I. ÉCOLE DE PERGAME
L'école de Pergame n'a pas de vieilles traditions; elle n'est, à vrai dire, que la réunion des artistes qui travaillent pour les rois pergaméniens de la famille des Attalides : Isigonos, Phyromakhos, Stratonicos, Antigonos, et Nikératos, auteur d'un monument votif consacré à Délos en l'honneur du prince Philétairos. Les artistes de Pergame traitent surtout avec prédilection des sujets empruntés aux victoires des princes de Pergame, Attale II, Eumènes, Philétairos, sur les Galates, peuplade gauloise établie en Asie Mineure, qui inquiétait la Mysie par de fréquentes incursions. Tel était le motif principal d'un monument offert par Attale aux Athéniens, et qui était situé au S.-E. de l'Acropole, au-dessus du théâtre de Dionysos. Les sculptures qui le décoraient représentaient la Gigantomachie, le combat
I. Décret d'Aptéra offrant à Attale, roi de Pergame, une « statue à pied ou à cheval, à son choix. » Bull, de Çorr. hell., 1879, p. 425.
des Athéniens contre les Amazones, la bataille de Marathon, et la défaite des Galates en Mysie. D'après Brunn, ces quatre groupes , composés d'environ cinquante figures, étages régulièrement sur une base formée de plusieurs plans, n'étaient que les copies de sculptures existant à Pergame. Ils furent apportés à Rome, et les fragments en sont dispersés dans nos musées, à Venise, à Naples, au Vatican, et à Paris ^ Les uns représentent des Gaulois tombés, percés de coups ; d'autres, des Amazones, des Asiatiques en costume national se défendant et combattant. Les caractères de la facture témoignât que ces groupes étaient une reproduction, à une échelle moins grande, d'œuvres originales; ils étaient dus néanmoins à des artistes pergaméniens.
Deux marbres, de proportions plus grandes, appartiennent certainement au même ordre de sujets, et Brunn n'hésife pas à les considérer comme des originaux. L'un, conservé au Capitole, a été longtemps désigné sous le nom de Gladiateur mourant; mais le collier qui entoure le cou du personnage blessé et affaissé sur lui-même, ses longs cheveux, sa moustache, le type même du visage indiquent clairement que c'est un Gaulois. Le groupe de la villa Ludovisi, faussement appelé Arria et Pœtus, montre également un Gaulois se perçant la gorge, après avoir donné la mort à sa femme.
Jusqu'à ces dernières années, ces marbres représentaient seuls l'école de Pergame. Les fouilles faites depuis 1878 par M. Humann à Bergama, sur l'emplacement de l'ancienne acropole de Pergame, nous ont rendu une
I. M. Benndorf a reconnu qu'une statue du musée d'Aix doit être rattachée au groupe des Attalides.
riche série d'oeuvres originales, qui renouvellent cette partie de Phistoire de Part grec : ce sont les sculptures qui décoraient l'autel gigantesque consacré à Zeus et à Athéna par le roi Eumènes II (197-159 av. J.-C.)*.
L'autel était porté sur un immense soubassement quadrangulaire; un escalier, conduisant à la plateforme, entamait profondément une des faces du soubassement, sur le haut duquel courait une colonnade ionique doublée d'un mur. L'autel était ainsi entouré de trois côtés par une enceinte à ciel ouvert, formant comme une vaste salle. Outre les statues posées sur la colonnade, deux frises composaient la décoration sculpturale; l'une se développait le long du mur de la colonnade, près de l'autel ; l'autre, toute extérieure, décorait le soubassement.
La première, qui est la plus petite, représentait le mythe de Téléphos, héros national pour les Pergaméniens. En l'état actuel des marbres, il est difficile de reconstituer l'ensemble de la compositions et même d'éclaircir le sens de toutes les scènes figurées. On reconnaît cependant avec assez de certitude quelques épisodes de l'histoire de Téléphos : ainsi la scène où des ouvriers préparent l'esquif destiné à Auge, la mère du héros ; celle où Téléphos enfant est allaité par une béte fauve en présence de son père, Héraklès ; enfin Téléphos avec le petit Oreste, devant l'autel domestique d'Agamemnon.
1 . Voir : Die Ergebnisse der Ausgrabungen :[u Pergamon, par A. Conze, C. Humann, R. Bohn, etc. Berlin, 1880.
2. M. Conze dirige la restauration des marbres de Pergame, qui sont conserves au musée de Berlin.
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Le sujet de la grande frise, qui mesure 2'",3o de hauteur, est la Gigantomachie; cette vaste composition se déroulait autour du soubassement de Tautel, et suivait même les faces de la large tranchée ouverte pour la construction de TesCalier : les plaques de marbre
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diminuaient de hauteur à mesure que s'élevaient les degrés; ainsi la figure 64 montre clairement sur une de ces plaques les morsures des marches. La scène est d'un effet grandiose : les dieux de TOlympe luttent contre les Géants, dont les uns sontanguipèdes, tandis que les plus jeunes ont la forme humaine; combat acharné où les draperies volent, où les corps s'enlacent
et OÙ les serpents qui terminent les cuisses des Géants se tordent et s'enroulent, mordant avec une fureur impuissante les boucliers des dieux.
Deux morceaux surtout sont d'un art admirable : ils montrent Zeus e^ Athéna aux prises avec les Ge'ants. Zeus, le torse nu, s'avançant fièrement, vient de frapper du foudre un de ses adversaires ; son aigle combat à côté de lui, et un Géant, raidissant son bras recouvert d'une peau d'animal, menace le maître des dieux. D'un autre côté, Athéna a saisi par les cheveux un Géant ailé et l'entraîne dans son mouvement de marche rapide, tandis qu'une Victoire vole dans le champ du bas-relief.
Ces sculptures sont-elles l'œuvre d'Isigonos, comme on pourrait le supposer d'après un fragment. d'inscription trouvé dans les fouilles ? Quel qu'en soit l'auteur, elles révèlent un style tout nouveau dans l'histoire de la plastique grecque : art violent, fougueux, servi par une merveilleuse habileté d'exécution. Rien n'est plus éloigné de l'art recueilli du v« siècle ou de la grâce sensuelle du iv^; il y a là un sentiment presque moderne, un effort pour trouver du nouveau sans suivre aucune école. L'art de Pergame est savant, mais personnel; et la richesse d'inspiration du génie grec se retrouve toute entière dans cette composition si variée et si puissante.