I. LES TERRAMARES
G. DE MoRTiLLET : Ics Tevramarcs du Reggianais dans la Revue archéologique, i865, t. XI, p. 3o2 et suiv.; le Signe de la croix avant le christianisme. Paris, 1866. — W. Helbig -.Die Italiker in der Poebene. Leipzig, 1879. (Voir dans cet ouvrage, p. 7-9^ la bibliographie des terramares.)
Le mot terramare est un terme populaire en Italie, pour désigner certains amas de terre grasse mêlée d^ossements, de tessons, de charbons, de détritus organiques, qu^on rencontre souvent dans le bassin du Pô, surtout dans le territoire des anciens duchés de Parme et de Modène. Ces dépôts furent longtemps exploités par les paysans, comme des marnières, d^où ils tiraient un excellent engrais, jusqu^au jour où Ton y reconnut des restes d^habitations humaines et remplacement de stations préhistoriques. Des fouilles ont permis depuis de reconstituer en partie Paspect de ces villages primitifs.
La plupart étaient situés dans le voisinage des cours d"'eau, sur un sol sinon marécageux, du moins sujet à de fréquentes inondations, comme le sont encore les plaines de la basse Lombardie. Aussi étaient-ils établis sur pilotis. Un remblai, muni de palissades, les entourait de tous côtés, servant à la fois de digue et de rempart. A l'intérieur de cette enceinte, des pieux verticaux, dont les restes se voient encore, étaient plantés en files parallèles. Des traverses horizontales les reliaient entre eux et portaient un plancher recouvert d'un sol en terre
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battue. Sur cet échafaudage s'élevaient les huttes, lesquelles étaient de forme conique et faites d'argile et de menues branches clayonnées. Les habitants vivaient ainsi sur des terrasses, avec un fossé toujours ouvert sous leurs pieds, dans lequel ils jetaient pêle-mêle leurs instruments brisés, les restes de leurs repas, tous les rebuts de leur ménage. Quand l'accumulation des détritus avait rempli le fossé, on exhaussait le remblai et l'on plantait de nouveaux pieux pour surélever le niveau des terrasses : à certains endroits l'opération paraît avoir été pratiquée au moins trois fois.
Les ossements d'animaux domestiques et sauvages, les fragments d'ustensiles, les armes, les poteries, les débris de toute espèce qu'on ramasse dans les terramares nous laissent entrevoir le caractère des populations qui occupaient ces villages. Malgré leurs mœurs en apparence lacustres, elles ne péchaient pas : quel poisson eût pu vivre dans leurs fossés bourbeux? C'étaient des chasseurs et des bergers. Dans les forêts qui couvraient alors la haute Italie et d'où ils tiraient leurs bois de pilotis, ils trouvaient un gibier abondant, surtout des cerfs et des sangliers. Les prairies, au bord des rivières, leur offraient des pâturages pour l'élève du bétail. Ils avaient des bœufs, des moutons, des chèvres et beaucoup de porcs; le porc était déjà ce qu'il est aujourd'hui dans les fermes italiennes, l'animal domestique par excellence. Ils cultivaient en outre quelques champs de blé, d'orge et de lin.
Leur capital industriel était pauvre. Il comportait d'abord des armes et instruments de pierre, mais c'était le reste d'une civilisation antérieure qui commençait à
disparaître devant les progrès de la métallurgie. Il comportait ensuite des armes et des instruments de bronze : c'étaient les plus nombreux. Le bronze était le seul métal que connussent encore les populations des terramares et elles le travaillaient fort mal. Elles ne savaient que le couler dans des moules de pierre, dont plusieurs ont été retrouvés et qui sont tous plus ou moins informes. Elles fabriquaient ainsi des faux^ des poignards, des marteaux, des pointes de lance, des poinçons et des couteaux-haches.
La poterie des térramares est encore assez grossière. La plupart des vases sont d'une argile brunâtre, mal pétrie, façonnée à la main, qui n'a jamais été mise au four, dont la surface extérieure seule a été exposée à la flamme d'un foyer, et qui, par conséquent, est très inégalement cuite et très peu résistante. Quelques vases sont d'un grain un peu plus fin, mais d'une fabrication encore élémentaire. Beaucoup n'ont pas d'anses et se portaient à l'aide d'une corde enroulée autour du vase' et que quelques petites saillies en forme de bouton empêchaient de glisser. Parfois l'anse est un simple trou pour passer la corde. Le type le plus curieux et dont il reste le plus d'exemples est celui de l'anse en demi-lune : on le retrouve partout où les hommes des térramares ont séjourné. Quant à l'ornementation de toutes ces poteries, elle se borne à quelques dessins géométriques tracés avec un instrument plus ou moins pointu sur la pâte encore fraîche : ce sont surtout des croix formées par un ensemble de lignes et de points.
Les stations sur pilotis ne se rencontrent que dans une zone déterminée de la région du Pô. Mais la
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civilisation que leurs débris nous font connaître était beaucoup plus étendue. On en a retrouvé les traces dans d'autres parties de Pltalie, et bien loin du Pô, notamment dans le Latium. A quelques lieues de Rome, sur les territoires d'Albano, de Marino et de Grotta Ferrata, dans le massif montagneux qui constituait autrefois le volcan du Latium, on a découvert et fouillé la nécropole d'Albe la Longue, dont les plus vieilles sépultures contenaient des poteries en tout semblables à celles des terramares et surtout remarquables par les anses en croissant. Dans le nombre se trouvent plusieurs urnes cinéraires en forme de cabane conique , imitant le clayonnage des huttes qui servaient alors d'habitations (fig. i) : c'est la première et la plus naïve expression d'une croyance très ancienne et qui persistera pendant toute la durée du monde antique, à savoir que tout ne finit pas pour l'homme avec la mort, que le corps, même réduit en cendres, continue sous la terre une ombre d'existence, que la tombe est une demeure, et qu'il faut lui donner l'aspect d'une maison.