II. OREILLE INTERNE
1948. i° La caisse du tympan est proportionnellement plus petite et plus étroite dans les premiers temps de la vie qu’aux époques subséquentes , ce qui tient surtout à ce que l’apophyse ' mastoïde est très petite , et à ce que ses cellules ne sont point encore développées. Elle est remplie, dans le fœtus, d’un fluide épais et gélatiniforme. La communication entre elle et
DE l’ôrgane de l’oiue.
la bouche est d’autant plus immédiate que l’embryon est moins avancé en âge , attendu que la trompe d’Eustache est plus courte et plus large dans la même proportion. Jusque vers le milieu de la grossesse , la portion cartilagineuse de celle trompe est simplement membraneuse, et même, chez le fœtus à terme, la portion osseuse est encore tout au plus réparée, en dedans du canal tympanique , par une lame osseuse, conformation qui persiste cependant presque toujours durant toute la vie, de manière qu’il est rare que la cloison s’étende aussi au côté externe.
Le cadre du tympan , et , avec lui , la membrane, sont d’autant plus grands , en proportion, soit de l’oreille externe, soit de la tête entière et du corps, que l’embryon est plus jeune, et jusqu’au cinquième mois encore tous deux ont plus d’étendue que n’en a le pavillon de l’oreille. En outre , comme la portion osseuse du conduit auditif n’est point encore développée , la membrane du tympan se trouve bien plus rapprochée de la surface dans les premiers temps de l’existence que dans ceux qui suivent, de telle sorte que sa partie supérieure touche immédiatement à l’entrée de la portion cartilagineuse du conduit auditif, et qu’elle se trouve par conséquent presque à découvert sur ce point; circonstance très remarquable , en raison de l’analogie qu’elle établit avec les reptiles.
La direction du cadre et de la membrane du tympan est aussi fort différente dans l’origine. Elle se rapproche davantage de la situation horizontale , parce qu’à cette époque la membrane tympanale se dirige bien plus obliquement de haut en bas et de dehors en dedans.
2° Les osselets de l’ouïe se distinguent de tous les autres os du corps par la précocité de leur formation et de leur développement.
Ils sont déjà visibles, et même d’un volume proportionnellement extraordinaire, au commencement du troisième mois de la vie intra-utérine, quoiqu’à cette époque ils soient encore tout-à-fait cartilagineux, et qu’on ne puisse pas encore bien distinguer l’étrier de l’enclume. Ainsi, par exemple, la hauteur du marteau s’élève à trois lignes dans le fœtus de quatre
mois, de manière que, le corps ayant quatre pouces depuis le vertex jusqu’au coccyx, sa longueur est alors à celle du corps entier dans la proportion de 1 à 16, tandis que, chez l’adulte, où il a quatre lignes de long, et où la distance entre le vertex et le coccyx s’élève à deux pieds et demi, la proportion n’est plus que de 1 à 90. Les osselets de l’ouïe sont aussi gros chez le fœtus à terme que chez l’adulte.
Ils commencent aussi à s’ossifier de très bonne heure , avant ( mêmelafindu troisième mois. Suivant Cassebohm (1), l’étrier et l’enclume s’ossifient plus tôt que le marteau ; le noyau osseux de l’enclume se développe dans sa branche antérieure, et celui de l’étrier dans la tête, d’où il s’étend le long des deux branches, jusqu’à la base, qui est, avec la région intérieure delà branche antérieure, la dernière partie à s’ossifier. Dans le marteau, l’ossification commence par la tête et l’apophyse antérieure. Mes propres observations ne sont pas parfaitement d’accord avec celles de Cassebohm. Il est vrai que la branche antérieure de l’enclume s’ossifie avant la postérieure ; je l’ai toujours trouvée entièrement ossifiée, tandis que cette dernière était encore tout-à-fait cartilagineuse : mais l’ossification du marteau commence en même temps que celle de l’enclume, et l’étrier est encore tout cartilagineux , lorsqu’elle a déjà fuit des progrès considérables dans les deux autres osselets. L’endroit où elle commence dans l’étrier n’est pas bien déterminé : c’est tantôt la partie inférieure de la branche postérieure, et tantôt la base, mais ce n’est jamais la tête , d’après mes observations.
Ces os présentent des différences très notables dans leur configuration. Celui de tous qui subit’Ie moins de changemens, sous ce rapport, est l’enclume. Les branches de l’étrier semblent ne point être séparées l’une de l’autre dans le principe , ce qui est digne de remarque-, à cause de l’analogie qui en résulte avec la conformation de cet os dans les cétacés , et avec celle de la partie interne de l’osselet unique des oiseaux et des reptiles. Ce qu’il y a de certain , c’est que là même où ses deux branches sont détachées l’une de l’autre, l’ouverture qui existe
(1) Loc. cit. , p. 56.
DE L’ORGANE DE e’oüIE.
entre elles et la base est, proportion gardée, bien moins grande qu'aux époques subséquentes, quoique cependant elle ait alors une forme beaucoup moins alongée. Cette étroitesse de l’ouverture , qui se rapproche évidemment de son absence totale, et la réunion de toutes les parties de l’étrier en une seule masse, dépendent principalement de l’épaisseur plus considérable de ses branches.
31ais, de tous les osselets de l’ouïe, le marteau est celui qui subit les changemens les plus remarquables dans le cours de son développement. Peut-être même n’y a-t-il aucun os qu’on puisse lui comparer sous ce rapport.
La plus frappante de toutes les différences qu’il présente consiste dans l’existence d’une apophyse cartilagineuse droite, ayant la forme d’un cône très alongè, et qui est à la fois fort longueetfort épaisse, en proportion du reste del’os. Cetteapophyse naît du côté antérieur de sa tête, sort delà caisse du tympan , entre le rocher et le cadre lympanal , s’applique immédiatement à la face interne de la mâchoire inférieure, et s’étend jusqu’à l’extrémité antérieure de cet os , où elle s’unit quelquefois, peut-être même toujours, avec celle du côté opposé. Ce cartilage ne s’ossifie jamais , quoique , dans le principe, il forme la plus grande partie de la masse de l’os; mais il disparaît dès le huitième mois. L’apophyse antérieure du marteau lui correspond bien, jusqu’à un certain point, sous le rapport de la position ; mais on l’aperçoit en même temps que lui dans le foetus , où ces deux parties sont bien distinctes l’une de l’autre, le cartilage se trouvant placé au-dessus de l’apophyse antérieure. On pourrait donc tout au plus admettre que cette dernière en fait d’abord partie, et qu’elle s’en sépare de très bonne heure. Ce cartilage est fort remarquable en ce que les poissons , les reptiles et les oiseaux nous en offrent un tout semblable, qui s’étend de la pièce postérieure de la mâchoire inférieure à l’antérieure. Chez ces animaux, il repose sur un petit os placé à la face interne de la pièce postérieure de l’os maxillaire inférieur, et l’on est fondé à le considérer comme un rudiment du marteau dont ils sont privés.
5° Le labyrinthe membraneux existe long-temps avant le labyrinthe osseux. Jel’ai déjà trouvé, à trois mois, parfaitement
développé au milieu de la masse encore tout»-à-fait cartilagineuse qui est destinée à s’ossifier plus tard. II est même, dans les premiers temps de la vie , plus prononcé et formé de membranes plus fermes , plus solides, qu’aux époques subséquentes. Il se compose d’abord de deux membranes bien distinctes, l’une externe , l’autre interne, qui sont simplement renfermées l’une dans l’autre, sans qu’il y ait continuité entre elles.
L’interne est blanche, transparente, plus mince, mais plus ferme et plus élastique que l’externe. Celle-ci n’adhère pas plus au cartilage que, plus tard, elle n’adhère à l’os qui se développe aux dépens de ce dernier.
L’externe a sa face interne lisse, et l’externe très rugueuse. Elle disparaît peu à peu , de telle sorte qu’on n’en retrouve plus aucune trace à sept mois. Avant de s'effacer tout-à-fait, elle s’amincit considérablement. L’interne devient à proportion plus étroite, mais plus ferme ; elle paraît tenir d’une manière plus intime à la face interne du cartilage qui l’entoure, dans les premiers temps de l’existence , qu’aux époques subséquentes.
Jusqu’à présent il m’a été impossible de m’assurer s’il n’y a pas une époque à laquelle le labyrinthe membraneux se trouve à nu dans le crâne , du moins en partie , et où sa structure soit plus simple qu’elle ne l’est plus tard. A trois mois, il est entouré de tous côtés par une masse cartilagineuse , et d’une structure aussi compliquée qu’aux époques plus avancées de la vie. Seulement on remarque qu’à l’instar du cartilage qui l’enveloppe, il est d’abord plus comprimé de dehors en dedans, et proportionnellement plus élevé , ce qui tient , sans contredit , du moins en partie, au développement plus considérable de l’encéphale.
A quatre mois, je trouve le limaçon membraneux aussi compliqué déjà que chez l’adulte, et tandis que plus tard sa circonférence semble n’être formée que par le labyrinthe membraneux , il se compose alors d’une membrane très épaisse , qui fait corps avec le reste de ce dernier. Je n’ai pu jusqu’à présent me procurer aucune donnée suffisante relativement à la forme qu’il revêt dans les temps antérieurs au quatrième mois de la vie intra-utérine.
DE L’ORGANE DE l’OUIE.
Le tympan secondaire et la fenêtre ronde sont, dans l’origine, situés plus en dehors, et parallèles à la membrane du tympan. Plus tard ils se jettent en arrière , ce qui lient principalement à qu’il se développe davantage de masse osseuse à leur circonférence.
4° Lorsqu’on étudie le développement du labyrinthe osseux, îl faut bien distinguer la formation de la substance osseuse du rocher de celle de la sienne propre. La première commence avant la seconde, et suit le type ordinaire de l’ossification , c’est-à-dire qu’elle se fait par le développement d’un tissu lâche', mou et plexiforme, dans la masse cartilagineuse homogène qui existait auparavant , et qu’elle s’étend peu à peu d’avant en arrière. Le contour de la fenêtre ronde s’ossifie d’abord, vers la fin du troisième mois, circonstance remarquable , en raison de l’analogie qui existe entre cette ouverture et le cadre tympanal. L’ossification commence à la partie supérieure, puis elle s’étend à l’inférieure, et, quand elle a produit ainsi un anneau, elle se dirige en avant. Dans le même temps il se développe un noyau osseux particulier et toutà-fait distinct du précédent , à l’extrémité externe du canal demi-circulaire perpendiculaire supérieur; puis il paraît une troisième petite écaille à peu près dans le milieu du canal demi-circulaire perpendiculaire interne. A la même époque l’ossification , partant du point qui s’était formé le premier , fait des progrès rapides en arrière et en bas , ce qui donne naissance au plancher du labyrinthe. Le second noyau s’agrandit peut-être plus vite encore que le premier, de sorte que le canal demi-circulaire perpendiculaire supérieur ne tarde pas à être ossifié entièrement , sauf seulement sa face inférieure et concave. Dans le même temps l’ossification , prenant pour point de départ son extrémité interne , s’avance sur la face interne du rocher, circonscrit le trou auditif interne , pénètre dans son intérieur , et forme le plancher du limaçon.
Le canal demi-circulaire horizontal commence à s’ossifier au cinquième mois. A cefte époque, la pièce osseuse qui forme le canal perpendiculaire supérieur se prolonge en arrière , en bas et en dehors , autour du canal horizontal membraneux. Du moins m’a-t-il été impossible de découvrir un
germe particulier pour ce canal , qui paraît ne s’ossifier que par l’extension des deux premiers noyaux , dont les bords finissent par se rejoindre.
La formation de l’intérieur du limaçon appartient presque entièrement au labyrinthe osseux. Le cartilage et ensuite la substance osseuse du rocher n’y prennent part qu’en raison d’un prolongement étroit que ce dernier envoie dans la cavité contenant d’abord le labyrinthe membraneux, puis le labyrinthe osseux, dont il sépare un peu les spires l’une de l’autre.
Le bord libre de cette lame saillante est tourné en dehors. Elle s’étend depuis la partie supérieure de la fenêtre ronde, et le côté externe du limaçon, jusqu’au sommet de ce dernier, à travers ses cavités , de manière qu’elle le divise en devant , d’une manière toutefois incomplète , en deux cavités , l’une interne et l’autre externe. Cette lame a plus de largeur dans l’origine qu’aux époques subséquentes. En outre la face interne du limaçon est tout-à-fait lisse , et cette partie de l’oreille interne offre , à cette époque , la plus grande analogie avec le limaçon des oiseaux. Plus tard , à dater du troisième mois , comme le limaçon s’élargit de dehors en dedans , la lame en question devient plus étroite , et l’ou voit se développer en même temps les saillies moins considérables qui séparent extérieurement les deux tours et demi du limaçon l’un de l’autre, et qui font corps avec elle.
Dans l’origine le labyrinthe osseux est tout-à-fait séparé de la masse osseuse du rocher qui l’entoure , et qui se développe avant lui. Cependant il est appliqué immédiatement contre elle. Sa surface est alors tout-à-fait lisse. La face interne de la masse osseuse du rocher est lisse aussi jusqu’à un certain point, quoique plus rugueuse que celle du labyrinthe. Bientôt les deux surfaces se confondent ensemble, de manière cependant qu’on parvient encore , chez les enfans , à les isoler nettement l’une de l’autre, et à mettre en évidence la surface lisse et polie du labyrinthe ; mais plus tard elles deviennent inséparables. La ligne de démarcation est bien sensible partout, mais surtout dans le limaçon , où l’on reconnaît que les prolongemens dont j’ai donné la description plus haut sont
DE L’ORGANE DE l’OUIE DANS L’ÉTAT ANORMAL.
parfaitement distincts du canal lui-même formé par le labyrinthe membraneux et par le labyrinthe osseux.
Ainsi, le labyrinthe osseux se développe indépendamment de la substance osseuse du rocher. Comme la membrane externe du labyrinthe membraneux disparaît à l’époque de sa formation , il n’est pas hors de vraisemblance qu’elle se convertit en substance osseuse , ou du moins qu’elle la laisse transsuder par sa face externe. A la vérité cette membrane n’existc pas , pendant un certain laps de temps , avec le labyrinthe osseux, et l’on parvient toujours à l’en isoler; mais je me suis assuré , par un grand nombre d’observations , qu’à mesure que le labyrinthe osseux se développe autour d’elle, elle devient plus dense, plus ferme, plus sèche , et en quelque sorte cornée ; d’où 'je suis porté à croire que les deux modes de formation coïncident l’un avec l’autre, c’est-à-dire que la membrane sécrète d’abord le labyrinthe, puisqu’une substance analogue se déposant dans son intérieur même , elle s’unit avec la couche qu’elle avait produit d’abord , et en devient le feuillet interne. De cette manière la formation du labyrinthe osseux ressemblerait à celle des dents (1).
ARTICLE IV
DE L’ORGANE DE l’oUIE DANS l’ÉTAT ANORMAL.
ig49- L’organe auditif étant fort compliqué , il offre de anomalies (2) très nombreuses et très différentes, sous le rapport de leur essence , dont le résultat principal est de
(1) Ribes a reconnu que, dans le fœtus, la sérosité du labyrinthe est
rougeâtre, sanguinolente, et qu’elle le remplit exactement. A mesure que l’enfant s’éloigne du terme de la naissance , elle devient claire, limpide, sa quantité diminue, et l’oreille devient de plus en plus sensible aux sons. ( Note des traducteurs. )
(2) Outre les ouvrages déjà cités de Duvernoy, deWildberget de Saunders , qui ont traité aussi des maladies de l’oreille , consultez : — J. -A. Rivinus , De auditus vitiis, Léipsick, 1717. — J.-M.-G. Itard , Traité des piatadies de l’oreille et de l’audition , Paris, 1821. — C.-F.-A. Escbke , Diss. de auditus vitiis, Berlin, 1819.
rendre l’ouïe plus ou moins dure, ou même de l’abolir toutà-fait.
ig5o. Les vices de conformation sont ici , comme partout ailleurs, ceux qui offrent le plus d’intérêt sous le point de vue physiologique.
Comme dans les autres parties du corps humain, ils portent plus ou moins le caractère d’un retardement de développement (1), et sont aussi plus ou moins des répétitions de ce qu’on observe dans les animaux inférieurs à l’homme.
Quelquefois l’organe auditif se trouve arrêté tout entier dans son développement (2).