‹ Manuel d'archeologie etrusque et romaineChapitre 11 sur 110 · ET REPOUSSÉ · texte numérisé non relu

ET REPOUSSÉ

( Trouvée à Palestrina. )

ciens. Elle vit alors affluer sur ses marchés les produits de rOrient, For, Fargent, Pivoire, les pierres rares, la pourpre, les bijoux, les coffrets à reliefs, la vaisselle historiée, toutes les productions de TAsie et deTAtrique^ sans compter les innombrables contrefaçons de l'industrie assyrienne et égyptienne que colportaient à travers

ARCHÉOL. ÉTRUSQUE. J

la Méditerranée les navires phéniciens. Les marchés les mieux fournis furent naturellement ceux de l'Etrurie. Outre que le Tibre avec ses affluents facilement navigables offrait au commerce des voies toutes tracées jusqu'au cœur du pays étrusque , les Phéniciens de Carthage, poussés par leur instinct de marchands, se portèrent de préférence vers le peuple puissant et riche qui occupait l'Italie centrale. Les relations commerciales entre les Carthaginois et les Étrusques devinrent à la longue assez étroites pour aboutir à des traités. Nous savons par Aristote qu'il y eut entre eux des conventions « sur les alliances et les droits réciproques ». Egalement menacés, les uns dans leur trafic, les autres dans leur domination, par les progrès des Grecs au sud de ritalie, ils s'unirent contre l'ennemi commun et le repoussèrent de Lilybée et de la Corse. Au v* siècle, Hiéron de Syracuse rencontra encore devant Cumes leurs escadres combinées.

Le mouvement des importations phénico-carthaginoises en Étrurie dura près de trois siècles. Ce contact prolongé avec le monde oriental ne fut pas sans conséquence pour le développement de l'art étrusque. Les objets de style asiatique, répandus à profusion dans le pays, servirent de modèles aux ouvriers indigènes pour la fabrication des ustensiles de bronze, des bijoux et des bagues. Ils leur fournirent surtout des motifs d'ornementation. Les œuvres les plus anciennes de l'industrie étrusque ne nous présentent guère que des dessins empruntés à la flore et à la faune de l'Orient, des rosaces, des palmettes, des fleurs de lotus fermées ou épanouies; des bêtes féroces, lions, tigres ou panthères, tantôt mar-

chant à la file, tantôt se combattant, tantôt dévorant leur proie; enfin des animaux fantastiques ou monstrueux, des sphinx, des griffons, des taureaux ailés. Tous ces détails sont mêlés et combinés, comme sur les œuvres de Part asiatique, sans autre dessein apparent que Peffet décoratif et se développent, suivant Pusage oriental, sur plusieurs zones horizontales indépendantes les unes des autres et superposées (fig. lo).

Le style oriental fut plus ou moins tenace suivant les industries. Certaines industries ne le perdirent presque jamais : telle fut, par exemple, celle des poteries noires à reliefs dont nous aurons à parler plus loin; telle fut aussi celle des pierres gravées qui conservèrent indéfiniment la forme du scarabée égyptien.

Suivant les régions aussi, la durée du style oriental fut inégale. Dans les Maremmes, à Tarquinies, à Caeré, il disparut de bonne heure devant l'influence toute-puissante de rhellénisme. Au contraire à Vulci, à Clusium, dans les villes de Fintérieur, moins exposées aux souffles nouveaux de l'étranger, il persista longtemps. Mais partout, aussi bien dans les Maremmes que dans la haute Etrurie, il laissa une trace. A Pépoque romaine, Fart toscan emploie encore les motifs d'ornementation qu'il tient de l'Orient. On voit des palmettes, des rosaces, des fleurs de lotus sur les miroirs et les urnes cinéraires du IIP siècle avant notre ère. Des sphinx, des griffons, des lions veillent, suivant l'usage oriental, sur la paix du tombeau, tantôt dressés devant le seuil, tantôt peints sur les parois du caveau funéraire, tantôt sculptés aux flancs des sarcophages. Les encadrements des peintures, les reliefs des meubles, les pieds des vases,

les anses, les appliques, les manches, tous les appendices de la vaisselle et des ustensiles ont une ornementation plus ou moins empruntée au même ordre de sujets. Ces motifs sont tellement entrés dans Fusage qu^ils passent dans Fart romain et de là, à Fépoque de la Renaissance, dans Part moderne.

§ II. — l'influence hellénique en étrurie.

Raoul-Rochette : Histoire critique de l'établissement des colonies grecques, 4 vol. Paris, i8i5. — F. Lenormant ; la Grande Grèce, paysages et histoire, 2 vol. Paris, 1881. — Saalfeld ; Der Hellenismus in Latium. Wolfenbùttel, i883.

Si forte qu'ait pu être l'action de POrient sur la civilisation de la Toscane, Finfluence décisive, celle qui donna l'essor à l'art étrusque, qui en régla le développement, qui en détermina le caractère, fut l'influence hellénique.

Les relations entre l'Italie et la Grèce remontent à une haute antiquité. Les deux pays sont si voisins qu'il est difficile de croire que les marins des îles ioniennes et du golfe de Corinthe n'aient pas de bonne heure touché les côtes italiques. D'ailleurs, les mythes si connus de Circé, des Sirènes, de Charybde et Scylla, mythes qui appartiennent aux plus vieilles traditions de la Grèce, témoignent d'expéditions aventureuses poussées dans les parages encore inexplorés de l'Occident. Ces expéditions se multiplièrent certainement à l'époque où les Gréco-Pélasges de l'Archipel commencèrent à disputer aux Phéniciens la possession de la Méditerranée, c'est-à-dire vers le xiii'^ siècle avant notre ère, quand

se fut constitué dans les Cyclades ce grand empire maritime dont le souvenir s^est conservé dans la légende de Minos, que Thucydide signale dans son histoire, et dont la force d'expansion est attestée par les hiéroglyphes égyptiens. Les anciens attribuaient aux Gréco-Pélasges la fondation de plusieurs villes en Italie, d'Adria, de Spina, de Ravenne sur PAdriatique, d'Agylla ou Casré sur la mer tyrrhénienne, non loin de Fembouchure du Tibre. Cumes passait aussi pour avoir été fondée dès le XI® siècle par des marins venus de PEubée.

En admettant que toutes ces traditions ne soient pas incontestables, il n'en reste pas moins certain que l'émigration hellénique en Italie a commencé bien avant la période historique. Mais le mouvement ne s'accentue réellement qu'à partir du viii^ siècle. On voit alors s'élever Rhégion, Sybaris, Grotone, Tarente, et en Sicile Naxos, Syracuse, Leontium^ Hybla; puis aux vu® et VI® siècles se fondent Géla, Himéra, Sélinonte, Agrigente, Pcestum, Locres, Métaponte. L'Italie méridionale tout entière s'entoure d'un réseau presque continu de villes grecques : elle devient la Grande Grèce. Dès lors, la voie est ouverte à l'hellénisme qui peu à peu, sans invasion, sans secousse, par une infiltration lente, par la séduction toute-puissante de son génie, va conquérir les peuples italiques jusque-là livrés à la seule influence phénicienne. La transition sera d'autant plus aisée qu'à cette époque la civilisation grecque est ellemême tout imprégnée de l'Orient ^

Pour ce qui est de l'Etrurie en particulier, nous sa-

I. Voir, sur la période orientale en Grèce, Collignon, Man. d'arch. grecque, p. 33 et suiv.

vons que dès le milieu du vii^ siècle avant notre ère elle fut en relations directes avec la Grèce. On connaît l'histoire de Démarate, personnage royal de la dynastie des Bacchiades, chassé de Corinthe par la famille usurpatrice des Cypsélides et réfugié à Tarquinies, ville de rÉtrurie méridionale, où il se maria, devint un personnage important et fit souche de descendants qui, sous le nom de Tarquins, régnèrent sur Rome. Il est permis de penser qu'un exilé royal comme Démarate, en prenant le chemin de la Toscane, n'allait pas au hasard, comme un pauvre émigrant qui part sans savoir où il va et aborde où il peut. Il allait s'établir où d'autres Corinthiens l'avaient précédé. L'Étrurie, alors phénicienne, devait être connue des Corinthiens, qui plus que tous les autres Grecs entretenaient des rapports avec les Phéniciens : leur ville avait été longtemps une station phénicienne dans les eaux de la Grèce, et à l'époque qui nous occupe ils avaient encore avec la Phénicie un commerce suivi. Il est probable que Tarquinies était alors en grande partie habitée par des colons corinthiens et que comme Casré, sa voisine, qui avait un trésor à Delphes, elle était considérée comme une cité grecque. En tout cas au vi® siècle ces deux villes, ainsi que toute la contrée environnante, étaient acquises à l'hellénisme.

La civilisation grecque fut donc de bonne heure apportée en Etrurie par des colons. Mais ce fut surtout par des importations commerciales qu'elle s'y propagea et finit par devenir prépondérante. Les colonies grecques d'Italie, reliées par un commerce incessant à leurs métropoles, étaient des entrepôts d'où les produits de

rindustrie hellénique se répandaient, par un cabotage actif, le long des côtes toscanes.

Parmi ces produits importés, il faut signaler au premier rang les vases peints, communément appelés étrusques, mais qui en réalité ne sont pas étrusques. On en a fabriqué quelques-uns en Etrurie, mais ou bien ce sont des œuvres soignées dues à la main d'artistes grecs établis dans le pays, et alors il y a lieu de les considérer comme des vases purement grecs, ou bien ce sont des imitations maladroites, des contrefaçons sans valeur. On peut affirmer que la plupart des vases peints trouvés en Étrurie proviennent de la Grèce. Cest là qu'étaient les ateliers principaux, et c'est de là que partaient toutes ces belles poteries, quelquefois signées d'un même artiste, qu'on a retrouvées aux deux extrémités du monde méditerranéen, en Grimée et en Toscane.

Les importations céramiques en Etrurie ont duré longtemps. Dans les cimetières étrusques, tous les styles sont représentés : le style corinthien ou asiatique qui fleurit en Grèce aux vii^ et vf siècles; les vases à fond rouge et figures noires (fin du vi^ et début du v° siècles); les vases à fond noir et figures rouges (v® et iv^ siècles). Les Étrusques paraissent avoir eu pour ce genre d'objets une vive prédilection. La belle collection des poteries de style corinthien qui est au Louvre provient presque tout entière de Casré et de Tarquinies. La nécropole de Vulci, découverte en 1828, contenait environ vingt mille vases.

Comme les Phéniciens, les Grecs étaient d'infatigables marchands, et s'ils ont jeté sur les marchés de l'Etrurie tant de poteries peintes et de si belles, c'est que dans ce pays ils trouvaient une clientèle riche et

assurée. Aussi peut-on dire à coup sûr qu^ils ne s'en sont pas tenus à cette catégorie d'objets et qu^ils ont apporté bien d^autres produits de leur industrie, déjà florissante au vi® siècle. Il est vrai que pour ceux-ci la provenance hellénique est plus difficile à établir que pour les vases. Mais le style en est quelquefois si pur qu^il trahit la fabrique grecque. Voyez par exemple les bijoux dits étrusques. Plusieurs sont d^une facture si élégante, d'une composition si riche et si libre à la fois; les lignes sont si belles, les ornements si légers qu'on devine une main d'artiste. Or les Grecs, seuls dans l'antiquité, ont su concilier ainsi les caprices de la fantaisie décorative avec les exigences du goût le plus délicat et ne jamais dérober l'unité d'un ensemble sous la profusion des détails. On a récemment remarqué que certains types de bronze historiés , découverts à Vulci, étaient identiques à ceux que répandaient les fabriques grecques parmi les populations campaniennes. Plus on avancera dans la connaissance de l'archéologie étrusque, plus on se convaincra qu'il faut faire aux importations grecques une large part. La Grèce a inondé l'Etrurie de ses œuvres. Elle lui a donné non seulement son industrie, mais encore son alphabet, ses images mythologiques, ses légendes, ses monnaies, et enfin ses artistes. Déjà au vu® siècle la tradition signale parmi les compagnons de Démarate deux artistes, sans doute deux céramistes, Eiicheir (= qui a une belle main) et Eugrammos ( = qui dessine bien). Plus tard, au v*^ siècle, nous rencontrerons les noms de Gorgasos et Damophilos, deux Grecs encore, qui travaillèrent à Rome et qui probablement y furent appelés d'Etrurie.

FIG. II PEINTURE DE CORNÉtO.

Page 1