CHAPITRE II... - LES SACREMENTS
la pratique erronée de ne pas ajouter d’eau au vin contenu dans le calice, erreur subtile dans laquelle devait tomber plus tard le grand évêque de Carthage lui-même. Mais la stèle d’Abercius nous apprend qu'au beau milieu du 11° siècle, de Rome à Nisibe, c’est-à-dire d’une extrémité à l’autre de l’empire romain, en même temps qu’elle n'avait qu'une même foi et reconnaissait dans la Ville Éternelle son centre et son faîte, l'Église de Jésus-Christ, le troupeau du Pasteur immaculé, célébrait un unique sacrifice avec le même rite, les mêmes éléments, la même Victime sous la forme du Poisson mystique et tout grand: Jésus-Christ lui-même venant du Père et incarné dans le sein d’une chaste Vierge.
L'inscription présente, on le voit, une admirable unité de concept; non moins admirable s’y révèle l’enchaînement des idées: « Le chaste Pasteur aux grands yeux est en rapport avec le Poisson grand et pur ; les troupeaux qu'il mène paître par les plaines et les monts nous montrent les fidèles rencontrés par Abercius en tant de régions traversées par lui, de la montueuse Asie Mineure aux plaines de la Syrie, de Rome à Nisibe. Les lettres dignes de foi qui lui furent enseignées se retrouvent dans le souvenir de Paul qu'il portait pour compagnon dans son esprit et dans son coeur » (1).
Tout aussi remarquable est la régularité métrique de toute l’inseription. L'épitaphe proprement dite est constituée par les deux premiers vers, et ce sont précisément deux vers élégiaques, comme il convenait à une inscription funéraire. Le reste est historique, tout rempli de pensées, souverainement allégorique et concis; et l’évêque-poète abandonne les vers impariter juncti pour adopter le mètre épique. A la fin du poème, d’après un usage spécial à la Phrygie, il menace d’une amende les violateurs éventuels de son tombeau, après avoir demandé de prier pour lui à ceux qui comprenaient son langage et partageaient ses sentiments :
Tad0” 6 vowv ebéou0” rép (GBepxiou) rc 6 suvwÈoc.
Nous reviendrons plus longuement dans la suite sur cette prière pour son âme qu'il demande aux fidèles. Bornons-nous à noter ici qu'Abercius invite à prier pour lui ceux-là seulement qui comprennent son mystérieux langage et ont la même foi, ceux-là qui, par l'unité de la Foi et la participation à l’Eucharistie telle qu'il l’a décrite, sont les membres vivants de la véritable Église Romaine et font partie des troupeaux du chaste Pasteur. Que d’enseignements sublimes en
(1) D. Roccui, L'Epitafo di S. Abercio. Roma, 1907, p. 87.
quelques vers ! L'inscription d’Abercius est un des témoignages les plus autorisés de la Foi catholique, et c’est bien avec raison que de Rossi l’appelle la reine des inscriptions chrétiennes.
On devait s’y attendre: il ne manqua pas de commentateurs pour nier le caractère chrétien de l’inscription. Le premier en date, prenant occasion du fait que le professeur Zahen avait attribué l’épitaphe à la première moitié du 1° siècle, fut le docteur Ficker (1). Selon lui, Abercius était un prêtré fervent du culte de Cybèle et d’Aïhys, le pâtre phrygien, et il fut envoyé à Rome pour y contempler un roi et une reine dans les statues dorées de Jupiter et de Junon érigées sur le Capitole. Il eut pour compagne de voyage une certaine Pistis qui lui donnait à manger du poisson, interdit aux autres adorateurs de la déesse.
Pour quiconque n'avait aucune notion du symbolisme chrétien une telle explication suffisait à tout; elle était cependant, pour ne rien dire de plus, en contradiction flagrante avec le texte même commenté. Pistis offrait à tous les amis, partout et toujours, le poisson, et le poisson, précisément, était interdit à tous les adorateurs de Cybèle !
Un mois plus tard, le docteur Hirschïeld apportait un nouvel élément en confirmation du caractère païen de l’inseription: il imterprétait le mot AAON (peuple) dans le sens de pierre et l’identifiait avec la statue de Cybèle sur le Palatin.
A ces divagations fleuries on n’épargna la verge, et de Rossi, qui les qualifia d’aegri somnia les jugez indignes de réfutation. C’est peutêtre pour ce motif qu'Adolphe Harnack soutint que la stèle d’Abercius était le produit d’un syncrétisme auquel n’était pas étrangère l’une ou l’autre idée chrétienne. | |
Les répliques ne se firent attendre longtemps ni à Rome ni dans les autres contrées d'Europe. Les plumes les plus éminentes mirent en belle lumière l’inscription d’Abercius et son caractère chrétien. Un an après, la question paraissait éteinte, quand elle fut ravivée par Hingelïfeld et, peu après, par le docteur Dieterich, lequel mit en avant une interprétation nouvelle encore plus étrange et plus fantaisiste que celle de Ficker. Abercius est encore donné comme un prêtre du dieu phrygien Athys (le pâtre de la fable); mais il fut envoyé à Rome pour y assister au mariage que l’empereur Héliogabale fit célébrer, en 216, entre Elagabale, idole syrienne, et la Regina caelestis qu'il avait fait
(1) FickER. Der heidnische charakter der Abercius Inschrift, in Sitzungsberichte der Küniglich preussischen Akademie Wissenschaften zu Berlin, 1894, pag. 37-112.