I I. — SCULPTURE
La sculpture n'a jamais été bien florissante en Etrurie. D'abord les rnatériaux n'étaient pas favorables. Le marbre manquait, les carrières de Luni (Carrare) n'ayant été exploitées qu'au temps de la domination romaine ; et à défaut de marbre , l'Italie centrale ne fournissait guère que des tufs ou trop friables ou trop peu compacts. Puis la mythologie étrusque était loin d'avoir la variété et la précision plastiques de la mythologie grecque. Il y avait beaucoup de divinités, mais les unes, celles qui avaient une personnalité bien définie, avaient en même temps un type consacré, immuable et par con-
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URNE FUN ÉRAIRE.
(Musée de Florence.)
séquent peu favorable aux imaginations de i^art; d'autres étaient des puissances malfaisantes, qu^on se figurait épouvantables, qu'on évitait de représenter ou qu'on représentait seulement pour exciter la frayeur; d'autres enfin étaient des êtres plus ou moins abstraits dont la nature vague et mystérieuse échappait à toute forme sensible. Ces observations peuvent, dans une certaine mesure, expliquer la faiblesse des Étrusques dans la sculpture. Mais la raison décisive est quUls n'eurent pour cette partie de l'art ni modèles ni maîtres. Les marins de la Phénicie et de TArchipel, qui couraient le long des côtes de l'Italie pour répandre de marché en marché les produits de la Grèce et de l'Asie, ne colportaient guère que de menus objets, des bijoux et des céramiques, et n'avaient pas de statues dans leurs bagages. Et quant aux artistes grecs qui venaient s'établir en Etrurie, c'étaient surtout des modeleurs et des peintres de vases. Les sculpteurs n'avaient que faire dans un pays où les frontons des temples ne pouvaient pas porter de statues. Il y eut ici ou là quelques ateliers locaux; mais les traditions y restèrent toujours bornées et le style pauvre. La sculpture qu'on y fit ne fut jamais que de la sculpture industrielle.
Jusqu'au moment où commence l'industrie des urnes cinéraires, industrie spéciale dont nous aurons à parler plus loin, les ouvrages en pierre sculptée sont rares. On peut citer un certain nombre de lions et de sphinx, autrefois destinés à garder l'entrée des tombeaux; quelques images de divinités d'un type très archaïque, trouvées principalement à Chiusi et représentées les unes sur un fauteuil, comme les déesses-mères assises de la Grèce,
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les autres debout, le corps engagé jusqu'à la ceinture dans une sorte de gaine, à la façon de ces idoles que les Grecs appelaient des xoana; une dizaine de petits autels ou piédestaux provenant aussi presque tous de Chiusi, et décorés sur leurs quatre faces de scènes funéraires, telles que processions, banquets, jeux et sacrifices; quelques stèles funéraires de Fiesole et de Pérouse avec un guerrier debout; enfin, à Bologne, une riche série de stèles funéraires, d'un type très particulier, qu'on ne retrouve nulle part en Etrurie, stèles de forme ovale, avec plusieurs zones horizontales de reliefs oti se voient des jeux, des scènes d'adieu, des chars emportés au galop, et tout un monde de génies ailés, de démons et de monstres marins.
Toutes ces sculptures n'ont rien d'original. Les types sont pris soit à l'art gréco-asiatique, soit à l'art grec. Pour les bas-reliefs, il est à remarquer que leur exécution n'est pas le moins du monde en rapport avec leur composition. Celle-ci témoigne d'un certain art. Les groupes des bas-reliefs de Chiusi et de Pérouse rappellent les scènes d'exposition et de lamentation funèbres peintes sur les, vases archaïques. Sur les stèles de Bologne les sujets sont très heureusement composés. Hommes et chevaux ont du mouvement. Il y a des figures nues et d'autres figures qu'on voit de face, toutes choses auxquelles la sculpture grecque n'est arrivée qu'après de longs tâtonnements. D'autre part, l'exécution est enfantine. L'ouvrier étrusque qui a fait ces basreliefs était à peine un apprenti et ne connaissait pas les procédés les plus élémentaires du modelé. Comment expliquer ces disparates? C'est que probablement on a.
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tant bien que mal, transporté sur la pierre des figures empruntées à des vases grecs. On avait ainsi un modèle tout tracé dont on imitait les contours; mais, faute de science technique, on le sculptait mal. Sur un bas-relief de Pérouse la servilité du copiste se trahit par une amusante maladresse. Le sujet est une scène de bataille. Le cadre du bas-relief notant pas assez grand pour contenir tous les personnages de Toriginal, il se trouve qu^à côté de deux guerriers combattant on a laissé un bout de jambe égarée, reste d'un troisième guerrier pour lequel on n'avait pas de place.
La sculpture en bronze des Etrusques paraît avoir été supérieure à leur sculpture en pierre. Leur habileté à manier le métal a souvent été célébrée dans l'antiquité. Aujourd'hui nous n'en pouvons plus guère juger que par les petits bronzes, les objets de toilette et les ustensiles. Les spécimens de statues sont très peu nombreux. On signale souvent la Louve du Capitole, la Minerve et la Chimère d'Arezzo, le Mars de Todi, l'Orateur du musée de Florence, l'Enfant à l'oiseau du Vatican (fig. 27). Mais n'y a-t-il pas dans le nombre quelques œuvres dues à une main grecque ? On a reconnu avec raison dans la Louve un bronze hellénique de la fin du vr siècle ou du commencement du v^ La Minerve et la Chimère pourraient bien être rapportées à l'art grec du m*' siècle. En tout cas, la plupart de ces statues sont d'un temps où l'art étrusque est tout à fait hellénisé.
Si les sculpteurs étrusques ont plus ou moins travaillé la pierre et le bronze, la matière qu'ils ont toujours préférée, celle dans laquelle ils ont le mieux mon-
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tré leur savoir-faire, celle où se voient le mieux leurs
(Bronze du Vatican.)
qualités et leurs défauts, c^est Pargile. Ils y étaient n
turellement amenés par les traditions industrielles de ritalie, où Targile est partout, et qui depuis une haute antiquité employait Fargile à toutes sortes d^ouvrages. Les auteurs anciens parlent souvent des statues en terre cuite fabriquées chez les Etrusques. L^usage était d^en décorer les façades des temples. Lorsque les Tarquins construisirent un sanctuaire à Jupiter sur le Gapitole, ils appelèrent des artistes étrusques qui firent en terre cuite plusieurs statues et des quadriges pour le fronton, ainsi qu^une image du dieu pour le sanctuaire luimême.
Cette céramique monumentale a disparu. Les temples de bois ont été renversés ou brûlés, entraînant dans leur ruine leur fragile décoration. Les débris de cette décoration se retrouveront peut-être un jour. Le musée Grégorien du Vatican possède quelques fragments de statues en terre cuite, de grandeur naturelle ou à peu près, qui semblent avoir appartenu à un fronton : la moitié antérieure du corps est seule modelée et se détache en saillie sur un fond plat dont les rebords sont percés de trous, ce qui indique qu'on le fixait par des chevilles contre une paroi de bois. Qui sait si d'autres musées ne conservent pas quelques morceaux analogues, dédaignés, parce qu'ils ont paru insignifiants et oubliés dans un coin^?
De la sculpture céramique des Etrusques il ne nous
I. Le musée archéologique de Florence a tout récemment acquis plusieurs fragments de statues en terre cuite provenant des frontons d'un temple étrusque de Luni. Ces fragments découverts en 1842 étaient restés inaperçus jusqu'à ce jour. Voir Milani, / frontoni di un tempîo tuscanico scoperti in Luni [Museo italiano di antichità classica, 1884, i'"'^ livraison).
reste guère que les couvercles des sarcophages en terre cuite, représentant des personnages à demi couchés sur un lit. Il y en a des centaines. J'en citerai deux, choisis parmi les plus intéressants, et qui sont de style et d'époque différents. Le premier se rattache à Part archaïque, et l'on peut le considérer comme à peu près contemporain des frontons du temple capitolin; les figures sont peintes de cette même couleur rouge, de ce minium dont les anciens nous disent qu'on badigeonnait de temps à autre la statue de Jupiter au Capitole pour en rafraîchir l'éclat (fig. 28). Le second appartient à la belle période de l'art étrusque hellénisé, et sa coloration rappelle celle des terres cuites grecques du IV*' siècle (fig. 29).
On remarquera l'exactitude avec laquelle sont reproduits les moindres détails de l'ajustement, de la coiffure et de la parure, en un mot tout ce que nous appellerions les accessoires. Les coussins du lit, avec leurs passementeries et leurs franges, sont d'une vérité surprenante. Certains plis d'étoffe sont si moelleux qu'ils donnent l'illusion de l'étoffe même. On distingue à leur épaisseur les différents tissus dont se compose le costume. La toilette de la chevelure est parfaite. L'ouvrier n'a rien oublié, ni le capuchon à dessins, ni les sandales à la poulaine avec leurs courroies, ni la ceinture brodée qui se noue sur la poitrine et dont les bouts tombent négligemment, ni les broches, ni le collier à pendeloques, ni les boucles d'oreilles, ni la couronne de fleurs, ni les bracelets au-dessus du poignet et du coude, ni les bagues qui surchargent la main et envahissent toutes les phalanges, ni le miroir bordé d'un
ARCHÉOI..
double filet de perles. Et non seulement tous ces accessoires sont modelés avec une précision minutieuse, mais encore ils ont chacun leur couleur caractéristique. Il est impossible de s'y tromper.
Il y a là quelque chose qui n'est point particulier à la sculpture céramique des Etrusques et que toutes leurs statues, quelles qu'elles soient, nous présentent : c'est la recherche de la vérité individuelle. Ils n'ont qu'un dessein : ils veulent qu'on reconnaisse sûrement la personne dont ils font l'image et n'omettent aucun des traits auxquels on pourra la reconnaître. Ils lui donnent ses vêtements et ses bijoux, mais s'ingénient sur- - tout à reproduire les détails de sa physionomie. Les têtes sont toujours modelées avec un très grand soin, et l'expression en est souvent vivante. En revanche, tout ce qui ne contribue pas directement au portrait est négligé. Le buste, par exemple, et les jambes sont traités tant bien que mal, sans le moindre souci de la vérité anatomique, laquelle, étant la même pour tous les hommes, n'est d'aucun intérêt pour la ressemblance. La plupart des figures couchées sur les sarcophages sont ridiculement disproportionnées et plus ou moins déhanchées. Le buste se dresse comme du fond d'un coffre et se joint on ne sait trop comment aux jambes, qui s'étalent comme deux bâtons sur les coussins du lit funéraire ou bien qui semblent avoir été écourtées faute de place.
On voit par ce qui précède que si la sculpture étrusque a certaines qualités d'exactitude, elle se réduit, comme art, à peu de chose. Sa valeur est surtout archéologique en ce sens qu'elle nous met sous les yeux les mœurs et
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les croyances de PEtrurie, A ce point de vue, les médiocres bas-reliefs qui garnissent les flancs des sarcophages méritent quelque attention
Plusieurs de leurs sujets sont empruntés à la vie de tous les jours et montrent soit quelque trait de la carrière publique du défunt, soit quelque circonstance de sa vie domestique. Un magistrat s^avance précédé • de ses licteurs et accompagné d'esclaves qui portent sa chaise curule et ses tablettes. Un autre est assis et juge. Un troisième descend de son tribunal, et autour de lui se presse la famille du condamné. Ici c'est une procession triomphale; là c'est un sacrifice. Un sarcophage de Vulci présente comme l'histoire d'un heureux ménage. Sur un des bas-reliefs on voit les deux époux se donner la main, et chacun d'eux est accompagné des esclaves qui portent le coffret, le parasol, l'éventail de la femme , le bâton d'augure, le siège d'apparat, la trompette du mari : c'est la cérémonie du mariage. Sur un second bas-relief, le mari s'apprête à monter dans un char de triomphe. Le dernier nous montre le mari et la .femme assis, à l'abri d'un parasol, sur un chariot traîné par deux mules, et la présence d'une Furie indique que la route qu'ils suivent est celle de l'autre monde. La mort ne les a pas séparés. Ils ont accompli ensemble le dernier voyage et reposent dans le même tombeau.
Plusieurs de ces bas-reliefs funéraires rappellent les différents spectacles qui accompagnaient d'ordinaire les funérailles solennelles, par exemple des scènes de chasse,
I. Voir Brunn, I rilievi délie urne etritsche, t. \^^, ciclo troico Rome, 1870.
des courses de chevaux ou de chars, des combats de, gladiateurs, des processions. On y retrouve aussi le banquet avec ses libertés, ses ivresses, son luxe et tout son personnel d'esclaves, de musiciens, de danseurs. Le sarcophage lui-même a Pair d'un lit de festin sur lequel le
(Vulci.)
défunt est couché, une patère ou un vase à la main, et souvent dans la même chambre funéraire les sarcophages d'une même famille sont disposés en triclinium, c'est-à-dire en fer achevai, comme l'étaient les convives autour de la table.
Les sujets que préfèrent les sculpteurs d'urnes et de sarcophages sont ceux qui expriment d'une manière
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plus OU moins détournée l'amertume de la mort, le déchirement de la séparation, le coup soudain qui frappe les hommes au milieu de leurs affections et de leurs joies, la force mystérieuse qui les arrache de la vie pour les porter dans un monde inconnu. Tantôt nous assistons à Pagonie d^n moribond, autour duquel se tient une famille éplorée. Tantôt ce sont les adieux, la suprême étreinte de deux époux, de deux amis, d'un père et d'un enfant. Le cheval de la mort qui doit emporter le défunt vers les demeures souterraines est là debout, prêt à partir. Il part, et la séparation est accomplie. Le mort voyage seul vers les enfers, soit sur le cheval, soit sur la croupe d'un monstre marin, soit traîné dans un char. Et toujours, dans un coin du tableau, pour en préciser le sens douloureux, un ou plusieurs génies du monde infernal, des Charons grimaçants, hideux, brandissant leur maillet; des Furies ailées, armées de torches et de serpents. Tous ces démons avides d'exécuter leur cruelle besogne, impatients de couper court aux effusions de la tendresse et du désespoir^ se penchent au chevet des mourants, ou brusquent par leurs menaces les derniers embrassements, ou, pour atteindre plus sûrement les chemins d'où l'on ne revient pas, conduisent eux-mêmes par la bride le cheval qui porte leur proie.
Il serait long de passer en revue les différents thèmes funéraires. Les plus populaires étaient ceux qui exprimaient l'idée de la mort au moyen d'une image mythologique ou légendaire. On peut citer l'enlèvement d'Hélène, le sacrifice d'Iphigénie, l'assassinat de Clytemnestre, le combat des Grecs et des Amazones, la prise de Troie, la mort de Polyxène, les aventures
d'Ulysse chez Circé, chez Polyphème, dans les parages des Sirènes; le meurtre de Laïus, les divers épisodes de la triste histoire d'Œdipe, le duel d'Étéocle et de Polynice, la mort d'Œnomaus, le rapt de Proserpine. Toutes les épopées grecques, les petites comme les grandes, ont été mises à contribution. L'épisode choisi
FIG. 31. ÉtÉOCLE et polynice.
(Urne du musée de Florence.)
a toujours un caractère tragique soit par le spectacle sanglant qu'il offre, soit par les souvenirs et les appréhensions qu'il éveille. Quand le sang coule, l'allusion funéraire est évidente. Mais ailleurs, pour être voilée, elle n'en est pas moins intelligible, et lorsque, par exemple, on voit Ulysse attaché au mât de son vaisseau, on pense tout de suite au fatal pouvoir des Sirènes, Du reste, pour être plus clair, l'ouvrier
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mêle souvent aux héros de la légende hellénique des Charons ou des Furies étrusques. L^affreux démon est là pour avertir que Pun des personnages du tableau ou meurt ou doit mourir.