I. PARALLÈLE ENTRE LES NERFS SPINAUX ET LES NERFS ENCÉPHALIQUES
1897. On est dans l’usage d’opposer rigoureusement les nerfs spinaux et les nerfs encéphaliques les uns aux autres , et de les distinguer par les caractères que j’ai fait connaître ailleurs (§ 170 ) ; mais les différences qu’on établit entre eux ne sont pas aussi tranchées qu’on le prétend. D’un autre côté, cellesqui existent réellement n’empêchent pasqu’onine puisse ramener les nerfs encéphaliques aux conditions des nerfs spinaux , démontrer qu’ils ne sont que des modifications de ceux-ci , et rechercher la cause de ces modifications.
Tous les nerfs encéphaliques sont des portions de nerfs spinaux qui ne se sont point réunies en un seul tronc, comme ces derniers, mais qui se sont développées comme autant de nerfs à parti Cette modification du type primitif tient au dé- j veloppement de la masse centrale du système nerveux dans l’intérieur du crâne, et à celui du crâne lui-même , qui ont , par une influence mécanique , écarté les uns des autres les divers groupes des racines nerveuses , tant à leur naissance
(a) Lobstein a donné une histoire assez étendue de l’évolution du nerf ganglionnaire dans le fœtus, et des modifications qu’il subit par les progrès de l’âge ( toc. cit. , p. 47-56 ).
PARALLÈLE ENTRE LES DIFFERENS NERFS. \[tf
que dans leur trajet. Elle dépend aussi des organes particuliers , ceux des sens, qui se sont développés dans le crâne, organes dont les racines sont formées par les nerfs qui s’y rendent, et dont le degré de perfection est en raison directe du développement de leurs nerfs propres. L’anatomie comparée démontre, du moins à l’égard de plusieurs organes sensoriels , qu’il ne s’est pas formé de nerfs nouveaux pour eux (1), mais seulement que de simples branches se sont élevées au rang de troncs, en tirant directement leur origine d’une partie spéciale de l’encéphale. En elfet nous voyons plusieurs nerfs , surtout parmi ceux des organes des sens, qui constituent des troncs séparés chez les animaux supérieurs , n’être plus que des branches subalternes chez d’autres animaux inférieurs. C’est ce qui a lieu particulièrement pour le nerf trijumeau, et ce qui arrive d’une manière d’autant plus prononcée que l’animal est placé plus bas dans l’échelle.
Ce développement de portions de nerfs , qui les élève au rang de nerfs propres , augmente peu à peu depuis l’extrémité postérieure du cerveau jusqu’à l’antérieure. Elle ne s’exprime , dans les paires postérieures , que par la nonréunion des racines antérieures et des racines postérieures ; mais les nerfs antérieurs paraissent devoir naissance à ce que même de simples faisceaux montent au rang de nerfs proprement dits.
Le système nerveux suit donc absolument le même type que tous les autres , mais surtout que le système osseux; car les os du crâne sont eux-mêmes d’autant plus semblables à des vertèbres qu’ils se trouvent placées plus en arrière , et la dissemblance qui peu à peu augmente d’arrière en avant entre eux et les os vertébraux , tient principalement à ce que de
(1) Voyez à ce sujet l’important Mémoire dans lequel TreviraDus établit que les nerfs de la cinquième paire remplacent ceux de sens très importans, chez quelques animaux , et qu’il existe, dans ces animaux , quelques organes de sens, très difl'érens de ceux de l’homme, dont les nerfs sont des branches de la cinquième paire ( Sur les nerfs de la cinquième paire, considérés comme organes ou conducteurs de sensations ; dans Journ. complcm. des sc. mcd. , t. XV, p. 207). Ses observations ont été confirmées dépuis par Magendie. ( Note des traducteurs .)
simples portions de vertèbres ont acquis assez de développement pour se placer au rang de pièces osseuses distinctes.
D’après cette manière de voir, on doit considérer d’abord les quatre dernières paires cérébrales, le nerf accessoire, le pneumo-gastrique, le glosso-pharyngien et l’hypoglosse , comme autant de sections d’un seul et même nerf, dont la racine postérieure est formée par les trois premiers nerfs et l’antérieure par le quatrième. En effet , l’accessoire, le pneumo-gastrique, et le glosso-pharyngien naissent, par une série non interrompue, du cordon postérieur de la moelle épinière , et sortent du crâne par la même ouverture. A la vérité ils constituent , dans le crâne, des troncs séparés les uns des autres à leur partie externe , et la plupart du temps ils percent la dure-mère dans des points différens. Mais il s’en faut de beaucoup que le nerf accessoire soit constamment dans ce cas , et lors même qu’il s’y trouve , il s’applique sur-le-champ contre le pneumo-gastrique d’une manière si intime qu’il ne forme qu’un seul tronc avec lui. D’ailleurs , après que les deux nerfs se sont écartés l’un de l’autre , la branche interne de l’accessoire se réunit de nouveau avec la huitième paire pour ne plus s’en séparer , et ne fait désormais qu’un avec elle. Le nerf glossopharyngien s’anastomose ordinairement aussi, dès l’intérieur même du crâne, avec le pneumo-gastrique, par un filet, et, après sa sortie de cette boîte osseuse , il communique encore avec lui par plusieurs autres filets. Ce qu’il y a surtout de remarquable , c’est que le nerf accessoire et le pneumo-gastrique d’un côté , le glosso pharyngien de l’autre, et un peu avant l’endroit où il s’unit aux deux précédens, forment des ganglions non loin de leur sortie du crâne , exactement comme font les racines postérieures des nerfs spinaux. Je ne dois pas omettre non plus de rappeler qu’il arrive très souvent â la racine postérieure du premier nerf cervical de se joindre à l’accessoire , qui porte alors bien plus manifestement encore le caractère de racine postérieure , caractère qui s’exprime d’ailleurs d’une manière bien tranchée par sa situation derrière le ligament dentelé.
Le nerf glosso-pharyngien, racine antérieure de cette paire nerveuse , naît du cordon antérieur de la moelle alongée, de
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même que les autres racines antérieures des nerfs spinaux, et, comme il prend son origine plus en dedans et en devant, il sort aussi du crâne par une ouverture placée plus en dedans et en devant. A la vérité, il abandonne la boîte crâniene par une ouverture particulière de l’occipital , qu’un intervalle assez grand sépare de celle qui livre passage aux trois autres. Mais d’un côté cette différence d’avec les nerfs spinaux ne tient qu’aux deux causes qui ont été indiquées précédemment ; de l’autre, on ne doit y voir en réalité qu’un développement plus prononcé de la disposition des racines antérieures et postérieures des nerfs spinaux, qui percent la dure-mère sur des points séparés, avant de se réunir ensemble; en dernier lieu, enfin, le nerf glosso-pharyngien , peu après sa sortie du crâne, s’applique immédiatement contre le tronc du pneumo-gastrique , s’anastomose avec lui, par des filets, surtout audessous de son ganglion, et se dirige en avant, tandis que la huitième paire, unie aux deux autres, se distribue principalement en bas et en arrière. On ne doit pas perdre de vue que ce nerf ne forme pas lui-même de ganglion , et que rarement, où même jamais, il ne communique avec le ganglion des trois nerfs postérieurs.
Les faisceaux de ce nerf , comme ceux des trois premiers, sortent fréquemment de la dure-mère , et même quelquefois du crâne , par des ouvertures particulières. Mais cette différence n’a rien de bien essentiel ; car si les faisceaux de chacune des racines des nerfs spinaux se réunissent ensemble , chez l’homme, avant que chaque racine se fraie une ouverture à travers la dure-mère , chez les mammifères ils percent cette membrane sur trois ou quatre points , et avant de se réunir, ainsi qu’il arrive à ceux des nerfs dont je m’occupe actuellement.
L’anatomie comparée fournit plusieurs autres faits qui démontrent l’exactitude du parallèle que je viens d’établir. Dans les poissons , les racines antérieures et postérieures des nerfs spinaux sortent séparément de la colonne vertébrale, par des ouvertures particulières, de sorte qu’elles ressemblent encore davantage aux nerfs cérébraux dans cette classe du règne animal. D’un autre côté , chez la plupart des mammi-
l50 ANATOMIE SPÉCIALE.
fères , le premier nerf cérébral , et même le second chez quelques uns , notamment le cochon et le bœuf, auxquels il arrive assez souvent de naître entièrement du cordon antérieur de la moelle épinière , et de ne constituer que la racine antérieure d’un nerf spinal, ne sort pas par une échancrure , mais par une véritable ouverture de la première et de la seconde vertèbre du cou. Chez presque tous les mammifères, la racine postérieure du premier nerf cervical se renfle en un ganglion long-temps avant sa réunion avec l’antérieure , et avant le passage du nerf à travers la vertèbre du cou. Le ganglion se partage quelquefois , comme je l’ai observé assez souvent dans le cochon , par exemple , en deux renflemens , l’un antérieur, l’autre postérieur, ou du moins il n’est pas rare d’observer un étranglement profond à sa partie moyenne , et la portion de la racine postérieure comprise entre lui et la sortie du nerf hors de la colonne vertébrale forme, dans le cochon , non pas un cordon unique , mais deux cordons bien distincts , l’un antérieur , l’autre postérieur , ce qui montre que, chez cet animal , il y a, dès la première paire cervicale, tendance , dans la racine postérieure , à s’éloigner de l’antérieure , et à s’élever au rang de tronc nerveux distinct et particulier.
D’après toutes ces considérations réunies, la réduction des quatre dernières paires cérébrales ne présente pas la moindre difficulté.
Sœmmerring avait déjà fait remarquer , à l’occasion du glosso-pharyngien , qu’à son origine ce nerf se comporte exactement comme chacun des nerfs spinaux , de manière qu’il ne concevait pas pourquoi on l’avait isolé de ces derniers, et mis au nombre des paires encéphaliques (1). Le même anatomiste avait comparé aussi l’origine du pneumogastrique à celle des nerfs spinaux (2). Enfin , d’autres avaient rapporté l’accessoire aux paires de la moelle épinière, ou l’avaient considéré comme faisant le passage des nerfs spinaux aux nerfs encéphaliques. Mais chacun reconnaîtra que
(>} De basi encephali; dans Ludwig, loc. cit., p. io5
(2) Loc. cit. , p. 101.
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ces rapprochemens , fondés sur des particularités de structure qui sautent aux yeux, n’ont rien de commun avec la proposition que j’établis , celle que les quatre dernières paires cérébrales ne constituent essentiellement qu’un seul nerf encéphalique, dont la racine postérieure sort par le trou de conjugaison placé entre la dernière et l’avant-dernière vertèbre crânienne (l’occipital et le temporal ) , tandis que la seconde en sort seulement par la dernière vertèbre céphalique.
La réduction des huit autres paires est moins facile. Cependant quelques unes, notamment le nerf moteur commun et le moteur externe, portent évidemment le caractère de racines antérieures, ou au moins déportions de racines antérieures. D’autres, tels surtout que le nerf auditif et le moteur supérieur , ne présentent pas moins manifestement celui de racines postérieures. Il est plus difficile de se prononcer à l’égard des autres. On peut néanmoins rapprocher le nerf facial de l’auditif, et par conséquent des racines postérieures, en raison de son trajet et du voisinage de son origine , de même que l’origine et le trajet du trijumeau autorisent à le mettre au nombre des racines antérieures. Quant aux deux paires antérieures , la seconde serait comparable à une racine postérieure , parce qu’elle naît des tubercules quadrijumeaux et des couches optiques, et la première le serait à une racine antérieure. On aurait donc à considérer quatre paires comme racines antérieures , et quatre autres comme racines postérieures , ou portions de ces racines. Maintenant il est assez facile de rapporter les nerfs auditif, facial , trijumeau et moteurs oculaires à un seul tronc.
Lorsqu’on poursuit les origines des nerfs trijumeau , facial et auditif dans la profondeur du cerveau et en arrière, on voit qu’elles se rapprochent singulièrement les unes des autres. A l’égard du facial et de l’auditif, indépendamment de ce que leurs origines sont en général très voisines , il ne faut pas perdre de vue la remarque faite par Santorini , qu’on peut, au-dessous des fibres transversales de la protubérance annulaire , poursuivre , jusqu’à l’origine du nerf auditif, des fibres que leur marche et leur direction annoncent clairement être
le commencement du nerf facial (x). Le nerf trijumeau , qui naît en partie des olives , se confond, par cela même, avec la sixième paire. Le moteur commun , va d’avant en arrière, à la rencontre de tous ces nerfs , dans la substance du pont de Varole. Le moteur supérieur et le nerf optique leur sont unis aussi de la manière la plus intime par le moyen de la bandelette qui s’étend de la moelle alongée aux tubercules quadrijumeaux.
La démonstration présente de plus grandes difficultés pour les deux nerfs antérieurs ; cependant le peu de distance qui sépare l’origine du moteur externe de celle de l’optique est déjà une circonstance qui annonce que le dernier tient aux autres, et la commissure antérieure réunit ensemble les nerfs olfactif et optique.
II. PABALLÈLE ENTEE LES NERFS DES MEMBRES INFERIEURS ET DES MEMBRES SUPERIEURS.
1898. Les nerfs des membres supérieurs et des membres inférieurs sont, comme les os, les muscles et les vaisseaux, formés, quant au fond, d’après le même type, et les différences qu’ils présentent ne sont que des modifications peu essentielles de ce type , qui obéissent aux mêmes lois que celles qu’on rencontre dans les trois autres systèmes.
Au premier aperçu, le nombre des paires nerveuses qui se réunissent pour former les nerfs des deux membres semble constituer une différence considérable, puisque les nerfs des membres supérieurs sont produits par cinq paires seulement, et qu’il y en a dix pour ceux des membres inférieurs. Cependant cette différence s’évanouit devant un examen approfondi. En effet , tous les nerfs cervicaux se rangent évidemment parmi ceux qui concourent à la formation du plexus brachial, puisqu’ils sont tous unis ensemble et convertis en un véritable plexus , de même que tous les nerfs lombaires et sacrés , par les anastomoses considérables qui ont lieu entre leurs branches antérieures. D’après cela, la différence numérique entre les nerfs des deux extrémités se trouve réduite à
(1) Septemdcc. tab. ,p. 20.