CHAPITRE V
Monuments relatifs à la famille et à la condition civile
des premiers chrétiens
Un trait frappant de l’épigraphie funéraire chrétienne, c’est l’absence complète du titre d’esclave et presque complète de celui d’affranchi. Le formulaire des épitaphes païennes au contraire notait rigoureusement l’origine servile du mort, même quand celui-ci avait été fort riche; la mention des esclaves est plus rare; mais la raison en est que l’esclave était rarement jugé digne d’une sépulture honorable; son cadavre allait pourrir aux «puticuli» ou fosses communes, quand il ne devenait pas la proie des corbeaux ou des aigles; parfois même il était vendu pour le repas des bêtes féroces.
On aurait tort de conclure que les premiers chrétiens étaient tous d’origine libre, «ingenui »; la communauté chrétienne compta à peu près la même proportion d’esclaves et d’affranchis que le monde païen. Il faut chercher l’explication du phénomène que nous avons relevé dans l’esprit d'égalité morale, fruit de la doctrine évangélique, celle-ci, en effet, si elle ne put supprimer immédiatement l’esclavage, pour d’impérieuses raisons d'ordre social, trancha du moins la question du point de vue moral, en prêchant la vanité de toute distinction personnelle non fondée sur la vertu et la foi en Dieu, Père commun des hommes. Tous les hommes étant proclamés frères, nul chrétien n'aurait osé donner le nom d’esclave ou d’affranchi à son égal devant Dieu; on évita donc d'employer ces termes; si l’on admit parfois une sorte de moyen terme, ‘ce fut pour peu de temps et dans un cerele très restreint. Dans la région de l’arénaire au cimetière de Prixille, on rencontre certaines épitaphes qui révèlent la relation de maître à esclave: ces derniers sont appelés « alumni » (2). Ce vocable fut ainsi parfois adopté
(1) Voir mes Notiones, vol. II, pars I, pagg. 230-237. (2) SISTO SCAGLIA, Il cimitero apostolico di Priscilla, chap. II, Regione dell’Arenario, pag. 42 ss.
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pour éviter le caractère odieux qui $’attachait au titre officiel d’esclave; le chrétien en effet qui possédait des esclaves, lorsqu'il ne les affranchissait pas, les traitait comme des frères et avait le souci de leur progrès moral, et surtout de leur conversion à la foi chrétienne.
Figure 255. - Bibl. Vaticane.
Il ne faut point s'étonner de voir non seulement de simples fidèles, mais encore des prêtres, des évêques et des Eglises même posséder des esclaves; cette servitude n’était qu'extérieure. On en trouve la
ÊE
Figure 256. - Adeodatae dignae meritae virgini.
preuve dans la loi chrétienne du mariage (1). Un décret de Marc-Aurèle et Commode interdisait le mariage entre les jeunes filles de rang clarissime ou sénatorial et les esclaves ou affranchis; une telle union,
(1) Notiones, vol. II, pars I, pag. 237-245.
aux yeux de la loi civile était un simple concubinage. Or l’Église, au temps de Saint Calixte, reconnut la validité de ces sortes d'union; le livre des Philosophoumena reproche âprement cette mesure au Pape. On trouve une confirmation de ce fait dans les deux épitaphes suivantes, trouvées l’une au cimetière de Domitille, l’autre au premier étage du cimetière de Calixte:
FLABIAE SPERANDAE COIVGI SANCTIS . SIMAE .
INCOMPARABILI MATRI OMNIVM . QUABIXIT
MECV . ANNIS : N°. XX VII M NII OS ENPEAN LA”. BILAR .NONESIFORNVS ER OMNENM AUOT ENEMERENTI FECIT
A Flavia Speranda très vertueuse épouse, mère incomparable de tous, qui véçut avec moi 28 ans et 8 mois sans aucune amertume; Onésiphore à fait (ce monument) à son épouse, femme clarissime et bien méritante.
AELIVS SATVRNINVS" | Hu CASSTAE FARETRIAE CLARISSIME ie à FEMINE CONIVGI BENEME . °°" RENTI DEPOSITIO TERTIV NO
NAS FEBRARIAS
Aelius Saturninus à fait (ce monument) à Cassia Feretria, femme clarissime épouse très méritante. Déposition le trois des nones de février (figure 202).
Figure 257. - La parabole des vierges sages (Cim. de S.te Cyriaca).
Si l’Aelius Saturninus de la seconde inscription est :très probablement un affranchi de Cassia Feretria, Onésiphore est: plutôt l’esclave que l’affranchi.de sa femme.
Le «contubernium », union légitime entre esclaves, n’était pourtant pas reconnu par la loi civile; l’Église au contraire en faisait un vrai mariage quand elle était appelée à bénir le consentement mutuel: On
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disait alors que Dieu lui même consacrait l’union; un sarcophage conservé dans la Villa Albani près de Rome, montre Jésus-Christ unissant deux époux; il occupe la place réservée dans ces sortes de représentations à Hyménée. Sur un verre cimétérial, le Christ couronne les deux époux (figure 255); une inscription, après avoir fait mention du baptême et de la confirmation, ajoute:
QVOS PARIBVS MERITIS IVNXIT MATRIMONIO DVLCI OMNIPOTENS DOMINVS TVMVLVS CVSTODIT IN AEVVM
Le premier et le troisième de ces monuments sont, il est vrai, postérieurs à l’époque des persécutions; mais la sainteté du rite matri-
Figure 258. - Marbre de tombeau.
monial nous est attestée par les Pères, en particulier par Saint Ignace d'Antioche, dans sa lettré à Polycarpe: « Que les époux et les épouses, dit-il, contractent mariage d’après le conseil de l’évêque afin que leurs noces soient selon la volonté de Dieu et non selon la passion. Que tout soit fait à l’honneur de Dieu! » (1).
Figure 259. - Musée du Latran.
Tertullien nous donne encore cette belle attestation: (Comment pourrais-je dire le bonheur de cé mariage, que l'Église forme, que l’'oblation confirme, que sceile la bénédiction » (2).
L'idée de l’indissolubilité du mariage (3) se rencontre dans deux in-
(1) IGNAT,, Æpist. ad Polye., V: « ITpénet de totç Yanobot ua Tais Yamounévars, Letà YYOUNS TOÙ ÉRLIXÔTOU THY Évwoty notetsbat, iv& à yanos N Axatx Pedv, rai uh xat éntbvniay. Ilxytæ els Tiny Oeod yioesbw ».
(2) TERTULL., Ad uxorem, II, 9.
(3) Notiones, vol. II, pars Ï, pagg. 225-230.
scriptions, trouvées l’uné au cimetière de Saint- Hermès, l’autre en 1913 au cimétière AD DECIMVM près de Grottaferrata. Dans ces inscriptions le mari appelle sa femme «sa côte», par allusion au texte de la Genèse (IT, 21). Zmmisit ergo Dominus Deus soporem in Adam; cumque obdormisset tulit unam de costis Prius et replevit carne pro ea; et œdificavit Dominus Deus costam quam tulerat de Adam 1n mulierem et adduxit eam ad Adam.
Figure 260. - Marbre de tombeau.
Cette expression n’a pas dû être inconnue dans le vocabulaire de
Pa
l’épigraphie orientale; Saint Grégoire de Naziänze l’emploie deux fois.
Figure 261. - Musée du Latran.
On à trouvé au Campo Verano, à Rome, une inseription dont le premier distique, incomplet, à été ainsi reconstitué par de Rossi:
HAC SVB LEGE DEVS NVPTIS CONSORTIA VINXIT CORPORIBVS IVNXIT ESSET VT VNA CARO
Les époux qui étaient unis en premier mariage prenaient dans les inscriptions le titre de Virginius et Virginia, ce qui suppose non seulement chez la femme, mais encore chez l’homme, la virginité avant le mariage. La femme qui n’avait convolé qu’une fois prenait aussi le titre d’«univira » ou «univiria », ce qui démontre bien en quel honneur on tenait le veuvage (1). spécialement quand il était consacré à Dieu. D'où la formule: Vidua Dei, qui se lit dans quelques inscriptions.
Mais le titre de vierge fut particulièrement cher aux premiers chré-
(1) Notiones, vol. IT, pars I, pag. 209-212.
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tiens (1); nous le trouvons sur la tombe, non seulement des jeunes filles, mais aussi des jeunes hommes. En voici un exemple: PONTIVS ATHENAGORAS QVI VIXIT ANNOS XXII VIRGO (Cimetière de Calixte).
Pontius Athenagoras qui vécut 22 ans vierge.
Une telle formule ferait sourire de nos jours, sur le tombeau d’un jeune homme de cet âge, mais Damase pouvait écrire, en parlant des tombes de la nécropole de Calixte:
HIC IVVENES PVERIQVE SENES CASTIQVE NEPOTES QYIS MAGE VIRGINEVM PLACVIT RETINERE PVDOREM
Ici reposent des jeunes gens et des enfants, des vieillards et leurs chastes descendants, qui n'eurent rien tant à cœur que de conserver leur pudeur virginale.
Certains parents avaient l’habitude de consacrer la virginité de leurs filles à peine nées; ces enfants mortes avant l’âge de raison recevaient sur leur tombeau le titre de vierges; on trouve même l’épitaphe d’une vierge de quatre mois. On voit par là à quel point se sont trompés sur l'esprit de la primitive Église les prétendus réformateurs du xvI° siècle.
Mais revenons au titre d’affranchi (2). Ce vocable se retrouve rarement sur les tombes chrétiennes ; mais il s’agit habituellement d'affranchis qui dédiaient une inscription à leurs maîtres; quelques exemples vont le prouver:
MARCIE RVFINE DIGNE PATRONE SECVNDVS LIBERTVS FECIT (Cimetière de Calixte).
A Marcia Rufina, sa digne maîtresse, son affranchi Secundus. PETRONIAE AVXENTIAE C. F. LIBERTI FECERVNT BENEMERENTI (Cimetière de Calixte).
A Petronia Auxentia femme clarissime, bien méritante, ses affranchis.
Une fois nous trouvons que les affranchis d’un même maitre dédient une inscription à l’un de leurs collègues; on à trouvé cette épitaphe en 1912 au cimetière AD DECIMVM:
SPERANTIO BENEMERENTI SVI COLLIBERTI | FECERVNT QVI BIXIT ANIS (ste)
PLVS MINVS L. BENEMERENTI IN PACE
A Sperantius bien méritant, qui véeut à peu près cinquante ans, ses coaffranchis. En paix.
(1) Notiones, vol. IT, pars I, pag. 213-224.
(2) Notiones, vol. II, pars 1, pag. 230-237.
Il est probable che non seulement les affranchis,. mais aussi leur maître étaient chrétiens comme les deux maîtresses mentionnées dans les inscriptions précédentes. On sait que les maîtres levenus chrétiens affranchissaient volontiers leurs esclaves; c'était là souvent un acte religieux ; une inscription publiée par Le Blant pré--. sente la libération de plusieurs esclaves comme faite pour soulager l’ime d’une défunte.
On trouve souvent dans les inscriptions la formule : SERVVS DEI; ANCILLA DEI, et d’autres semblables, dont le sens chrétien est évident.Des époux s’appelaient, CONSERVI, CONSERVI DEI CYNAOYAO!; ces . formules rappellent les paroles de Saint Jérôme à Paulin de Nole: Saluta Terasiam sanctam conservam tuam tecum 1În
Figure 262.
Domino militantem (Ep. 58).
Figure 263. - Musée du Latran.
Nombreux furent les esclaves qui embrassèrent le christianisme; ce serait pourtant une erreur de croire que la nouvelle religion se recrutait surtout parmi ces malheureux. Les monuments sépulcraux, aussi bien que l’histoire, prouvent que dès les débuts de la prédication apostolique, et même au cours des plus furieuses persécutions, de très nobles familles se convertirent au christianisme. Nous trouvons dans les monuments les noms des Flavii, membres de la famille impériale, des Pomponii Graeeini, des Pomponii Bassi, des Acilii, des Caecilii, des Septimiüi, des Fausti, de [allii (r1°-111° siècle), et d’autres qui appartenaient à la plus haute noblesse romaine. Dans les épitaphes chrétiennes de la Phrygie, patrie d’Abercius, nous lisons les noms de trois sénateurs du 11° siècle, de six du 1x1 ; d’autres documents officiels et hagiographiques attestent que, sur toute la surface de l'empire, de très nobles familles embrassèrent le christianisme (1).
On sait aussi que la nouvelle doctrine sut conquérir des esprits éminents dans les lettres, les sciences ou le droit, tels que Justin, Tertullien,
(1) Ramsay, Cities and bishoprics of Phrygia, nn. 204, 210, 219, 359, 361, 364, 368, 371. NRA |
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Cyprien, Lactance. Ce fut précisement la grand nombre d’intellectuels chrétiens qui favorisa le développement du gnosticisme. Rome, Alexandrie, Carthage, Antioche, furent des centres de culture ecclésiastique.
Figure 264. - Musée du Latran.
Quel beau spectacle présentent les catacombes ! à côté du consulaire, du clarissime, repose son humble esclave; un pauvre ouvrier dort à côté du savant ! On y voit toutes les conditions sociales; mais: de tous l’unité de la foi fait des frères dans le Christ, tout en laissant à chacun le droit de décorer sa tombe à son gré.
Figure 265. - Musée du Latran.
Les tombeaux d'ouvriers présentent parfois un intérêt spécial; les outils de leur métier sont souvent dessinés sur les dalles qui ferment leur loculus (1). Si le monde païen méprisait le travail manuel, la religion chrétienne l’honorait à l’exemple de Jésus, qui voulut paraître le fils d’un charpentier, de Paul, qui même au cours de ses prédications, n'abandonnà pas son premier métier de tisseur de tentes. Le titre d’ouvrier, sur les tombes chrétiennes, fut un éloge: on lit d’une femme nommée Victoria qu’elle fut AMATRIX PAVPERVM ET OPERARIA. Voici quelques épitaphes : DE
RVEVS: TABELLA LOOVS FORTVNATI RIVS DEPOSITVS III IDVS CONFECTORARI DEC (palma)
(1) Notiones, vol. II, pars I, pag. 246-252.
BENEMEREN LOCVS DONATI QUI
TI PRIMITIVO MANET IN SEBVRA QVI VIXIT ANN MAIORE AD NIMFA XXX LANIVS LINTEARIVS BISOMV
IC POSITVS EST SILBANVS MARMORARIVS QVI AN XXX ET FECIT CVM VXORE AN . III ET MENSIS III DEPOSITVS IIII KAL IVLIAS
bi
Nous pourrions multiplier les exemples; mais ceux-là suffisent.
Figure 266. - Peinture du cimetière de $. Calixte.
On trouvait des chrétiens dans tous les métiers; depuis la simple vendeuse d'orge (marbre du cimetière de Domitille), jusqu’au sculpteur, au médecin, au soldat. Tertullien pouvait écrire: « Nous ne nous séparons pas du monde; marins, soldats, ouvriers, négociants, commer- Gants, artistes, nous vivons comme vous et de notre commerce avec vous; l’excès, l’abus, voilà seulement ce que nous évitons » (4p. XLII).
Les figures 258, 260, 262, 266 représentent le défunt dans l’exercice de son métier: voici un forgeron à l’enclume, un sculpteur qui fouille un sarcophage, aidé par un petit garçon; un mesureur de grains devant son boisseau plein; une vendeuse d’herbes à son étalage. Les figures 259, 261, 263, 264, 265, représentent des marbres funéraires où sont gravés les outils du métier exercé par le défunt; voici les
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instruments du peintre (fig. 263), du barbier (fig. 259), du charpentier (fig. 261), du médecin (fig. 264), et, si je ne me trompe, même du facteur d’orgues (fig. 265).
Les médecins chrétiens furent nombreux, s'il faut en juger par les monuments qui nous restent; peut-être est-ce par imitation de Saint Luc, auquel l’art antique met toujours dans la main la trousse des instruments chirurgicaux, comme aux saints Côsme et Damien, médecins euxaussi. La figure 167 nous offre l'inscription d’un prêtre médecin nommé Denis; celui-ci était certainement de condition libre, mais le plus souvent la médecine était exercée à Rome par des esclaves. Leurs épitaphes sont souvent en grec; dans la seule ville de Rome. on à trouvé onze inscriptions de médecins; outre le titre de id&rpos ou medicus, on lit aussi celui d’Archiater, arciatcr, où ixrño; une fois on trouve l’épithète rvevuarixoc ; faut-il comprendre que le défunt appartenait à cette école qui attribuait toutes les maladies aux esprits vitaux ?
Certaines professions n’allaient pas sans créer des difficultés aux chrétiens qui les exerçaient. Ainsi, dans la Passion des S$S. Quatre Couronnés, nous voyons que ecinq sculpteurs chrétiens n'hésitèrent pas à représenter des figures d'animaux, d’amours et de victoires, et même le soleil sur son char; les unes comme simples ornements, le dernier comme symbole du ciel; mais ayant recu l’ordre de sculpter une statue d’Esculape, ils refusèrent d’obéir, car le sujet était purement et simplement idolâtrique; ils expièrent leur refus par le martyre.
Les peintres devaient courir les mêmes périls : souvent ils dûrent renoncer à des travaux dont ils prévoyaient que leur conscience ne permettrait pas l'exécution. Les travaux inspirés par le christianisme n'étaient pas sans péril pour leurs auteurs. C’est ainsi que l’on ne voit se développer un art chrétien des sarcophages qu'après la paix; aux époques antérieures l’idée chrétienne, dans la plastique, se dissimule sous des formes d'apparence indifférente, au milieu d'éléments décoratifs.
Encore plus critique était la situation des soldats chrétiens, qui devaient plus d’une fois prendre part à des cérémonies officielles du culte païen. La discipline militaire ne permettait pas d'y échapper; quiconque ne voulait pas transiger avec sa conscience devait se déelarer chrétien et en subir les terribles conséquences. En 198, un soldat chrétien du camp de Lambesa en Afrique, refusa de se présenter, comme ses compagnons, avec la couronne de laurier sur la tête, pour recevoir les largesses faites à l’occasion de l'élévation des fils de l’empereur à la dignité d’Auguste et de César. Ce zèle excessif, tant loué par Ter-
tullien, fut le motif d’une recrudescence, dans tout l'empire, de la persécution assoupie sous Septime Sévère.
Une entière légion de l’armée de Maximien, s'étant refusée à prendre part à un sacrifice solennel ordonné par l’empereur, fut plusieurs fois décimée et enfin massacrée toute entière. Galère et Maximien, moins sanguinaires, se contentaient en pareil cas de chasser les chrétiens de l’armée sans aucune compensation pour les services rendus. Maximin Daïa ne les rayait pas des cadres, mais tâchait de vaincre leur constance par la torture; nous l’apprenons par une inscription trouvée en ces dernieres années en Lycaonie. Voiei de ce texte la partie qui nous intéresse ici:
«Moi, M. Jul. Eugenius, fils de Cirillus Celer, sénateur de Quessa, soldat dans l’armée du duc de Pisidie, époux de G. Jul. Flaviana, fille du sénateur Gaius Nestorianus, je servis sous les drapeaux avec honneur. Mais Maximin ayant porté un édit ordonnant que les chrétiens n’abandonneraient pas le service, mais seraient contraints à sacrifier, je souffris pour cela beaucoup de tortures par ordre du chef Diogène, et je tâchai de déserter pour conserver ma fo1...» (1).
Les chrétiens n'étaient done pas confinés dans une sorte de ghetto, pas plus à Rome que dans les autres villes de l'Empire; ils prenaient une part active à la vie sociale; malgré les difficultés de toute sorte et le péril même qu'ils couraient dans leur vie et leurs biens, ils acceptaient les charges et emplois de l’État, tant militaires que civils; mais seulement les moins élevés et les moins honorifiques; ils devaient en effet renoncer aux grades les plus élevés de ces deux carrières, à cause des sacrifices que les hauts magistrats et les généraux devaient offrir au nom des princes (2). | |
Nous pouvons encore tenter de soulever un coin du voile, que nul historien ne réussira sans doute à ôter complètement. Quelle pouvait être la vie de ces chrétiens qui dans leur famille ne trouvaient pas un seul frère de foi ? Il est plus facile d'imaginer que de décrire les. tourments d’une âme chrétienne dans de telles circonstances. Un rayon de lumière nous est peut-être fourni par l’inscription suivante, malheureusement mutilée, trouvée au cimetière de Priscille:
à at PET VOOR CASTISSIME FEMINE
CM HA ar LÉ à ROC SCRIPTVM FECERVNT RS 4 Ur VIXIT ANIS XXXV QVEILVS SE PRE NE LE SERINT PARENTES DESTOMA chati.. fuit AMATRIX PARENIORVM (sic).
(1) .Notiones, vol. Il; païs I, pag. 270-273. (2) Ces sacrifices furent abolis par Constantin.
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«Il est très difficile, dit de Rossi, de compléter l'étrange phrase mutilée des lignes 4-5. Parentes destomachati, selon le commentaire précis du grammairien Donat, signifie parents indignés: proprium est parentibus velut indignatione abiicere euram filiorum, cum destomachati fuerint (1). Stomachati, comme destomachati, ne peut avoir d’autre sens. Les derniers mots amatrix parentum sont en opposition avec les précédents. I1 semble que les parentes destomachali abjecerunt curam (pour employer les termes de Donat) de la sépulture de la défunte: c'est pourquoi on écrivit: Queius (licet mortem non lux)erint parentes destoma(chati, fuit tamen illa) amatrix parentum. La première partie du fragment montre que ce ne furent pas les parents, mais d’autres qui hoc scriptum fecerunt» (2).
RTENEME & ETREYOCAMEIN FOROMA RTISAD
Figure 267. Figure 268.
L’édit de Milan promulgué par Constantin et Licinius en 312, changea brusquement la douloureuse situation des fidèles; à cette date commence une civilisation nouvelle. En moins de trente ans paraissent une foule de lois, au point que le monde parait avoir progressé de plusieurs siècles en cette courte période. Les nouvelles institutions portent l’empreinte de l’idée rédemptrice; les humbles et les abandonnés sont les plus favorisés. L’esclave commence à faire partie de la société humaine; on protège sa vie; au lieu de marquer au fer rouge le visage de l’esclave fugitif, on ne lui impese plus qu’un coilier rivé au cou et portant une plaque sur laquelle sont inscrits les noms de l’eselave et de son maître, et parfois d’autres indications (figures 267. 268).
(1) Ad Terent. Andr., III, 5, 15.
(2) Bullettino di Arch. Crist., 1880, pag. 114-115.
Le texte est parfois inscrit sur le collier lui-même. Voici d’autres exemples de ces mêmes inscriptions:
TENE ME ET REBOCA ME APRONIANO PALATINO AD MAPPA AVREA IN ABENTINO QVUIA FVGI SERVVS SVM V. D. TENE ME QVIA FVGIO.
Ces mesures nous paraissent barbares; mais c'était le seul adouceissement que l’on pût imposer dans un état social vieux de plusieurs siècles, impossible à abolir en quelques années, qui faisait de l’eselave une chose laissée à l’arbitraire de son maître. La fuite d’un eselave était considérée comme un larein que le malheureux faisait de sa propre personne et que le maître pouvait châtier par la mort la plus douloureuse (1).
Figure 269. - Sarcophage du Musée du Latran.
La législation constantinienne améliora sur d’autres points l’état social: l’immoralité fut réprimée; les motifs de divorce réduits, la légitimation des enfants facilitée par l'adoption des mesures que l’Église avait depuis longtemps prises; on vit apparaître le principe du secours social permanent aux enfants abandonnés; il fut interdit aux pères de famille de tuer ou de vendre leurs enfants par indigence.
Voilà pour la famille; d’autres lois furent portées qui regardaient la vie sociale, le service militaire, la religion et leurs rapports réciproques. Dans cette atmosphère de liberté et de faveur, la religion chrétienne se propage de plus en plus. La croix sous des formes diverses apparait sur les monuments, et son triomphe éclate dans les ornements.
(1) Voir pour plus de détails CABROL et LECLERC : Dictionnaire d’archéologie chét. et de liturgie; art. Colliers d'esclaves.