DES DIFFERENCES QUI DÉPENDENT DU DÉVELOPPEMENT DE L’ORGANE DE LA VUE
2018. L’organe de la vue offre , aux diveises époques de la vie (1), des différences considérables , qui sont relatives à l’existence, au volume proportionnel et à la forme, soit de l’œil entier, soit de ses parties.
L’œil paraît de très bonne heure. Dès la quatrième semaine de la vie intra-utérine ou l’aperçoit sous la forme d’un point noirâtre.
Mais à cette époque le globe de l’œil est encore à découvert, car les paupières n’existent point. On ne commence à les voir paraître que dans le cours de la dixième ; semaine , sous la forme de bourrelets étroits , qui grandissent peu à peu. A dater de la douzième semaine environ, leurs bords, arrivés au contact mutuel , s’appliquent l’un contre l’autre, de manière que, jusqu’à la naissance, elles demeurent exactement closes, comme chez l’homme qui dort.
Les points lacrymaux, et en général tout l’appareil lacrymal, comme aussi les glandes de Meibom , sont proportionnellement plus développés dans les premiers temps de la vie qu’aux époques subséquentes.
L’œil est, proportion gardée , plus volumineux dans les premières périodes de la vie qu’aux époques qui suivent.
Les deux membranes externes, la sclérotique, notamment sa partie postérieure , et la cornée transparente, sont proportionnellement plus épaisses. Ce caractère appartient surtout, d’une manière toute spéciale, à la cornée, dont un amas con-
(1) J.-G. Brcudel, De fabrica oculi in fœlibus aborlivis obsen aUi, Goettingue, 1752.
sidérable de sérosité rougeâtre entre ses lames rend l’épaisseur double, chez le foetus à terme, de celle qu’elle a chez l’a- j dulte , de sorte que sa face antérieure est presque plane, et que la postérieure touche à la cornée. Elle est également moins transparente qu’aux époques qui suivent. Dans la vieillesse, elle devient plus plane , plus dure , plus dense, plus solide ; en même temps on voit s’y développer , chez les vieillards , une nébulosité qui s’étend de la circonférence vers le centre ( gerontonoxon , s. arcus senilis ) , qui dépend sans contredit de ce que la matière se renouvelle avec moins de rapidité, de ce que les fluides ont plus de tendance à la coagulation, et qui se rapproche des ossifications qu’on voit survenir dans d’autres parties du corps par les progrès de l’âge.
La choroïde est également . proportiongardée, plus épaisse , et le pigment noir qui la revêt a une teinte moins foncée.
Cependant le pigment commence à paraître de très bonne heure, dès le cinquième mois de la grossesse. Maisi avant la naissance il est moins coloré que chez l’adulte ; il adhère moins à la choroïde et à l’iris ; il n’existe pas sur la face externe de la première de ces deux membranes, de manière que l’intensité de sa couleur et même sa quantité paraissent dépendre de l’action de la lumière. Chez les sujets d’un âge avancé, sa couleur, par un changement analogue à celui qui se passe dans les cheveux , redevient moins foncée ; mais la cornée et le cristallin perdent de leur transparence dans la même proportion. La coloration plus forte du pigment, dans la jeunesse, dépend en partie de ce que les globules sont plus rapprochés les uns des autres, en partie aussi de ce qu’ils sont plus noirs à cette époque de la vie; ils ont également plus de mollesse chez les jeunes gens , ce qui fait que la dessiccation les déforme et les détache les uns des autres. Dans le foetus à terme, le tissu cellulaire blanc qui se trouve entre les vaisseaux de la choroïde ne contient pas de fer, tandis qu’il y en a beaucoup dans celui coloré en noir qu’on trouve au même endroit chez l’adulte (1).
L’iris est une des parties de l’œil qui offre les différences périodiques les plus considérables. La plus frappante de toutes
(0 Coli, dans Mondini, toc. cit., p. i-.
DE L’ORGANE DE LA VUE
est i’occlusion de la pupille , chez le fœtus , par une membrane qu’on appelle pupillaire ( rnembrana pupillaris ) ou membrane de TVachendorff, en l’honneur de celui qui l’a très probablement découverte (1).
Le bord externe de cette membrane naît du bord interne de l’iris. Elle remplit la pupille tout entière, de manière à séparer complètement la chambre postérieure de la chambre antérieure. Elle est très tendue, assez solide, mais fort délicate , mince et transparente , à tel point même que, quand ses vaisseaux sanguins ne sont point injectés, on ne parvient à l’apercevoir qu’après avoir plongé l’œil dans l’alcool pour le faire durcir. Elle se compose de deux feuillets, dont l’antérieur est une continuation de la membrane séreuse qui tapisse la face antérieure de l’iris, et dont le postérieur, abondamment pourvu de vaisseaux, se continue avec la face postérieure de l’iris. Je n’ai jamais vu qu’elle fût couverte d’un mucus fibreux en arrière, comme le disent Haller et Wachendorff.
Parmi ses artères :
1° Les unes proviennent de celles qui forment le cercle interne de l’iris. Elles vont en rayonnant de ce cercle vers le centre de la membrane pupillaire, où, s’anastomosant avec lesvoisines, et non avec celles qui sont situées vis-à-vis d’elles, elles se terminent en laissant un petit espace tout-à-fait vide dans le centre de la membrane. En outre elles s’anastomosent
(1) E.-J. Wachendorff, dans Comm. Nor. , 1740. Hebd. 1 S, p. 137. — Haller, De nova tunica pupillam fœtus claudenti ; dans Act. Upsal. s 1742, et Opp. min., t. I, p. 329. — J. -G. Roederer , De fœlu perfecto, Strasbourg, 1750, § XXVI. — B. -S. Albinus, De rnembrana pupillam infant is nuper nati prœcludente ; dans Annot., acad. I. I, cap. vu. — Vicq-d’Az.yr, Sur ta membrane pupillaire du fœtus; dans Hist. de la soc. roy. de mèd. ann. 1777 et 1778, p. 257 — J.-. F. Blumenbach, De oculis leuccethiopum et mot u iridis, Gœttingue, 1786. — H-.A. Wrisberg , De rnembrana fœtus pupiltari ; dans Nov. comm. Gott., vol. II, et dans Syllog. comm. I. — Edwards, Sur la structure de l’œil; dans Bull, de la soc. philomatique. 1814, p. 21. — J. Cloquet, Mémoire sur la membrane pupillaire et sur la formation du petit cercle artériel de l’iris , Paris, 1818. — Portai , Sur la membrane pupillaire ; dans Mémoires du Muséum, t. IV , p.
un très grand nombre de fois les unes avec les autres, dans leur trajet.
<i° D’autres branches, nées immédiatement des ciliaires longues, passent sur l’iris, et se rendent directement à la membrane pupillaire, où elles s’anastomosent avec les précédentes.
5° D’autres encore, très déliées, tirent leur origine des vaisseaux de la face antérieure et de la circonférence du cristallin. Celles-ci se répandent principalement sur la face postérieure de la membrane pupillaire.
Jusqu’à présent on n’a pas encore bien démontré les veines de cette membrane.
La membrane pupillaire parcourt plusieurs périodes de développement. On ne connaît pas bien la forme primitive qu’elle affecte , la manière dont elle se reproduit, ni l’époque à laquelle elle paraît pour la première fois.
Suivant Wrisberg, on ne l’aperçoit pas d’une manière distincte, chez l’homme , avant le troisième mois de la vie intrautérine. Elle est gélatineuse et dénuée de vaisseaux jusqu’au cinquième mois, et c’est à cette époque seulement qu’elle acquiert un peu de solidité , et qu’il se développe des vaisseaux dans son tissu. Cependant elle a peut-être, dans les premiers temps de l’existence, une étendue plus considérable , en proportion du reste de l’iris, car le développement de cette dernière membrane commence par son bord externe.
C’est à sept mois qu’elle est le plus évidente. Vers la fin du huitième, elle commence à s’effacer. Sa destruction s’opère du centre à la circonférence , c’est-à-dire débute par la portion qui ne reçoit point de vaisseaux. A neuf mois on ne trouve plus, pour tous vestiges de cette membrane, que quelques petits flocons fixés au bord de la pupille et flottans.
En général, elle disparaît bien plus tôt chez les animaux qui naissent avec la faculté de voir que chez ceux qui viennent au monde aveugles. Elle persiste chez ces derniers aussi long-temps que leurs paupières demeurent closes (i). Les
(:) Meckel, Uebc.r die Dauer der pupillar Membran; dans Deulsches Archiv fiir die Physiologie, t. I, p. 43o; t. Il, p. 1 36.
DE L’ORGANE DE LA VUE
vaisseaux ne participent point à sa destruction ; ils se rétractent du centre vers la circonférence . les arcs qu’ils forment se rapetissent, et ils finissent par s’accoller au bord interne de l’iris, où ils produisent le petit cercle artériel, qui n’existe pas tant que persiste la membrane pupillaire (1).
Quoique cette membrane sépare complètement les deux chambres l’une de l’autre . cependant ces cavités renferment constamment toutes deux de l’humeur aqueuse, qui n’existe pas seulement dans la postérieure, comme le prétendent Edwards (2) et Ribes (3). C’est ce que j’ai parfaitement démontré (4), et Cloquet après moi (5).
Une différence périodique fort remarquable de l’iris consiste dans une interruption de son cercle , que l’on observe durant les premiers temps de la vie intra-utérine, et qui est très sensible à sa partie interne , jusque vers la septième semaine.
La rétine est beaucoup plus épaisse dans les premiers temps de la vie que dans ceux qui leur succèdent. Cette épaisseur ne dépend pas du développement plus considérable de son feuillet interne ; et, bien loin que la lame médullaire soit proportionnellement plus mince à cette époque, bien loin qu’il y ait alors moins de matière médullaire, comme on l’a prétendu (6), cette substance est au contraire plus abondante, et de là vient le surcroît d’épaisseur que présente la membrane. Chez les vieillards , la rétine devient extrêmement mince, mais aussi plus ferme et plus résistante.
On aperçoit déjà son pli dans l’embryon de six mois. Il a même , chez le fœtus à terme , une grandeur absolue plus \ /
(1) En démontrant ce fait, J. Cloquet a converti en certitude une conjecture de Blumenbach : Ejusque ( mcmbranœ pupitlaris) vasorurn ettiplici arcus scnsim sensimque relraliuntur, tuncque, ni graviter fallor, anniitum iridis interiorem efpciunt, cujus certe ante eum terminum nutlum in fœluum aculis vestigium reperirc poiui. ( Inst, physiol. , ij8y, p. 208.)
(2) Loc. cit.
(3) Loc. cit.
(4) Loc. cit.
(5) Loc. cit.
(6) Brandis, Pathologie, Hambourg, 1808, p. 241.
considérable que chez l’adulte. La place mince est visible , mais la teinte jaune ne paraît que quelque temps après la naissance. Peu à peu elle augmente d’intensité, mais elle redevient plus pâle parles progrès de l’âge. Il paraît aussi que l’accumulation des années s’accompagne d’une diminution très régulière du pli, qui finit même par s’effacer tout-à-fait. Le développement moins prononcé de celte région, chez les vieillards , est à peu près en raison directe de la perte que la cornée transparente éprouve graduellement sous le rapport de la pellucidité.
L’humeur aqueuse est trouble dans le fœtus. Elle n’acquiert une transparence parfaite que dans le cours des premières semaines qui suivent la naissance.
Le cristallin est aussi beaucoup plus bombé dans le fœtus et dans l’enfance que chez l’adulte. Dans le principe , il fait saillie à travers la pupille, et pousse tellement l’iris devant lui , qu’il n’est séparé de la cornée transparente que par cette membrane, dans un enfoncement particulier de laquelle il se trouve logé. Sous ce rapport, comme aussi sous celui de l’absence des paupières dans le principe, l’œil du fœtus ressemble à celui des poissons.
De cette disposition, jointe à l’épaisseur considérable qu’offre d’abord la cornée transparente, il résulte que, dans les premiers temps de l’existence , les chambres sont plus petites et l’humeur aqueuse moins abondante que chez l’adulte. Cependant toutes les humeurs de l’œil , sans excepter l’aqueuse , sont proportionnellement plus abondantes dans la jeunesse qu’aux époques subséquentes, d’où il suit que l’œil tout entier, surtout la cornée, fait une saillie plus considérable , tandis que , par les progrès de l’âge, l’œil s’affaisse un peu, et la cornée transparente en particulier s’aplatit.
Avec les années, non seulement le cristallin devient plus consistant, mr-is encore il jaunit à partir du centre, de manière qu’on le trouve presque toujours offrant cette teinte dans son milieu chez les personnes avancées en âge. L’humeur de Morgagni se trouve dans le même cas. Dans le même temps cette humeur et celle qui remplit les deux chambres sont un peu troubles, ce qui arrive aussi quelquefois à l’humeur vitrée.
PE l’organe de la vue dans l’état anormal. 261
ARTICLE VI
DE L’ORGANE DE LA VUE DANS l’ÉTAT ANORMAL.
201g. La situation de l’œil, qui l’expose à l’action de toutes les causes extérieures de lésion, la sensibilité exquise dont il est doué, qui le rend très sujet à tomber malade sous l’influence de ces causes, ou de participer aux affections d’autres parties du corps, enfin sa structure très complexe, toutes ces circonstances réunies multiplient singulièrement le nombre des anomalies qu’il peut offrir , et ces anomalies sont plus faciles à reconnaître , même durant la vie , que dans la plupart des autres organes, en raison soit de sa situation , soit de la transparence qui caractérise plusieurs de ses parties (1).