle fait aussi connaître les altérations accidentelles des tissus organiques qui constituent les différentes maladies. Il convient donc de dire, pour éviter toute équivoque, qu elle embrasse l'ensemble des aberrations du type fondamental, congéniales ou acquises. ( JSotc des traducteurs. )
6 INTflODCCTION.
périodiques ne soient pas, en général, convenablement appréciées, et que même, par un abus inconcevable , on les éloigne plus ou moins de l'analomie, pour les rattacher à des branches de la science auxquelles elles sont étrangères.
Au contraire, on sépare ordinairement l'étude de l'état normal de celle des anomalies. Cependant, cette coutume est mauvaise, d'un côté, parce qu'on ne peutpas toujours tirer une ligne de démarcation bien tranchée entre la règle et l'exception; de l'autre, parce qu'il arrive souvent que l'anomalie commente la règle, et ne constitue une aberration qu'à cause de l'âge auquel on la rencontre; en troisième lieu enfin, parceque le but de l'anatomie étant de donner un tableau complet de la forme organique, on ne peut y atteindre qu'en saisissant tous les traits de cette forme.
V. On peut donner des formes très différentes au sujet sur lequel l'anatomie s'exerce. Tantôt on se contente de décrire à la suite les uns des autres les corps organisés dans leur ensemble et dans leurs diverses parties ; tantôt on déduit des résultats généraux de ces descriptions isolées , afin d'arriver d'une manière immédiate à la connaissance des particularités qui distinguent les divers tissus dont l'organisme se compose, et des lois générales suivant lesquelles la forme organique semble avoir pris naissance.
D'après cela l'anatomie, qu'elle soit bornée à une seule espèce d'animal, ou qu'elle embrasse tous les corps organisés, se divise en deux parties , l'anatomie générale et Yanatomie spéciale ou topographique.
La première embrasse les conditions générales des organismes et des réunions de parties qui les constituent; l'autre s'occupe des particularités qu'ils présentent : l'une fait connaître les divers systèmes dont l'organisme se compose ; l'autre apprend à distinguer les unes des autres les diverses parties d'un même système. La première est utile surtout au physiologiste, et la seconde au chirurgien; cependant le physiologiste ne peut pas plus se passer de la seconde que le chirurgien de la première.