‹ Manuel d'archéologie religieuse, civile et militaireChapitre 12 sur 23 · FLAMBOYAIT · texte numérisé non relu

FLAMBOYAIT

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xrticlk 4. — Du style ogival à lancettes.

(Depuis 1160 environ jusqu'à 1300.)

Arrive le treizième siècle , avec son génie créateur, qui s'était déjà signalé au douzième , et son esprit éminemment religieux , qui montre toute sa sublimité dans ces monuments si nombreux , si hardis , si riches de dessin , qui s'élevèrent comme simultanément à cette époque d'abondantes bénédictions , et avec une activité que rien ne semblait pouvoir arrêter. C'est, en effet, à celte époque mémorable que le style ogival triompha entièrement du style roman , et créa ces belles et immenses cathédrales dont la majesté saisit le cœur d'un saint respect et élève l'âme jusqu'à Dieu , au premier pas que l'on fait dans leur enceinte. Cependant on ne peut nier que l'architecture romane ait régné longtemps encore concurremment avec le nouveau style , et même , dans quelques endroits , jusque dans les premières années du treizième siècle. Dans l'église de Saint-Quiriace de Provins (Seine-et-Marne) , par exemple , commencée en 1170 , le plein cintre est mêlé à l'ogive. Ce que je dirai donc du nouveau style , en s'appliquant principalement aux monuments du treizième siècle, conviendra aussi à une partie de ceux du douzième : les caractères généraux sont les mêmes; pourtant il y a quelques différences entre les monuments v du commencement et ceux de la On de cette période d'un siècle et demi. Ce n'est guère qu'au milieu du treizième siècle que l'architecture perdit

entièrement l'empreinte de l'ancien style , pour acquérir la légèreté , l'élégance et l'heureux ensemble des proportions qui donnent à l'architecture ogivale de cette époque tant de supériorité sur le style des siècles suivants. On trouve néanmoins des monuments des premières années du treizième siècle , qui sont pleins de noblesse , de légèreté et de grâce. Je citerai , parmi les petites églises , celle de Doue , qui est peu spacieuse , mais dont le chœur, construction de cette époque , réunit une noble simplicité à la grâce et à la hardiesse ; et plus avantageusement encore celle de Moret, pour le transept et les nefs, celles de Voulton, de Rampillon , Ville-Neuve-le-Comte, la Chapelle-sous-Crécy , etc. Parmi les cathédrales , il ne faut pas oublier celles de Paris , de Reims , de Chartres , de Rouen , d'Amiens , de Clermont-Ferrand , de Meaux , en partie ; de Bourges , de Beauvais ; Notre-Dame de Mantes , l'église abbatiale de Saint-Denis , la Sainte- Chapelle de Paris;

Les cathédrales d'Alby,

De Dijon ,

De Sens;

L'abside avec ses chapelles et le chœur de Troyes et de Tours;

Une partie de la nef de Toulouse;

Le portail et les principales parties de la nef de Strasbourg ;

Les parties supérieures de la cathédrale de Soissons ;

Les parties inférieures de la nef de Poitiers ;

L'abside de Quimper;

Le sanctuaire de Saint-Dié ;

La partie inférieure de la nef de Metz ;

L'abside et le chœur du Mans;

Les fenêtres supérieures du chœur de Lyon ;

La tour et la flèche de Fréjus ;

La nef de Nevers ;

L'abside d'Orléans;

L'abside et le chœur de Clermont ;

Le chœur, l'abside et le transept de Coutances ;

Une partie de la nef et du chœur de Châlons;

Le chœur et l'abside de Bayeux.

Forme des églises. Au treizième siècle , les nefs deviennent plus vastes , prennent une étendue inconnue jusqu'alors, les nefs collatérales, dans les grandes églises , se prolongent généralement autour du sanctuaire , où elles se doublent quelquefois , comme à Notre-Dame de Paris , et sont toujours garnies de chapelles , mais dans cette partie seulement. (Voir fig. 9, pl. III, le plan de la cathédrale de Meaux.) Quelquefois celle qui se trouvait placée au chevet reçut plus d'extension , et fut consacrée à la sainte Vierge (pl. III, fig. 40). Dans quelques églises on lui donna tant d'étendue qu'elle parut moins une chapelle qu'une église jointe à une autre; mais c'est au quatorzième siècle que cet usage a été plus général. Ce fut toujours aussi la mieux décorée ; on ne croyait alors pouvoir trop honorer celle qui , après Dieu , mérite toute notre confiance.

On trouve encore au treizième siècle des églises

sans abside , terminées par une muraille plate percée de deux ou trois fenêtres , et quelquefois plus : souvent il n'y a pas de nefs collatérales , et cellesci , lorsqu'elles existent , se terminent elles-mêmes par un ïnur droit , des deux côtés du sanctuaire. Ces églises sont assez communes dans les campagnes.

Enfin , un autre caractère du treizième siècle, et qui se rencontre rarement après , ce sont les absides à pans coupés , qui sont assez communes dans celuici j on en rencontre cependant plus lard , au seizième siècle , comme à Fontenay (Seine-et-Marne).

Appareils. Les petits appareils sont tout à fait abandonnés, pour faire place à des pièces beaucoup plus grandes.

Arcs-boutants ei contre-forts. L'architecture gothique eut besoin d'appuis plus efficaces que celle des siècles précédents , pour comprimer les voûtes élancées de ses nefs principales et de ses chœurs. Aussi se perfectionna alors un moyen ingénieux de consolider le sommet des édifices , peu employé auparavant , c'est l'emploi de ces arcs-boutants , qui s'appuient d'un côté sur les contre-forts des nefs collatérales, et qui vont de l'autre soutenir les murs du grand comble (pl. VIII, fig. û). Quelquefois encore ces arcs-boutants primitifs sont pleins ou percés seulement , soit d'un œil-de*bo?uf , pour en allégir la masse, soit d'une baie de communication (lig. 3). Mais bientôt la saillie toujours croissante des portions principales de l'édifice , et la forme en ogive de leurs voûtes obligent d'en étendre

les soutènements , <|iielquefois doubles , bien au delà de tout ce qui les entoure. Aussi est-ce à la fin du douzième siècle , et surtout dans le treizième , que les arcs-boutants deviennent des arcades aériennes qui , se multipliant avec une hardiesse remplie de grâce autour des nefs et des absides , viennent butter sur les contre-forts qui séparent les fenêtres les unes des autres , et neutralisent la poussée des voûtes, dont les arceaux se réunissent sur les mêmes massifs (tig. 4). Dans certaines églises fort élevées, on voit jusqu'à trois arcs aériens ainsi projetés les uns au-dessus des autres.

Les contre-forts ont la forme de piliers carrés, souvent très-considérables vers la base, diminuant progressivement dans leur hauteur, qui est divisée en plusieurs étages par des retraits ornés de corniches , et quelquefois d'imbrications figurées. Ils s'élèvent comme des tours au-dessus des toits des ailes; souvent ils sont couronnés par de légers clochetons carrés ou octogones (pl. VIII, fig. 5 et 7), quelquefois à jour ; d'édicules avec ou sans statues; d'un fronton aigu, orné de crosses ou d'autres expansions végétales , ou d'un toit à double égout (pl. VIII, fig. 5 et 6). Sous ces frontons pyramidaux on ménagea parfois des niches garnies de colonnes , dans lesquelles on plaça des statues (pl. VIII , fig. 7).

Colonnes et pilastres. Les colonnes prennent dans ce siècle encore plus d'élancement et d'élégance. C'est leur forme ainsi que leur disposition qui fait le plus d'effet dans nos monuments , et qui frappe

d'abord la vue et l'imagination. Leur longueur est proportionnée à la hauteur des édifices; il n'y a aussi aucune règle fixe sur leur diamètre. Elles sont ordinairement groupées en faisceaux , et recouvrent les pilastres (pl. VI, fig. 23) ; quelquefois elles sont isolées et placées à distances égales , pour l'ornement des murs dont elles sont détachées , allant recevoir sur leurs chapiteaux les arceaux des voûtes. Quelle que soit leur position , elles se détachent toujours de manière à laisser voir les trois quarts du cylindre (pl. V, fig. 24 et 25), quelquefois elles sont entièrement détachées du mur ou du pilier. Les . fûts des colonnes sont fréquemment divisés en parties égales par des anneaux (pl. VI, fig. 23).

Dans les grandes nefs , les arceaux des voûtes viennent quelquefois reposer sur des colonnes cylindriques d'un seul jet (pl. VI, fig. 22 et 23), ou en faisceaux ; mais , le plus souvent , plusieurs ordres de colonnes sont superposés les uns aux autres , sans entablement intermédiaire, la base des colonnes d'un étage reposant immédiatement sur les chapiteaux des colonnes inférieures (pl. VII, fig. 2 biset 3); dans beaucoup d'églises , ce sont de grosses colonnes cylindriques qui forment le premier ordre (pl. VII, fig. irf.), et des colonnes groupées forment le second et le troisième.

Le sanctuaire de la cathédrale de Meaux , regardé comme un chef-d'œuvre de hardiesse , de légèreté et d'élégance , et qui date de la fin du treizième siècle , ou au plus tard du commencement du quatorzième, a quelque chose de très-remarquable,

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qui ne se trouve nulle part ailleurs. « Il est cora- » posé de sept travées , formées par les deux der- » niers piliers du chœur et six magnifiques colonnes » cylindriques d'environ 40 pieds de haut , à cha- » piteaux ornés de feuilles roulées en volutes , et » cantonnées d'une grosse moulure un peu angu- » leuSe , qui s'élève d'un seul jet du sol du sanc- » tuaire à la naissance des voûtes. L'intervalle » entre ces colonnes , plus grand que dans aucune » autre cathédrale , forme de belles ogives , qui » s'élèvent à la hauteur des arcades supérieures » du chœur, et contribue beaucoup à donner de la » grâce et de la légèreté au sanctuaire de cette » église (1). »

Chapiteaux. Les chapiteaux de la dernière moitié du douzième et du commencement du treizième siècle se font remarquer par leur extrême élégance. On rencontre encore, mais rarement, l'imitation de la forme corinthienne; mais c'est alors que commence à s'y introduire l'imitation des feuilles indigènes et des fleurs de toutes espèces. Les premières feuilles en date sont souvent digitées, palmées ou ternées; on rencontre surtout celle de lierre, de vigne vierge, de vigne cultivée, de quinte-feuille (pl. VI, fig. 39), de nénuphar, de bouton d'or, de chêne, de fraisier, de persil , de roseau. Les feuilles sont plaquées sur le chapiteau , et souvent n'y semblent que piquées et comme attachées seulement par l'extrémité de leur pédicule, ce qui se rencontre

(1) Notice sur la cathédrale deMeaux, par monseigneur Auguste Allou.

aussi très-fréquemment au quatorzième siècle. Sur un grand nombre, on remarque de longues feuilles galbées , dont les extrémités sont recourbées en volutes (Gg. 40 ; d'autres sont garnies de crochets, terminées aussi en volutes ou par un fleuron (pl. V, fig. 21 et 22). Un chapiteau très-gracieux, qui se rencontre souvent dans le midi de la France, consiste en une longue feuille repliée à plusieurs reprises en boule sur elle-même.

Parmi les fleurs, je citerai la rose , employée avec prédilection dans les églises placées sous l'invocation de la Vierge; parmi les fruits, les raisins et la pomme de pin ; parmi les objets empruntés à la toilette, les perles et les godrons; mais ces deux derniers objets indiquent plutôt le commencement du douzième siècle et la fin du onzième.

Le chapiteau de petite dimension conserve ordinairement ses quatre cornes très-visibles jusqu'à la fin du treizième siècle. Il n'en fut pas toujours de même pour le chapiieau d'un grand volume : car, dans le courant de ce siècle , il y eut déjà un déclin sensible dans la décoration de la corbeille , le plus souvent cylindrique et hérissée de ces développements végétaux en crosse , auxquels on a souvent donné le nom de crochets, et figurés par les n 0i 21 , 22 de la pl. 5.

On rencontre encore au douzième siècle, mais surtout au treizième, des chapiteaux où l'ornementation de sculpture, quelquefois la plus délicate, a été recouverte de plâtre pour faire place à des peintures; on avait sans doute pour but de remplacer

l'ancien style de sculpture par l'imitation du nouveau.

Les bases ressemblent presque toutes à celles représentées pl. VI, fig. 27 et 28;*celles des grosses colonnes, aux fig. 29, 34, 35 et 36. On en voit quelquefois de forme octogone et richement décorées sur chaque face (fig. 30); quelquefois elles sont surmontées de statues qui sont adossées aux colonnes. Souvent des feuilles galbées et recourbées en volutes semblent sortir de dessous la base de la colonne, et ornent les angles du socle carré qui la supporte : ceci se remarque dès le douzième siècle (Champeaux, etc.).

Arcades. Les grandes arcades reposent sur des colonnes ou des pilastres garnis de colonnettes ; à l'intérieur, elles ne reçoivent pas d'ornements en bas-relief, mais seulement des tores séparés par des gorges et des filets (arcades inférieures de la cathédrale de Meaux , fin du douzième siècle. Voyez aussi la pl. VII). Leurs ogives forment quelquefois un triangle parfait de leur sommet à leurs impostes (pl.V, fig. 26) ; d'autres fois elle sont surélevées et légèrement rétrécies près des impostes, ce qui leur donne beaucoup de hardiesse et de grâce , en les faisant paraître beaucoup plus élevées qu'elles ne le sont en effet (pl. V, fig. 27 et 28).

Voûtes. C'est surtout à cette époque, la plus belle du style ogival, que les architectes déployèrent la plus grande hardiesse, réunie à la plus grande élégance dans la construction des voûtes. Elles sont formées de voûtes partielles ogivales; les arêtes

formées par la réunion de leurs bases reposent sur des arceaux croisés comme ceux des voûtes à plein cintre des siècles précédents (pl. V, fig. 30); quelques-uns sont parallèles entre eux, et traversent les nefs en ligne droite, tout en formant l'ogive (pl. V, fig. 30, point a) ; on appelle ceux-ci arcsdoubleaux. Tous viennent se reposer sur les piliers ou sur les colonnes qui séparent les fenêtres; quelquefois au treizième siècle et môme au quatorzième, mais surtout au douzième, ils repo- • sent seulement sur des consoles représentant des figures grimaçantes ou d'antres également grotesques. Les arcs-doubleaux et les arceaux sont quelquefois plats et sans moulures , ou à pans cou- pés; mais presque toujours ils offrent un tore, ou deux tores parallèles et séparés par une petite bande carrée (pl. V, fig. 31 et 32). Les points où se croisent les arceaux s'appellent clefs , et sont ornés de fleurons d'espèces très-variées , et quelquefois , mais rarement , de violettes ou de fleurs crucifèr.es disposées en guirlande. On remarque, dès le douzième siècle , une très-grande variété dans les dessins qui ornent les clefs des voûtes. Ces voûtes, presque toujours construites en petites pierres mêlées à beaucoup de mortier, et rarement en pierres de taille, réunissent la plus grande grâce à une solidité surprenante (1). C'est le véritable triomphe

(1) Les voûtes de Téglise de Larchant (Seine-et-Marne) sont construites en pierres de taille de 10 à 15 centimètres d'épaisseur, sur le double de largeur, avec une parfaite symétrie, et cependant elles sont du douzième siècle.

de l'architecture du treizième siècle. On en voit qui n'ont que 15 à 18 centimètres d'épaisseur, jetées d'un mur à l'autre à plus de 40 mètres d'élévation , d'une hardiesse admirable et d'une solidité si surprenante , que quelques-unes ont résisté pendant de longues années aux intempéries destructives des saisons , auxquelles elles étaient exposées,

Portes. Dès le douzième siècle et au treizième on ne voit plus les portes latérales des grandes églises pratiquées dans les murs de la nef et du chœur, mais constamment à l'extrémité des bras du transept (pl. III , fig. 9).

Les façades sont habituellement percées de trois portes , correspondant à la nef du milieu , et à deux nefs latérales; toutes, tant les portes latérales que celles des façades , sont ordinairement ornées avec magnificence. Une quantité prodigieuse d'ornements de tout genre et de petites figures enrichissent le pourtour et les tympans. J'ai dit , en parlant de la statuaire , quels étaient les sujets que Ton traitait le plus habituellement.

Dans quelques églises , mais très-rarement , des festons à jour se détachent et pendent des archivoltes,, comme au quinzième siècle (pl. VIII, fig. 20); des colonnes , des statues de différentes grandeurs, des dais , des pinacles , des guirlandes et des sculptures, toutes plus magnifiques les unes que les autrer , décorent les parois latérales. Toutes les églises ne sont pas si ornées , et alors de simples tores garnissent les voussures , et des colonnes sans statues

les parois latérales. Quelques ornements des onzième et douzième siècles paraissent encore au treizième, comme les zigzags , les coquilles , etc.

Quelques églises , comme celle de Chartres, ont leurs portails précédés d'un porche, surmonté de pignons triangulaires et décoré avec magnificence. Je ne dois pas passer sous silence l'usage introduit au treizième siècle de partager l'ouverture de la porte principale par un pilier ordinairement orné d'une statue. Disposition symbolique, qui rappelait aux hommes les deux voies de la justice et du vice qu'ils avaient à choisir dans le cours de. la vie, en môme temps que, dans le pourtour, on représentait le jugement de Dieu , le ciel , l'enfer, etc.; leçon imposante qui devait suggérer à l'homme des réflexions salutaires à son entrée dans le temple. Cette disposition fut conservée jusqu'à la renaissance.

Fenêtres. Les fenêtres sont généralement étroites et allongées, avec cependant quelque variation dans la longueur. Leur ressemblance avec le fer d'une lance leur a fait donner le nom de lancette. Quelques fenêtres sont sans ornements, d'autres ont pour couronnement un simple cordon garni de dents de scie ou d'un léger zigzag (pl. IX, fig. 16). Mais le plus ordinairement, surtout à partir du treizième siècle , leurs voussures sont ornées de tores ou boudins soutenus par des colonnes de même diamètre, ou un peu plus grosses, selon la disposition , appliquées sur les parois des ouvertures (fig. 17, 18 et 19;. Quelquefois deux tores sont réunis par une

gorge peu profonde de manière à ne former qu'une seule moulure. Dans les églises de petite dimension, les lancettes sont ordinairement isolées; mais, dans les cathédrales, ou antres églises d une certaine étendue , elles sont très-souvent réunies deux à deux et encadrées dans une arcade plus grande (fig. 18), quelquefois à plein cintre au commencement de l'époque , toujours ogivale dans la suite; on les appelle lancettes géminées. L'espace qui se trouve entre les sommités des lancettes géminées et celle de la grande arcade, est presque toujours élégamment orné d'une rose (cathédrale de Meaux, fenêtres du midi), d'un trèfle ou d'un quatre-feuilles (fig, 18 , 20 et 21) ; ce qui donne à ces fenêtres une grâce admirable. Dès le commencement du treizième siècle, on rencontre quelquefois les extrémités des transepts percées de grandes fenêtres (ou verrières) , divisées en plusieurs lancettes, comme celles des fig. 18 , 20 et 21 , et dont le tympan est orné de plusieurs rosaces (églises de Doue , deMoret, etc.).

À mesure qu'on avance dans le treizième siècle, les fenêtres s'élargissent , les compartiments de leur sommet se ramifient dans leur intérieur, d'abord en découpures lobées le plus souvent au nombre de six ou de trois et quelquefois quatre , surtout à la fin de ce siècle, puis en une multitude de combinaisons très-variées. L'extrémité des compartiments qui divisent la fenêtre dans le sens de sa largeur , est terminée en ogives ou en trilobés (pl. IX, fig. 19, 20 et 21). Dans ce siècle et jusqu'au quinzième, on

rencontre quelquefois la fenêtre rectangulaire (pl. IX, fig. 13), mais seulement au-dessous des autres baies, comme à Saint-Germain-des-Prés , à Paris (pl. VII, fig. 2 bis). Elle remplace parfois, surtout du treizième au quinzième siècle , les galeries et les arcatures figurées qui y régnent ordinairement. Assez souvent les façades et les chevets terminés par un mur droit étaient percés de trois lancettes , dont une, celle du milieu, était plus élevée que les autres. Quelquefois on voit deux lancettes surmontées d'une rosace.

Roses. Gomme au douzième siècle, les roses se font remarquer dans le treizième aux extrémités des transepts, au-dessus de la porte principale et de l'abside. La rose est celle des ouvertures destinées à éclairer l'intérieur, qui déploie le plus de richesse et d'élégance. Assez souvent elle est formée d'ogives trilobées (pl. IX, fig. 1 5), ou bien elle offre une suite de figures non moins gracieuses , telles que rosaces, quatre-feuilles encadrés, trèfles (Saint- Denis) , etc. Quelquefois aussi elles sont remplacées par des lancettes réunies dans une graude arcade, comme on vient de le voir.

Galeries. Une galerie obscure règne toujours à la partie moyenne intérieure des cathédrales qui offrent trois étages superposés , et même quelquefois dans les églises de moindre dimension. Cette galerie se trouve donc entre les arcades et les fenêtres, dans tout le pourtour des églises, et est formée d'une suite de petits arcs portés par des colonneltes. La cathédrale de Paris en a d'immenses , qui oc-

cupent tout le dessus des nefs collatérales. Ces arcades sont simples, de forme ogivale (pl. VII, fig. 3), (on en voit de pareilles dans la nef et le transept de la cathédrale de Meaux) , ou géminées et encadrées d'une ogive principale (fig. 2 bis et 5;; d'autres fois elles sont disposées trois à trois ou quatre à quatre. C'est surtout le pourtour du chœur qui offre le plus de complication et d'élégance dans la forme et la composition des galeries. Le chœur de l'église de Chaumes (Seine-et-Marne) est orné d'une galerie formée d'une suite continue de petites arcades simples et trilobées, appuyées sur des colonnettes assez trapues , et à chapiteaux sans ornements.

Ornements. Le treizième siècle fut, pour la sculpture d'ornementation , comme pour la statuaire , l'époque la plus brillante du moyen âge, celle où , employant indifféremment dans ses compositions l'ogive et le plein cintre, l'ornement symbolique, l'ornement exotique et l'ornement indigène, elle imprima un relief plus vif. En effet, si dans la première période du règne de l'ogive, on employa la plupart des moulures du siècle précédent, il. est facile de ne pas les confondre, à cause de la ûnesse d'exécution qu'elles acquirent alors. On y enjoignit encore beaucoup d'autres, dont voici les principales, et qui se rencontrent le plus souvent et le plus abondamment sur les monuments de cette époque.

Les trèfles ont quelquefois des feuilles arrondies;

d'autres fois elles sont aiguës et lancéolées (pl. V,

fig. M et 12).

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Les quatre-feuilles. Ils ne diffèrent des trèfles que par le nombre de leurs lobes (pl. V, fig. 13, 44 et 15).

Les violettes. On donne ce nom à plusieurs fleurons de formes différentes , sculptées en relief, dont la figure 1 6 peut donner une idée. On les voit sur les archivoltes , les pieds-droits des portes et des fenêtres , et très-souvent aux clefs des arceaux des voûtes. Le dessus des arcades inférieures du chœur de la cathédrale de Meaux est orné de fleurs de cette espèce.

Les fleurons réunissent des pétales épanouis , au nombre de cinq au moins , autour d'un centre en saillie (pl. V, fig. 17).

Rosaces. Les rosaces sont plus larges que les fleurons. Les lobes sont arrondis, et en nombre plus ou moins grand. Elles ne sont pas en saillie , et souvent leur centre est orné de ciselures variées et délicates. Elles prennent mille formes différentes aux clefs des voûtes , ce sont des croix environnées de feuilles épanouies ou roulées ( pl. V, fig. 18 ) , des fleurs en couronne , etc. Quelquefois autour, dans les angles des arceaux , se trouvent des petites têtes grimaçantes, des bustes, des animaux.

Les feuilles entablées (fig. 19 et 20). On donne ce nom à des feuilles imitant souvent la feuille d'acanthe , placées en bordures sur les entablements et les corniches.

Les guirlandes de feuillages, de feuilles de vigne, de chêne, etc., ornent souvent différentes parties des églises, telles que les entrées de chapelles et

divers compartiments des murs, les entablements, les chapiteaux. C'est un des ornements les plus riches, les plus heureusement imités de la nature, et dans lesquels se déploie le plus d'habileté et de délicatesse.

Ijes crochets sont des feuilles recourbées en volutes. Ils ont pris naissance au douzième siècle , et ornent les arêtes des pyramides , les bords supérieurs des frontons , le dessous des corniches , les chapiteaux , etc. Aux douzième et treizième siècles, ces crochets sont allongés, terminés, tantôt par un petit fleuron , tantôt par un enroulement en forme de volute (pl. V, fig. 21 et 22). A cette époque, on les rencontre quelquefois dans les voussures des portes , sur les colonnes ou le long des pilastres.

Arcades simulées. Dans le douzième et le treizième siècle, on dissimula souvent le nu des murs, tant à 1'iflÉérieur qu'à l'extérieur, par des arcades simulées en ogives, semblables aux fenêtres, et ornées commes elles de rosaces, de fleurons , de trèfles ou de quatre-feuilles.

Les pinacles sont de petites pyramides couvertes de bouquets de feuilles ressemblant plus ou moins aux clochetons , mais beaucoup moins élevées. Ils ne sont pas très fréquents au treizième siècle. On les plaçait surtout autour des galeries de la façade occidentale, et souvent au-dessus des niches, portées sur les dais qui protègent les sta* tues.

Les dais (fig. 23) forment des couronnements en

saillie, élégamment ciselés dans toutes leurs parties, adhérents au mur d'un seul côté, et destinés à abriter les slatues qui sont dans des niches. On les remarque surtout dans les voussures des portes, où ils font un eiïct charmant

Les dents de scie (pl. VI, fig. 52), qu'on trouve quelquefois au onzième siècle, sont encore assez communes dans le treizième, surtout au commencement , mais bien moins qu'au douzième.

ModiUons et balustrades. Les modillons figurés planche VI, n 04 49 et 52. ainsi que les feuilles cntablees (pl. V, fig. 19 et 20) et celles représentées planche VI, fig. 55, ont été employés pendant toute la période du style ogival primitif. Mais les entablements subirent un grand changement par l'addition dos balustrades (pl. VI, fig. 53 et 54), qui commencèrent, à la fin du douzième siècle, à couronner les murs de nos cathédrales , et furent encore plus en vogue au treizième, où elles devinrent l'accessoire ordinaire des corniches qui terminent les murs principaux à l'extéiicur. Elles étaient placées au-dessus des chapelles latérales et du grand comble , et forment des galeries découvertes qui permettent de faire, à celle élévation, le tour de l'édific e. A l'intérieur, on a principalement placé les balustrades au-dessus des grandes arcades du premier ordre de colonnes. Celles qui sont le plus en usage au treizième siècle sont composées d'arcs ogives (pl. VI , fig. 53), d'arcs à plein cintre, eu trilobés, tantôt portés par des colonnes (fig. 54), tantôt sans colonnes (fig. 56);

quelquefois elles furent ornées de trèfles et de quatre-fcuillcs.

Tours. La lin du douzième siècle et le treizième voient s'élever ces lours élancées en pierres, chargées d'imbrications figurées, et ces pyramides qui vont se perdre dans les nues et nous étonnent par leur hardiesse, en même temps qu'elles donnent tant de charme à l'architecture ogivale.

Leurs arcades ou fenêtres s'allongent en lancettes, n'offrant plus qu'un seul étage; la colonne centrale devient prismatique et a nnelec à un ou plusieurs points de sa hauteur; elle finit par disparaître de l'arcade, de plus en plus aiguë et allongée, bordée de colonnettes et d'archivoltes en retraite. Elles sont souvent terminées par des flèches octogones; alors les- espaces triangulaires qui existent entre les quatre angles de la tour et la base' de la pyramide sont garnis de clochetons (pl. IX, fig. 33). Beaucoup ne sont pas surmontées de pyramides, et se terminent par une plateforme.

La place des tours est la même qu'au onzième siècle; mais souvent cello qui s'élève sur le transept devient secondaire , de principale qu'elle avait été jusque-là.

Quelquefois elle n'est pas séparée de l'intérieur de l'édifice par une voûte, et présente un grand vide qui laisse voir tout son intérieur, et par lequel elle communique la lumière à toutes les nefs. C'est là l'origine des dômes du seizième siècle. Outre ces trois tours , quelques églises ont encore les extré-

mités de leurs transepts flanquées chacune de deux tours carrées, percées de longues ouvertures sans vitres. Quelquefois aussi, mais rarement, il s'élève des tours sur la courbure de l'abside.

Clochetons. Les clochetons sont des espèces de petites tours. Ils sont ordinairement percés sur chacune de leurs faces d'une ouverture en forme de lancette simple ou géminée; quelques-uns sont terminés par une pyramide carrée, mais la plupart par une flèche octogone. Ils occupent , dans presque tous les grands monuments, le haut des contreforts, les angles des transepts, les points de la courbure de l'abside , et en général les angles des grands murs. Leur effet est d'un pittoresque étonnant.

Bas-reliefs et statues. Les bas-reliefs ont au treizième siècle moins de roideur que dans le douzième. C'est aussi dans ce siècle qu'on les rencontre avec une sorte do profusion. Comme dans le précédent, on y représenta ordinairement des scènes du Nouveau ou de l'Ancien Testament, mais avec une plus grande complication de travail.

On ne plaça plus seulement, comme au douzième siècle, les statues sur les parois latérales des portes; mais on les multiplia à l'extérieur, sur les contreforts, dans des niches pratiquées exprès, et dans les nombreuses arcades des galeries qui ornent les façades au-dessus des portails.

C'est le treizième siècle qui est l'époque de la plus grande splendeur de la statuaire du moyen âge, comme de tous les autres afts. On y remarque

l'absence de la géne et de la roideur du douzième siècle, et le sentiment de la vie, une aisance grave," alliée à une verve admirable d'exécution, qui se manifeste dans le jet heureux , dans les poses naturelles, dans les plis simples et gracieux des Ggures, dans leur modelé déjà très- bien senti, mais surtout dans l'expression de foi vive , de ferveur religieuse qu'il sut alors leur imprimer et qu'il ne retrouva plus depuis. L'habitude du moulage, récemment introduite, comme je l'ai déjà dit, contribua probablement d'une manière puissante à faire abandonner les types de convention des âges précédents, pour y substituer le type indigène qui règne exclusivement dans les productions de cette époque (1 ) .

Les plus célèbres archéologues regardent le treizième siècle comme la belle époque de l'architecture ogivale, parce qu'elle présente plus de rectitude dans ses lignes, plus d'harmonie dans l'ensemble , plus d'élévation et d'élancement.

art. 5. — Style ogival rayonnant. (De 4300 à

U00 environ.)

L'élan donné à l'architecture se continua pendant la première moitié du quatorzième siècle, qui la vit arriver à son apogée , par des modifications gracieuses qui ajoutèrent à sa beauté , sans nuire à son caractère de grandeur et de gravité. Elle pen-

(i ) instructions du Comité historique des arts et monument*.

cha ensuite insensiblement vers son déclin jusqu'au quinzième siècle , où elle s'abâtardit. Les caractères de cette époque ne sont pas toujours tranchés comme au treizième siècle et au quinzième, et les modifications sont très-nombreuses. Aussi le style du quatorzième siècle partagc-l-il les divers caractères de ces deux siècles, dont il peut être regardé comme on intermédiaire.

Forme des églises. J'ai dit qu'on avait commencé au douzième siècle a donner à la chapelle terminal j, dédiée à la Vierge, plus d'étendue qu'aux autres; mais c'est surtout au quatorzième que cet usage devint général. Comme au treizième, on garnit de chapelles le prolongement de petites nefs autour du chœur; mais un changement des plus notables s'introduisit dès le commencement de ce * siècle : ce fut la continuation de ces chapelles le long de chacun des bas- côtés de la nef, jusqu'à la partie la plus inférieure des églises, près des portes de la façade (pl. IH, fig. 4 0). A celle époque, on en construisit même en sous-œuvre dans un grand nombre d'églises. Dès lors la cathédrale gothique du moyen âge fut complète, son couronnement fut parfait, et cette addition de chapelles et d'autels ne contribue pas peu à augmenter sa gravité , en faisant remarquer partout sa haute destination dans cette série d'autels sur lesquels s'immole la divine victime.

Contre-forts. Les contre-forts et les arcs-boutant3 conservèrent les mêmes formes; mais en général les ornements s'amaigrissent, et quelquefois lesclo-

dictons à jour qui les couronnaient précédemment se ferment, ou cèdent la place à des aiguilles garnies de crochets (pl. Mil, Og. 8), à hases carrées, octogones ou triangulaires. Ils sont souvent garnisde slalues isolées ou placées dans des niches , et ornés de trilobés et de quatre-feuilles.

Les clochetons détachés n'ont pas non plus leur toit découpé à jour. Quelques-uns , de forme octogone, ont un petit fronton triangulaire au-dessus do chaque face de la tourelle, à la naissance de la pyramide qui la surmonte.

Colonnes et pilastres. On commence à voir plus do maigreur dans les colonnes groupées qui se détachent des piliers, et perdent de leur effet, surtout vers la fin de ce siècle (pl. VF, n° 24).

Chapiteaux. Souvent les chapiteaux sont plus riches en feuillages (pl. VI, fig. AI et 42); mais les dessins prennent plus de délicatesse , aux dépens de la noblesse qu'ils avaient auparavant. Le chapiteau de petite dimension devient infundibuliforme (en entonnoir) (pl. VI, fig. 42), orné de deux rangs de feuilles , dont l'inférieur se détache quelquefois au point de le faire paraître double. Le tailloir du chapiteau , de grande dimension , perd sa forme carrée pour devenir octogone. On y voit souvent des feuilles frisées, des feuilles de vigne, les crochets figurés (pl. V, n os 37 et 38), quelquefois des feuilles d'acanthe galbées et des branches de palmier en accolade.

Arcades. Nous les avons vues au treizième siècle s'élancer au -dessus de l'angle ordinaire du tiers

point (pl. V, n° 28); mais au quatorzième, elles ne présentent plus de surélèvement , et conservent le tiers point équilatéral (n° 2G); elles ont ordinairement la simplicité de celles du treizième siècle, avec cetie différence, que les tores dont elles sont garnies perdent de leur forme arrondie , et s'allongent en cœur, ou en dos de carpe. Quelquefois , comme dans le chœur de la cathédrale de Meaux (pl. VII, fig. 5), ces arcades simples sont surmontées d'un second étage d'arcades, formées par des colonnettes élégantes qui partent des chapiteaux des piliers d'où naissent les premières ogives, et se partagent en divers compartiments formant d'autres ogives trilobées, surmontées de rosaces. Les angles formés par la partie rentrante qui sépare les lobes les uns des autres sont souvent ornés de bouquets, d'autres fois de trèfles. A mesure qu'on avance dans le quatorzième siècle , on voit les trilobés quitter leur forme circulaire pour s'allonger en petites ogives. Les fig. 4, pl. VII, et 22 et 23, pl. IX, en offrent des exemples.

Voûtes. Elles offrent toute la hardiesse , l'élégance et la solidité du siècle précédent. Leurs clefs sont quelquefois chargées de plus de ciselures. Leurs nervures, encore peu saillantes, ne sont pas toujours aussi arrondies, et deviennent plus légères, sans perdre de leur solidité , en prenant un peu la forme d'un cœur (pl. V, fig. 33). Ce fut là l'origine de la forme prismatique qu'elles prirent dans la suite.

Portes. Elles sont à peu près les mêmes qu'au

treizième siècle (pl. VIII, fig. 19). La même profusion et la mémo richesse d'ornements se déploient sur les tympans et les voussures, mais avec plus de perfection et de fini. Les frontons triangulaires qui les couronnent sont quelquefois découpés à jour ; ils prennent plus d'élancement qu'au treizième siècle, deviennent aigus et sont garnis de crochets, et à la fin de feuilles recourbées et de fleurous. Sur les tympans de quelques portes, les figures en bas-relief sont remplacées par des trèfles, des quatre-feuilles ou des roses. Vers la fin de ce siècle commencent déjà à paraître, au moins dans les frontons des portails , les compartiments flamboyants ; mais ils ne sont pas contournés comme au quinzième siècle (portails ouest et sud -ouest de la cathédrale de Meaux). On voit aussi déjà quelques voussures de portes ornées d'une suite de petites arcades cintrées ou ogivales , à jour et pendantes, comme au quinzième siècle (pl. VIII, fig. 20). La porte principale de la cathédrale de Soissons est ainsi ornée d'une double guirlande formée de petits cintres délicatement sculptés à jour.

Les fenêtres s'élargissent de manière à envahir souvent tout l'espace compris entre les contre-forts et passent de l'ogive évasée à l'ogive surbaissée, sans jamais s'arrêter à l'ogive à tiers point. Elles ne sont plus géminées ou trois à trois ; mais l'ouverture, devenue plus large, est divisée par plusieurs colonnes ou meneaux, et le tympan est coupé par des meneaux qui se compliquent et s'évident de

plus en plus en véritable dentelle, mais sans cesser de conserver le cercle pour courbe génératrice do toutes leurs ramifications qui présentent des trèfles, des quatre- feuilles ou des rosaces; c'est là le règne de toutes ces figures rayonnantes. Quelques fenêtres sont disisées seulement par trois ou quatre meneaux surmontés d'un pareil nombre de rosaces (pl. IX, fig. 22); d'autres ont cinq ou six meneaux et môme plus, avec autant de rosaces au sommet (fig. 23). Des trilobés réunissent les meneaux à la hauteur des cintres; mais il est à remarquer qu'ordinairement ces trilobés ne sont plus arrondis, mais de forme pointue , surtout vers la fin de ce siècle (fig. 22 et 23).

Dans les deux chapelles de la nef du midi de la cathédrale de Meaux (commencement du quatorzième), les fenêtres sont formées par une belle ogive , divisée en deux autres , avec une rose à sept lobes au tympan ; chaque ogive secondaire se subdivise, à son tour, en deux trilobés surmontés d'une rose à cinq lobes (pl. ÎX, fig. 21 ). Les grandes et larges fenêtres, divisées en compartiments nombreux , sont ordinairement placées dans les transepts, dont elles font un des plus beaux ornements.

Au quatorzième siècle , comme au treizième, les fenêtres sont souvent ornées de plusieurs archivoltes en retraite, soutenues.par un pareil nombre de colonnettes ou pieds-droits, ou bien venant mourir sur les faœs des contre-forts voisins.

On rencontre quelquefois, comme aux douzième

et treizième , la fcnôtre rectangulaire , mais seulement au-dessous des autres baies, où elle remplace parfois les galeries ou les areatures figurées qui y régnent ordinairement ; moins apparente et moins ornée que les précédentes, elle n'offre ordinairement que des meneaux perpendiculaires (pl. IX, fig. U).

Les roses (pl. IX, tig. 24) offrent les mômes dessins que les fenêtres, avec un plus grand nombre de compartiments. Elles parviennent à celte époque au plus haut degré de richesse, d'élégance, de grandiose et de perfectionnement qu'elles pouvaient atteindre.

Les galeries obscures, et celles qui sont éclairées par les fenêtres qu'elles accompagnent en avant, à l'intérieur, ont la môme forme que les grandes arcades, ou que les fenêtres. Au-dessus des grandes arcades qui forment le chœur de la cathédrale de Meaux, règne une élégante galerie pratiquée clans l'épaisseur du mur, et formée dans chaque travée par deux ogives subdivisées en deux trilobés avec de grands trèfles dans lo tympan , et des trèfles plus petits sur l'extrados des ogives principales. Les chapiteaux des colonnes qui ornent celle galerie sont très-diversifiés , et offrent des feuillures de lierre, de chenc, des enroulements, etc. (pl. VII, fig. 5). Les arcades qui forment les galeries sont quelquefois surmontées d'un fronton aigu orné de crochets ou de feuilles recourbées sur ses ados, et de trèfles ou de quatre- feuilles dans son tympan.

Ornements. Quoiqu'on rencontre en général , surtout au commencement de ce siècle , les mêmes ornements qu'au treizième, sauf les violettes, qui disparaissent, il s'introduit cependant beaucoup de sécheresse et de négligence dans les détails , en môme temps que l'art fait un grand pas vers l'unité d'ornement et qu'on remarque plus de fini et de hardiesse. C'est alors qu'arrivent les feuilles détachées, isolées et de plein relief, souvent aiguisées en longues et fines dentelures , et que les dais en saillie commencent à se multiplier. Les fleurons à rctroussis sont très-fréquents. Les tores n'ont plus autant de saillie et de rondeur, surtout dans les arceaux, mais ils prennent un peu la forme pointue d'un cœur ou de dos de carpe (pl. V, fig. 33). Quelquefois un tore figure un retrait à la hauteur de la base des fenêtres dans le pourtour de l'édifice.

Trcjles. Les trèfles sont employés fréquemment sur les murs; mais avec moins de profondeur, lorsqu'ils sout gravés, ou moins de saillie lorsqu'ilssont en relief. Quelquefois leurs angles sont ornés de feuillages trilobés (pl. V, fig. 34). L'ogive desarcades et surtout des fenêtres, au moins dans les compartiments, quitte sa forme à tiers point pour affecter celle du trilobé.

Les quatre-feuillcs sont aussi employés trèsfréquemment et taillés ou gravés de la même manière. Ils sont souvent environnés d'un cercle, F oit qu'ils se trouvent dans les compartiments des galeries ou des fenêtres, soit qu'ils servent seulement

d'ornement; on les appelle alors quatre-feuiltes encadrés (pl. V, fig. 36), et leurs angles rentrants garnis quelquefois de trèfles, d'autres fois de bouquets.

Les rosaces sont très-répandues sur les murailles, comme ornement, avec les mêmes dessins, en petit, que dans les grandes rosaces verrières.

Les arcades simulées ressemblent à celles du treizième siècle, avec cette différence, que souvent elles sont couronnées de frontons triangulaires allongés, ou unis, ou garnis de crochets (pl. V, fig. 35), souvent ornés de trilobés dans leurs tympans , comme les fenêtres et les galeries.

Les pinacles deviennent nombreux et élancés, et représentent des aiguilles garnies de crochets (pl. V, fig. 40).

Les dais deviennent plus ornés et plus élevés, et sont surmontés de pinacles chargés de ciselures (pl. V, fig. 39).

Les crochets sont plus multipliés et plus serrés (pl. V, fig. 37); on en voit quelques-uns terminés par une espèce de feuille recourbée (fig. 38). On . trouve déjà quelquefois, même vers la fin de la première moitié de ce siècle, les feuilles de choux (pl. V, fig. 45) employées sur les ados des cintres, au lieu de crochets, et même sculptées sur les pierres tombales.

Les balustrades présentent encore quelquefois des arcades trilobées , mais aiguës , ou à angles plus rentrants (pl. VI, fig. 56 et 57). Le plus ordinairement

elles sont ornées de rosaces ou de quatre-feuilles encadrés (pl. VI, flg. 58 et 59).

Tours et clochers. Les baies des tours perdent leurs colonnes et leur ornementation fine et délicate; mais elles sont découpées, comme les fenêtres, de trèfles, quatre-feuilles, rosaces, et les angles sont ornés de crosses. Plusieurs ressauts , larmiers ou abat-sons viennent les diviser de nouveau à l'intérieur. Les contre-forts des quatre angles se renflent et se prolongent en clochetons arrondis. Une balustrade en pierre environne la base de la pyramide qui les surmonte, et qui est ellemême percée de figures rayonnantes, ayant ses angles garnis de crochets. Quelquefois des créneaux et mâchicoulis, plus ou moins ornés, signalent la tour comme poste militaire dans la tactique de l'époque.

Sculpture. Avec les sentiments religieux du treizième siècle, la structure et la statuaire perdirent leur noblesse et leur beauté, tant il est vrai que la religion seule peut inspirer le véritable sentiment du beau. Dès le quatorzième siècle, les plis des draperies commencent à se tourmenter; le grotesque , la satire antimonacale et anticléricale, à faire invasion dans le domaine de la statuaire, qui a passé des inspirations purement religieuses et personnellement désintéressées du cloître à f impulsion des intérêts et des passions terrestres de l'ouvrier laïque, non encore digne du nom d'artiste. Il règne une grande inégalité dans

les ouvrages de ce siècle de transition : les uns présentent toute la verve et tout le charme de l'âge précédent; dans quelques autres on voit poindre déjà les défauts et les qualités de celui qui suivra , et en certaines contrées l'influence du goîU germanique aux plis collés, aux poses maniérées, aux étoffes amples sur des figures maigres; mais là où il se montre avec son caractère propre , ce caractère n'est plus inspiré et n'est pas encore exact ni spirituel; les figures présentent dans leurs surfaces plates peu de sentiment du modelé , mais au contraire les traces d'un travail expéditif, plutôt que le fouillé délicat du ciseau. Les sujets changent en même temps : co no sont plus ces compositions symboliques et symétriques, remarquables par l'harmonie des pleins et des vides, qui occupaient les tympans et les parties lisses des portails, ni ces saints personnages inscrils dans des arcatures, à l'imitation de celles qui existent sur certains tombeaux antiques, ni ces nimbes de diverses formes, caractérisques des siècles précédents, offrant l'image du Christ ou de Dieu le père entourés d'anges adorateurs , des quatre évangélistes , ou des vieillards de l'Apocalypse. Au lieu de toutes ces physionomies constamment ferventes et sérieuses, l'art, redescendu sur la terre, y groupe de nombeux personnages appartenant à la nature vulgaire et n'exprimant désormais que ses passions. Un autre caractère de ces compositions est qu'elles ne représentent plus que des événements positifs, soit qu'elles en prennent le sujet dans les récits de

An. 13

la Bible , dans le rapprochement de l'ancienne et de la nouvelle loi, dans les traditions de la légende dorée, dans la vie du patron de l'église ou dans les croyances consacrées relativement à la résurrection des morts et au jugement dernier. Sans doute tous ces sujets s'y étaient déjà montrés; mais ils n'y dominaient pas exclusivement, et ils y étaient considérés d'un point de vue plus élevé.

C'est encore à celte époque que les figures grotesques ou monstrueuses, olVrant quelque rapport avec celles que les ouvriers du onzième siècle avaient souvent placées autour des églises comme type d'une nature abâtardie par le vice et le péché, et qu'un goût plus épuré en avait ensuite bannies, reviennent s'y montrer, non plus cette fois dans un but moral ou purement plaisant, mais dans une intention railleuse et satirique , dirigée contre le culte lui-même, et surtout contre ses ministres.

Il n'est pas inutile de remarquer que ces caractères du style ogival du quatorzième siècle se rencontrent plutôt sur des parties d'édifices, que l'on achevait ou continuait alors , que sur des monuments entiers; car le temps des grandes constructions était passé. On rencontre cependant quelques grands monuments commencés dans ce siècle, et conduits heureusement à leur entier achèvement, avec la même activité et le même déploiement de beautés et de richesses.

On remarque surtout : les cathédrales de Viviers, De Perpignan, de Carcassonne;

La nef principale d'Aix; Le portail latéral d'Alby ; Les nefs de Clermont ;

Les parties supérieures de la nef d'Evroux ;

La chapelle de la Vierge et les chapelles collatérales de Coutances;

Trois chapelles de l'abside de Châlons;

Les voûtes de la nef principale et le portail de Bourges;

La partie orientale de l'église de Bordeaux;

Les bas-côtés du chœur d'Angouléme ;

Le portail principal et le transept deBayeux;

Les nefs et une partie de clocher de Bayonne;

Le chœur et trois chapelles absidales de Nevers ;

L'enceinte du chœur , et plusieurs chapelles de Notre-Dame de Paris;

La partie supérieure de la nef de Metz ;

Une grande partie de la cathédrale de Meaux ;

Les voûtes et fenêtres dé Limoges ;

Le transept et quelques piliers de la nef de Troyes;

Le transept et deux travées de la nef de Tours;

La partie supérieure de l'église de Saint-Brieux;

Les parties secondaires de Strasbourg;

Les chapelles accessoires de Rouen ;

Les premières travées du chœur et les chapelles absidales de Rodez;

Le portail principal de Poitiers.

Les divers styles n'ont pas été non plus toujours tellement suivis, qu'on ne rencontre quelquefois, surtout dont les monuments de peu d'importance,

des caractères architectoniques exécutés un siècle ou deux après celui qui leur appartenait. C'est ainsi que j'ai vu des portes de tour construites au quatorzième siècle à plein cintre, comme au douzième, et ornées d'un simple quart-de-rond.

art. 6, — Du style ogival flamboyant

C I". Première époque, de H00 à i 480 environ.

Il est une vérité trop grande, c'est que souvent les extrêmes se touchent, et que le plus haut degré de perfection où soit parvenue une science, est souvent le point le plus proche de sa décadence. C'est ce qui arriva à l'architecture du moyen âge. Il était impossible qu'elle enfantât quelque chose de plus beau, de plus majestueux, de plus parfait que ces productions du quatorzième siècle; mais l'esprit de l'homme ne peut se fixer, et à force de vouloir faire du nouveau, les architectes altérèrent la pureté et la simplicité des formes, qui furent sacrifiées aux caprices d'un goût moins sévère. De plus, l'esprit religieux commençait à s'affaiblir, les architectes et les ouvriers avaient plus en vue la gloire humaine que celle de Dieu, plus l'égoïsme du siècle que la récompense céleste. Ils oublièrent le but de l'édifice pour ne s'occuper que des détails, dans lesquels ils . s'appliquèrent sèchement à l'ornementation, sans pensera la faire coïncider avec les idées religieuses

qu'elle devait rappeler. Aussi, dès la fin du quatorzième siècle, commencent ces changements qui ont imposé un caractère si marqué au style ogival du quinzième siècle, et lui ont fait donner le nom do gothique flamboyant, style perpendiculaire, style prismatique; genre bâtard, précurseur d'une révolution prochaine.

Forme des églises. La forme générale des églises du quinzième siècle ne présente aucune différence avec celle du siècle précèdent, les pratiques du culte étant restées les mêmes , et la plupart de ces églises ayant été élevées sur des plans conçus antérieurement.

Contre-forts et arcs- boutants Le contre-fort no conserve pas sa simplicité première, ni sa noblesse; mais, après s'être pour ainsi dire complètement végétalisé dans sa partie supérieure, hérissé de crosses, de bourgeons, de fleurons, et de tout ce luxe d'une foliation indigène, riche et compliquée, dont j'ai déjà parlé (pl. VIII, fig. 9), ses faces sont garnies de dais, de pinacles simulés (pl. V, fig. 47), de frontons à ogive en accolade sans base (Moret), ou de niches élégamment et richement ornées do statues (pl. V, fig. 48). Ceux qui supportent les arcs-boutants sont terminés par des clochetons de forme octogone, dont chaque face est couronnée près du toit par un fronton aigu garni de crochets (pl. VIII, fig. 8), de feuilles renversées et d'autres ornements de l'époque.

Les arcs-boutants conservent toujours la même

forme et la même légèreté, et sont ornés quelquefois de festons et de découpures.

Colonnes et pilastres. Les colonnes ont perdu leur effet pittoresque si étonnant ; elles se changent en colonnelles minces et déliées , comme de simples tores ou baguettes, et bientôt sont remplacées par de simples nervures prismatiques disposées verticalement ou en spirale, qui vont se confondre avec les nervures des arcs; souvent elles suivent les contours de ces arcs, s'élèvent le long des murailles, jusqu'aux voûtes qu'elles traversent, et viennent se réunir à la clef ciselée avec une délicatesse exquise (pl. VI, n 08 25 et 26). Tout le mérite de ces piliers ainsi chargés de milliers de nervures, consiste dans de plus grandes difficultés vaincues , et dans le fini des détails , dont la multiplicité fatigue la vue , au lieu de la réjouir agréablement et de l'étonner comme les colonnettes hardies et gracieuses des treizième et quatorzième siècles. Quelques pilastres sont ornés de pinacles et de moulures d'un grand relief et de consoles destinées à supporter des statues. Quelquefois de riches guirlandes de feuillages frisés, déchiquetés, sont placées dans les nervures et en parcourent toute l'étendue.

Chapiteaux. Le plus souvent les chapiteaux, lorsqu'il y en a , sont chargés de deux bouquets de feuilles frisées (pl. VI, fig. 23), on d'une guirlande de feuilles profondément découpées. Le chapiteau s'accourcitde plus en plus, devient méconnaissable,

et son tailloir s'arrondit, jusqu'à ce que l'un et l'autre disparaissent entièrement pendant un certain temps, pour être remplacés au seizième siècle par les figures grotesques du onzième , en bas-relief, et enûn par le retour du type classique.

Arcades. Les deux formes d'arcades particulières au quinzième siècle sont : l'arcade gothique prolongée, dont les arcs s'étendent au delà de la ligne des centres, en prenant une ligne parallèle dans son prolongement (pl. V, fîg. 29), ou une courbe différente et beaucoup plus longue (fig. 28) , et l'arcade gothique surbaissée, dont les arcs ne descendent pas jusqu'à la ligne des centres (pl. VII, fig 7 ). Sur les saillies que forme l'extrados des arcs, on voit, de distance en distance, des feuillages ou des animaux de tous genres, dans lesquels l'imitation de la nature est poussée aussi loin que possible.

Voûtes. Les arceaux des voûtes, au lieu de tores arrondis, présentent, au quatorzième siècle, la forme d'un cœur ( pl. V, fig. 33 ) , et deviennent plus saillants par cet allongement. Au quinzième siècle, les formes deviennent prismatiques et plus saillantes; quelques uns sont formés d'un tore maigre et saillant au-dessous de deux doucines, qui l'accompagnent, ou presque entièrement prismatiques (pl. V, fig. 49). A mesure qu'on avance dans l'époque, les angles sont plus prononcés; les arceaux commencent à se ramifier sous les voûtes , et au seizième siècle, ils se croisent en tous sens comme des branches d'arbre ou comme un réseau. Chaque point

d'intersection est orné d'une figure en grand relief, représentant des armoiries, des emblèmes, des animaux symboliques; souvent la clef s'allonge en culde-lampe ou pendentif très-volumineux, recouvert d'innombrables ciselures.

Les portes, toujours de forme ogivale, sont environnées d'un encadrement carré. Le plus souvent, elles sont accompagnées , de chaque côté , de pilastres divisés en plusieurs panneaux, et terminés par des aiguilles ou des pinacles (pl. VIII, fig. 20); presque toujours elles son! couronnées d'un fronton pyramidal formé par une ogive à contre-courbe, ordinairement hérissée de crochets, et dont le sommet est quelquefois terminé par un piédestal surmonté d'une statue (ib. ), d'autres fois, par un bouquet de feuilles semblables à celles qui ornent les ados. Cette ogive à contre-courbe, ou en accolade (pl. VIII, fig. 20, et pl. V, fig. 52), est l'un des caractères les plus dislinctifs du style ogival de la troisième époque ; elle s'est rencontrée assez souvent au onzième siècle et dans l'architecture mauresque. Ce mouvement se manifeste partout où la forme ogivale est employée, comme dans les portes, les fenêtres, les arcades simulées, les balustrades, les trèfles, les quatre-feuilles, les rosaces, etc.

Fenêtres et roses. Les fenêtres du quinzième siècle 6ont ordinairement moins élevées et plus larges qu'au quatorzième siècle, n'ayant pas souvent en hauteur le double de leur largeur. Leur forme n'est plus toujours celle de l'ogive régulière , sou-

vent elles se terminent en anse de panier, quelquefois môme par des linteaux ou plates-bandes dont les 60inniiers sont arrondis.

Elles sont divisées , comme celles du quatorzième siècle , par divers meneaux , réunis à la hauteur du cintre, par des trilobés allongés et pointus (pl. VII, fîg. 6). Toutes les combinaisons de l'œil-de-bœuf sc f trouvent enfin définitivement exclues de leur sommet, pour être remplacées par un autre système, . où figurent bien encore quelquefois les projections du cercle, mais qui se dislingue du précédent par la direction toujours ascendante de ses parties; au milieu d'une variété infinie de formes, consistant presque toujours, surtout pendant la pemière moitié du siècle, en un groupe de triangles ou de quadrilatères curvilignes, ou autres courbes composées, comme des cœurs allongés, etc., finissanten pointe, et ressemblant assez à une flamme droite ou renversée (fig. précéd., et pl. IX, tig. 25). C'est ce qui a fait donner à la fenêtre du quinzième siècle le nom de flamboyante, lors môme que ses meneaux représentent toute autre chose, par exemple, des fleurs de lis ou des étoiles , ainsi que cela arrive assez souvent en France, surtout dans les fenêtres de grande proportion.

Les moulures qui encadrent les arcs sont profondément refouillées, et décorées de feuillages frisés on d'animaux taillés et évidés dans la masse avec beaucoup d'art. Des fleurons en forme de choux surmontent les couronnements anguleux qui s'élèvent ordinairement au-dessus.

Ces formes contournées se rencontrent aussi dans les balustrades et les ornements qui garnissent les murs (pl. VI | fig. 60 et 61 ).

A une époque avancée du seizième siècle, on trouve des fenêtres dont les compartiments offrent l'ovale, le carré, le plein cintre, la forme d'un cœur, disposition souvent lourde et sans grâce.

Après l'introduction de la fenêtre flamboyante, on ne trouve plus de traces de l'emploi de l'œilde-bœuf que dans ces grandes roses terminales qui continuent d'occuper le sommet des façades et des pignons. Les meneaux compliqués de ces roses subissent la môme révolution que ceux de la fenêtre à arcades, et présentent un champ plus favorable encore aux gracieux et légers épanouissements du système flamboyant. Le quinzième siècle offre une multitude de roses d'un travail admirable (pl. IX, fig. 26).

Les galeries obscures sont formées d'arcades à plein cintre, le plus souvent sans compartiments, surtout à la fin de ce siècle et au seizième. Souvent aussi elles sont ornées à leur partie supérieure de trilobés, de rosaces ou de découpures dans le genre de l'époque; les colonnes qui les supportent sont sans compartiments et d'une délicatesse extrême.

Ornements. L'ornementation s'appesantit sous les lignes contournées et tourmentées du gothique flamboyant , sous le goût des tours de force et l'affectation de. science, sons cette profusion de végétation indigène et vulgaire qu elle fit germer de toutes les

saillies, de toutes les arêtes, de toutes les cavités, et à l'ombre de laquelle vinrent s'abriter des légions de statues avec leurs niches et leurs dais. Les ornements formés de moulures se font remarquer par leurs formes anguleuses et prismatiques, qui se voient jusque dans leurs moindres détails, et donnent aux objets un air de maigreur. Les formes végétales dont j'ai parlé, riches et compliquées, se développant par groupes ou isolément , sont ordinairement contournées, tourmentées, et, malgré le fini de leur exécution , ont moins de grâce que les ornements du siècle précédent. Les feuilles que l'on rencontre le plus souvent sont, la mauve frisée , le chou, le chardon , Le houx , la chicorée , et toutes les plantes des champs, de forme incisée, lyrée, sinuée, frisée, etc.

Les trèfles et quatre-feuilles se terminent par une pointe très-aiguë (pl. V, fig. 41 ).

Les feuilles entablées du treizième et du quatorzième siècle sont oubliées pour être remplacées sous les corniches par des feuilles de chou frisé , de chardon, et de quelques autres plantes, (pl. V, fig. 42, 43, 44 et 45). Les sculpteurs ont répandu habituellement dans les différentes parties des édifices ces feuilles frisées, ainsi que les feuilles de vigne, tantôt isolées, tantôt par bouquets ou en guirlandes.

Les crochets ressemblent quelquefois à ceux du quatorzième siècle; mais, le plus ordinairement, ils sont formés de feuilles dé chou ou de chardon , ou d'autres feuilles indigènes frisées, contournées,

et ressemblant quelquefois à des têtes de dauphins (pl. V, fig. 43 , 44, 43).

Arcades simulées. Presque toutes sont couronnées d'un fronton triangulaire pyramidal, garni ordinairement de crochets , et terminé par un bouquet de feuillages frisés. Ces arcades sont souvent ornées de trilobés (pl. V, fig. 50). Au seizième siècle, leurs frontons s'élèvent en accolade très-allongée, et sont garnis de masses de feuilles renversées (haut de la tour de la cathédrale de Meaux). Ces petites arcades s'élèvent quelquefois les unes au-dessus des autres, séparées par des lignes verticales, et ressemblent assez à des panneaux de boiserie, ce qui «leur a fait donner le nom de panneaux (pl. V, fig. 51). Ils sont très-fréquents sur les murs au quinzième siècle , et surtout au seizième.

Les pinacles simulés ornent les murs à l'intérieur et à l'extérieur; ils sont garnis de crochets (pl. V, fig. 47). C'est un des ornements qui se dislingue le plus par sa grâce et sa délicatesse.

Les consoles qui portent les statues sont ordinairement formées de personnages accroupis, d'une exécution bien plus parfaite , et qui les fait facilement distinguer de celles qu'on rencontre dans les siècles précédents. A la fin du quinzième siècle, et surtout au seizième, ces figures gracieuses sont remplacées le plus souvent par des figures grotesques et des animaux fantastiques. On y rencontre assez souvent la salamandre, signe distinctif de l'époque de François l".

Dais. Ils prennent une forme pyramidale, et sont

chargés d'ornements d'une grande finesse d'exécution. Ils sont formés d'une suite de petits clochetons, dans le genre des pinacles (n° 47), accolés et par étages souvent à jour. Le retable en pierre de la chapelle de la sainte Vierge de Larchant est admirable en ce genre. On en voit aussi à Saint- Aspais de Melun, à Montereau, à Saint-Germain-l'Auxerrois de Paris, etc. On les emploie fréquemment, et ils produisent un effet charmant. Ordinairement, la partie intérieure figure les arceaux des voûtes et môme les pendentifs, à partir de la (in du quinzième siècle.

Les festons trilobés, ornement caractéristique de l'ogive du seizième siècle et de la fin dn quinzième, forment d'élégantes garnitures suspendues aux voussures des portes et des fenêtres (pl. V, fig. 4C).

Les balustrades éprouvent les mêmes modifications que les fenêtres, et sont formées de compartiments flamboyants (pl. VI, fig. GO et suivantes).

Tours. On voit encore, au quinzième siècle, des tours carrées, flanquées de contre-forts très-saillants, dont la pesanteur contraste désagréablement avec l'élégance et la légèreté des autres pyramides. En général , elles ne sont pas si élevées qu'au quatorzième , mais plus chargées d'ornements. Beaucoup ne sont pas surmontées de pyramides.

À celte époque, la forme polygonale commence à remplacer la forme carrée des tours plus sévères des siècles précédents. Elles sont terminées par un toit assez élevé ou par une plate-forme, et sont décorées avec une élégance admirable. Leur som-

met est souvent orné de pinacles isolés ou de pyramides légères, ou de couronnes découpées à jour.

Les baies sont évasées ou surbaissées, ou à plein cintre, pourvues de meneaux, au moins à leur partie supérieure, et d'abat-sons au-dessous. Elles sont aussi à contre-courbe, surtout dans les tympans; les extrémités des archivoltes sont terminées par des figures grotesques pendantes, des animaux chimériques, ou des feuilles frisées. J'ai aussi remarqué ces figures ainsi disposées, au quatorzième siècle , dans les restes de l'ancienne abbaye Saint- Jean de Soissons. La division des étages est marquée par des larmiers extérieurs; les lignes sont contournées et flamboyantes; on remarque les arcs rampants et les autres ornements de détail de l'époque. Leur exécution, d'abord fine et légère, s'appesantit à mesure qu'elle approche de la renaissance.

C'est encore au quinzième siècle et au seizième qu'appartiennent les clochers de charpente revêtus d'ardoises ou de plomb, hérissées de crosses et autres expansions végétales (pl. IX, fig. 35). Au seizième, apparaissent aussi des pyramides tronquées, ou bien des coupoles en hémisphère.

Les clochetons , au quinzième siècle , sont souvent de forme octogone, sans ouvertures latérales, présentant seulement des panneaux, simulés sur les faces. Les aiguilles, ornées de crochets, sont sans aucune cavité intérieure (pl. V1H , fig. 8).

Dans les églises de peu d'importance, on voit

aux angles de la façade des tourelles saillantes , divisées dans toute leur hauteur par des contre-forts ou pilastres d'une grande finesse, sur lesquels se pourtournent de nombreuses moulures. Ces tourelles sont généralement destinées à renfermer des escaliers; leur couronnement est une reproduction réduite de celui des clochers, et se compose de même d'ornements capricieux, découpés à jour.

Statuaire. Au quinzième siècle, le sculpteur s'élève au rang d'artiste, et l'on sent à la fois l'empreinte des prétentions de l'atelier dans les poses et les physionomies exagérées et bizarres des figures , aussi bien que dans le jeu de plus en plus tourmenté et amaigri des draperies, et le fruit des études de ce môme atelier dans T habileté à rendre les moindres détails du modelé de la chair vivante et morte, et l'expression des passions humaines. C'est surtout dans la représentation en marbre ou en albâtre des tôtes et des mains sur les tombeaux, ainsi que dans la composition des petites figures exécutées de même avec des matériaux précieux que se déploie celte habilité du quinzième siècle à faire vivre et surtout à faire pleurer ses personnages. Quant aux nombreuses statues dont il peupla les portails et les piliers butants de ses églises, exécutées à la hâte par des artistes secondaires, elles présentaient, au contraire, peu de relief et de vie. En général, on remarque de la maigreur et quelquefois des attitudes bizarres et forcées. Il faut distinguer dans cette période l'école

de Charles VII et de Louis XII, aux figures de peu de relief, pourvues de détails anatomiques plus marqués dans la sulpture d'ornementation; cette école fleurit particulièrement sur les bords de la Loire.

L'art continua de marcher dans les mômes voies , pendant les premières années du siècle suivant, jusqu'à l'introduction de l'école milanaise, au travail vulgaire, expédilif et maniéré, particulièrement dans la pose, les cheveux et les draperies de ses personnages; après quoi arriva l'école de Michel- Ange.

Les pavés des églises du quinzième siècle sont souvent composés de pierres sépulcrales richement sculptées. Ces pierres se distinguent par une grande finesse dans la gravure des ornements; l'architecture y est figurée avec beaucoup de soin et de correction.

On rencontre aussi, dans les monuments de cette époque, des terres cuites vernissées et émaillées de diverses couleurs, industrie qui , plus tard . fut portée à une grande perfection. On les employait soit aux pavements, soit aux couvertures; le toit de l'église de Mantes offre un exemple de ce dernier mode de construction.

La peinture d'ornements contribua aussi à enrichir les édifices chrétiens du quinzième siècle : des feuillages, des fleurs, des oiseaux . étaient figurés sur le fat des colonnes et sur les murailles. Les couleurs les plus vives furent aussi appliquées à la sculpture, et de nombreux exemples de bas-

reliefs, en pierre ou en bois, peints et dorés, ont survécu à toutes les destructions. J'ai rencontré de ces petites statuettes ainsi peintes et dorées, dans quelques églises de campagne, qui n'ont d'ailleurs rien autre chose de remarquable; entre autres un grand nombre, du quatorzième siècle, à Recloses (Seine-et-Marne). On verra aussi, avec le plus vif intérêt, les restaurations en peintures du quatorzième siècle, de l'église abbatiale de Saint- Denis.

Deuxième époque, de 1480 à 1850. !

A la fin du quinzième siècle , et au commencement du seizième, les édifices, que l'on restaurait plutôt qu'on n'en élevait de nouveaux, se chargèrent de sculptures multipliées d'une extrême finesse et d'un travail admirable. Les ornements sont les mêmes que ceux du commencement du quinzième, à l'exception d'un bien petit nombre, qui y furent ajoutés, et qu'il est essentiel de ne pas négliger, parce qu'ils sont un type particulier de cette seconde époque du style flamboyant.

Colonnes. C'est surtout à cette époque que les colonnettes cèdent la place à des nervures prismatiques ou à de sjmples filets, qui s'élèvent verticalement ou en spirale, et souvent se prolongent tout autour des arcades , sans qu'on distingue de chapiteaux. Entre les nervures se développent quelquefois de riches guirlandes de feuillages, souvent découpées à jour, qui se promènent tout le long

An. iû

des pilastres , et tapissent tous les contours des arcs. Les nervures sont souvent séparées les unes de9 autres par des moulures plus douces, comme des gorges et des doucines.

Voûtes. Beaucoup de voûtes du seizième siècle ressemblent à celles du quinzième; mais elles deviennent, en général, moins élevées que dans les siècles précédents, et paraissent écrasées. Dans d'autres, les arceaux, d'un profll plus recherché qu'aux époques antérieures, se ramifient et se croisent en tous sens comme des branches d'arbre , de manière à donner aux voûtes presque la forme du plein cintre, sillonné de saillies considérables. Tous les points de croisement des arceaux sont souvent couverts de culs-de-lampe ou pendentifs, travaillés avec un art infini, d'écussons, d'armoiries, d'emblèmes, et de diverses figures d'un grand relief; quelquefois, pourtant aussi, de simples rosaces d'une variété elonnaute et d'un grand lini. On voit pa fois des pendentifs, très-allongés et couverts de broderies, recevoir à leur pointe de petits arceaux suspendus, très -légers, découpés à jour, qui, comme des bras, sembleut aller soutenir, en se jouant, les grands arceaux de la voûte.

Fenêtres. Elles sont divisées en compartiments à peu près semblables à ceux des IçncHres du commencement du quinzième siècle (pl. IX, fig 25). Elles présentent quelquefois des dessins plus réguliers, et sont souvent garnies de festons trilobés, comme les portes du quinzième siècle. Quelques fenêtres sont larges et très-obtuses. C'est surtout aussi vers la fin

de cette époque qu'ont paru les fenêtres en accolade de l'architecture mauresque, comme celle représentée pl. V, fîg. 52. Quelquefois elles sont à plein cintre, divisées en plusieurs compartiments cintrés de même, et garnies à leur sommet de rosaces ou de quatre feuilles encadrés, et de parties flamboyantes (pl. IX, fig. 27).

Portes. Les portes ne diffèrent des fenêtres que par le plus grand nombre d'ornements dont elles sont couvertes. Ces ornements sont les mêmes que ceux du quinzième siècle, auxquels on peut ajouter ceux dont je viens de parler, et que nous verrons plus bas.

Les ornements qui caractérisent particulièrement cette seconde époque du style flamboyant sont surtout les festons trilobés (pl. VIII, fig. 20, et pl. V, fig. 46), suspendus aux voussures des portes, des fenêtres, des arcades, des arcs-boutants, et quelquefois aux arceaux des voûtes; les panneaux tapissant les murs (pl. V, fig. 51), les broderies (fig. 53 et 55), les pinacles en application , garnis de gros bouquets de feuilles déchiquetées ; les dais et les niches en encorbellement , couverts de ciselures; les ceps de vigne découpés à jour; les entrelacs, les arabesques et les rinceaux. On voit aussi fréquemment des quatre-feuilles ; mais ils ont plus de hauteur que de largeur ( pl. V, fig. 54), et sont découpés en forme de compartiments flamboyants et pointus.

Des figures d'animaux et de chimères décorent souvent les consoles et les chapiteaux ; on y re-

marque surtout la salamandre, que François I" avait prise pour emblème, et qui distingue les édifices élevés sous son règne.

Balustrades. On y remarque très-communément des compartiments flamboyants, allongés et serrés (pl. VI, n. 62, 63 et 64), et souvent aussi des figures approchant de la feuille de fougère.

Tours. Au seizième siècle, on construisit quelquefois des tours octogones hardiment jetées âur les transepts, des pyramides d'une hardiesse et d'une légèreté surprenantes. Mais, en général , on trouve des tours et des pyramides tronquées , carrées ou octogones, et quelquefois des coupoles hémisphériques.

Peu d'églises furent construites entièrement dans le genre flamboyant; on rencontre plus fréquemment des parties accessoires remarquables par leur richesse de détails. Les plus remarquables sont :

L'église de Vannes presque toute entière ; L'église de Saint-Flour ; L'église de Moulins ;

La partie supérieure des tours d'Amiens ; La tour et le clocher d'Aix ; Deux travées de la nef d'Agen ; Le jubé et l'enceinte du chœur d' Alby ; Le transept , le chœur, l'abside et les chapelles accessoires d'Évreux ;

Les chapelles accessoires de Ghalons ; Plusieurs voûtes de la nef de Bordeaux ; Les chapelles accessoires et la flèche d'Autun ;

Les chapelles collatérales de la nef de Bayeux; Le portail latéral sud de Grenoble ; Le portail et la tour de Saint-Jean de Lyon ; Le chœur, l'abside et le transept de Metz ; Les chapelles latérales et la magnifique tour de Ne vers ;

La nef, les chapelles accessoires et le portail principal de Troyes ; Le portail de Toulouse ;

La nef, les chapelles accessoires et le portail de Tours ;

La flèche, la chaire et les fonts baptismaux de Strasbourg ;

Les voûtes de Perpignan ;

Le transept et la nef de Quimper ;

Le portail principal de Rouen ;

La tour de Saint-Barthélémy, à la Rochelle ;

Les dernières travées du chœur, le transept, une partie de la nef, le jubé et la tour de Rodez.

art. 7. — Renaissance, vers Van 1550.

Comme au douzième siècle , une nouvelle et immense révolution allait s'opérer dans l'architecture : le style ogival avait parcouru ses différentes carrières d'enfance au douzième siècle , de perfectionnement au treizième siècle et au commencement du quatorzième , de dégénération au quinzième et au seizième, et il allait rendre au plein cintre la place qu'il lui avait enlevée.

Un esprit de réforme et d'innovation fermentait dans les esprits depuis longtemps, et il se répandit jusque sur les arts avec d'autant plus de facilité qu'un goût prononcé pour l'antiquité classique se manifestait ouvertement , surtout depuis la découverte des manuscrits de Vitruve, les travaux d'Al-, berti, de Bruneleschi et de plusieurs autres architectes italiens. Telles furent les causes du changement qui s'introduisit dans l'architecture.

11 se forma dès lors un style mixte ; le plein cintre romain se para des riches ornements de l'ogive de la dernière époque ; c'est ce style mixte et bâtard qu'on appelle architecture de la renaissance, qui abandonna bientôt ses aocessoires d'emprunt pour former un style particulier et neuf. Cependant ce style a été plutôt employé dans les monuments civils que dans les monuments religieux , pour lesquels on n'abandonna pas entièrement l'ogive, qui avait reçu pour ces édifices une sorte de consécration.

Voici les principaux caractères du style de la renaissance.

Les fenêtres (pl. IX, fig. 28), les portes et les arcades sont à plein cintre, sans compartiments ; on y trouve cependant encore, mais rarement , l'ogive mêlée au plein cintre , ainsi que les compartiments flamboyants et les quatre-feuilles.

Aux ornements empruntés à la dernière époque du style ogival , se mêlent une multitude d'arabesques, de rinceaux , des moulures imitées de l'architecture antique, des médaillons présentant en

demi-relief des tètes de princes romains ou les bustes de personnages distingués de l'époque.

Cette ornementation , d'abord vive, fine et légère, tant qu'elle resta fidèle à la division des parties, devint massive , exagérée et sans esprit , quand elle brisa ses lignes ou força ses proportions. En général, l'alliance avec le gothique abâtardi du quinzième siècle, commencée sous Louis Xll , se prolonge pendant les premières années du règne de son successeur; c'est ensuite qu'arrive la jolie colonne de petite proportion , remarquable par la saillie du stylobate, par la coquetterie de son chapiteau et de son entablement , par la variété et la finesse de son ornementation, que rend plus piquante le contraste des surfaces lisses.

Ce brillant rameau de l'art de la renaj^sance fut bientôt étouffé sous la réunion des parties et les proportions exagérées des objets décorés qui en furent la suite, aussi bien que sous les lourdes et bizarres importations des goûts florentin et vénitien, dont le développement presque parallèle jeta de bien plus profondes racines dans notre sol. En beaucoup d'endroits môme , ce fut sans intermédiaire que l'art passa du flamboyant gothique à ce qu'on peut appeler le flamboyant de la renaissance , tant on y retrouve la même pesanteur des masses , le même abus des lignes brisées et contournées , la même profusion d'ornements et la même absence de critique dans leur choix , le même goût pour les porte-à-faux , les culs-delampe et les clefs pendantes , qui écrasent et abais-

sent les voûtes, malgré d'ailleurs la beauté de leur travail.

Contre-forts. Leur brillante ornementation des siècles précédents cède la place, d'abord à des arabesques et à tous les caprices de l'époque de transition, puis aux consoles renversées et autres lourds appuis de l'architecture antique (pl. VIII, fig. M ) ; souvent ils se dissimulent et se transforment en chambranles et en pilastres (pl. VIII, fig. 10).

Les nervures commencent à être abandonnées, et les colonnes prennent des proportions plus correctes.

L'entablement laisse apercevoir souvent l'architrave, la frise et la corniche de l'architecture grecque et romaine.

Les grandes voûtes conservent toujours la forme ogivale du quinzième siècle , mais elles sont ordinairement surbaissées comme à la fin de l'époque précédente et couvertes de culs-de-lampe et de pendentifs ornés d'un grand nombre de ciselures. Les culs» de- lampe sont cependant de moindre dimension ; les voûtes de petite étendue sont ordinairement cintrées, et partagées dans toute leur étendue par des caissons compassés, remplis de sculptures très-variées. Ce sont des fleurs, des fruits, des têtes humaines, des génies ailés, des emblèmes, des dessins fantastiques.

Le seizième siècle substitua au luxe de pointes et d'aiguilles du quinzième, des tours, généralement de forme sphérique. On voit, superposés les uns aux

Die

autres, plusieurs ordres, d'abord d'un travail fin et délicat, puis, en moindre nombre, de proportions forcées , qu'on appelle le flitmboijant de la renais* sance, avec ses bossages, ses surfaces rustiquées, et son ornementation incohérente et théâtrale. En général , à mesure qu'on revint plus complètement à l'imitation bien ou mal entendue de l'antique dans l'architecture religieuse, le clocher devint plus embarrassant à placer, à élever à une hauteur considérable et à décorer.

Les clochetons cèdent la place à des pyramides en forme de candélabres (pl. V, fig. 57) et à des espèces de piédestaux carrés ou octogones (fig. 56).

Les monuments de la renaissance , quoique de petite dimension , et malgré les fréquents défauts que j'ai signalés, se font cependant généralement remarquer par la grâce , l'élégance et la pureté de leurs proportions , la richesse et la délicatesse de leurs ornements.

L'architecture ne tarda pas à abandonner entièrement les formes gothiques, et à adopter les styles grec et romain dont j'ai d'abord parlé , et auxquels on peut se reporter pour connaître le genre qui a suivi la renaissance , sauf quelques modifications au style antique , comme la plus grande profondeur des ciselures , et quelques ornements qui entrent dans les petits détails , et qu'il serait trop long de rapporter dans un manuel.

Voici les constructions de ce style les plus remarquables que l'on trouve en France :

L'église d'Auch ;

Celle d'Ajaccio ;

La flèche centrale d'Amiens ;

Une chapelle magnifique de Châlons ;

Le clocher de Bayonnc ;

La partie supérieure des tours de Nantes, et un magnifique tombeau d'Anne de Bretagne ; La chapelle de Charles de Bourbon à Lyon ; Le magnifique jubé de Limoges ; La partie supérieure dos tours de Tours ; La chapelle du Dévôt-Crucifié à Perpignan ; La tribune et le portail de Rodez.

art. 8. — Caractères de l'architecture gothique, et sa comparaison avec les autres architectures.

En parcourant avec un œil observateur les caractères de l'architecture des peuples anciens les plus connus, et chez lesquels les arts ont été les plus florissants, nous nous sommes arrêtés avec surprise devant les pyramides d'Egypte, ces m a sses énormes et étonnantes, destinées à publier à tout l'univers, et à perpétuer dans la suite des siècles le souvenir du néant des grandeurs humaines; nou9 avons suivi avec curiosité les contours multipliés du labyrinthe de Thèbes ; nous avons admiré les vastes palais et les temples magnifiques de cette contrée, les constructions immenses de Babylone, de Tyr, de la Palestine, des Pélagiens, des Celtes, d'après les descriptions que l'histoire nous en a

laissées ou les investigations des savants. Nous avons examiné les détails de la brillante architecture de la Grèce, si en harmonie avec son beau ciel et les riantes fictions de sa mythologie , ses formes pures , ses proportions élégantes , ses contours suaves et gracieux que l'on admire dans ses édifices. Rome ensuite nous montra dans ses nombreux monuments, ses voûtes, ses cintres, son caractère de grandeur, d'élévation et de durée qui répondait à la grandeur du peuple romain.

Mais tout cet art des peuples païens, qui fait notre admiration , n'était réellement qu'un art tout terrestre, tout mondain, qui ne quittait pas la terre, en rapport avec les pensées de ces peuples, qui n'avaient d'autre idée de la grandeur que celle qui frappait leurs yeux, la perfection de la matière; et ne s'élevaient jamais au-dessus des idées étroites, les seules que pouvait inspirer une religion toute matérielle. Ce n'était qu'au christianisme qu'il était donné d'imprimer à la pierre un caractère vraiment religieux. Cette noble fonction est surtout remplie par le stylo gothique, devenu universel lorsque l'Évangile fut porté chez tous les peuples. De là cette unité architecturale que l'on retrouve partout au moyen âge, et ce sentiment religieux, ces détachements de la terre , ces pensées profondes d'éternité que l'on éprouve en franchissant le seuil de nos temples.

J'ai fait connaître l'origine du style gothique, son introduction dans l'Europe, les différentes phases qu'il 1 a parcourues dans l'espace de quatre siècles,

jusqu'au moment où il fut abandonné pour laisser la place à l'ancien style. Voyons quels sont ses caractères particuliers , afin de mieux saisir sa supériorité sur toute autre architecture dans son emploi pour les édifices religieux.

Le premier et le principal caractère de l'architecture gothique , ou ogivale , est l'arc allongé et pointu vers le milieu , ou l'arc à tiers-point. Les effets merveilleux que produit la grande ogive et les chefs-d'œuvre qu'elle a créés la justifient assez des reproches d'irrégularité et de style barbare qu'on lui a donnés longtemps avec injustice. Il est certain, en effet, que l'ogive se prête beaucoup au grandiose et à des illusions d'optique dont on ne sait pas toujours se rendre compte, précisément parce qu'elles font des impressions vives en absorbant le sentiment , ce qui est l'effet ordinaire du sublime, qni cesse de l'être ou s'affaiblit quand on veut le raisonner ou l'assujettir à des règles.

Le second caractère de l'architecture ogivale est la solidité, l'arc en ogive ayant moins de poussée que le plein cintre , parce qu'il se rapproche plus de la ligne perpendiculaire, qui ne pousse pas sur les côtés. Aussi les édifices gothiques ont-ils résisté d'une manière étonnante à l'action du temps. On a vu des voûtes , de 1 5 à 20 centimètres d'épaisseur seulement, résister pendant de longues années à toutes les intempéries de l'air et à la pluie auxquelles elles étaient exposées.

Lo troisième caractère est la hardiesse et Vêlé-

vation réunies à la solidité. Osera-t-on comparer , par exemple, la grande pyramide d'Egypte, qui a 400 pieds de haut, le monument le plus élevé qu'on ait connu dans l'antiquité, avec les tours et les flèches de plusieurs de nos belles cathédrales, comme la flèche de Strasbourg, qui a aussi 400 pieds d'élévation , qui s'élève d'abord carrée , devient ensuite octogone, puis tourne en colimaçon , comme si l'architecte avait voulu , par cette variété de formes, se jouer des difficultés, ce qui parait surtout à la vue de la légèreté du travail.

Le quatrième caractère gothique est la légèreté des constructions qui se manifeste dans tous les détails. Les premières églises étaient rarement voûtées; et quand elles le furent, dans le9 neuvième et dixième siècles , les voûtes étaient basses, pesantes, soutenues de grosses colonnes ou par des piliers massifs. Le style gothique, dans le treizième siècle et les suivants, exécuta des voûtes si élevées, qu'elles paraissaient aérienne. Les piliers sur lesquels elles reposent sont aussi d'une légèreté et d'une hauteur surprenantes; les cannelures forment un faisceau qui s'élance comme des fusées volantes , et va former ces nervures élégantes qui se dispersent en compartiments sous les voûtes. Les flèches de Rouen , de Chartres , de Strasbourg, d'Anvers, etc., paraissent percées à jour. Dans un moment d'orage, il semble qu'on va les voir se balancer dans les airs , comme ces antiques sapins qui se sont accoutumés à braver

la tempête. Cette légèreté, qui paraît dans les masses des édifices, se manifeste bien davantage encore dans les ornements de détail : les corni-" ches , les chapiteaux , les frises , les rinceaux , sont sculptés avec une délicatesse dont il semble que la pierre et le marbre ne soient pas susceptibles ; ce sont des feuilles, des fleurs, des rubans, des dentelles que Pair va, ce semble, agiter, et dont l'œil le plus exercé n'aperçoit les détails et la grâce que successivement et après des observations réitérées.

Le cinquième caractère de l'architecture gothique est pris dans cette variété de formes et de plans généraux des édifices, qui fait qu'aucune ne se ressemble, et que toutes ont leur genre de beauté et leur manière d'exciter l'étonnement et l'admiration , ce qui ne se rencontre pas dans les autres genres d'architecture. Le gothique a aussi quelque chose de religieux et d'approprié au catholicisme : par exemple, on fait des temples grecs, et comme les Grecs n'avaient ni croix, ni clochers, on ne sait plus où mettre ces signes distinctifs du christianisme. On peut aussi changer facilement la destination d'une église en style grec , et lui faire perdre son caractère religieux ; mais on l'entreprendrait vainement à l'égard d'une église gothique : il serait plus aisé de la détruire que de faire oublier sa destination primitive.

Nous voyons donc qu'il y a une différence énorme entre les églises gothiques et celles que l'on construit, depuis la renaissance, dans les styles grec et romain. Le grec et le romain ont leurs beautés ,

qui sont très-grandes, comme je l'ai fait voir; mais ils n'ont rien tjui élève l'unie, et leur peu d'élévation semble nous écraser et nous tenir attachés à la terre. La \ue seule d'une église gothique, au contraire, transporte Tàme et la saisit d'un sentiment éminemment religieux, en lui annonçant , par les caractères symboliques de l'ogive, qui se retrouvent partout, jusque dans les ornements, que c'est une maison de prière et la porte du ciel.

«Lorsque, placé sous le portique d'une cathédrale, l'œil saisit tout l'aspect du temple, dans lequel pénètre la clarté mystérieuse du jour assombri par les vitraux peints; qu'il parcourt la nef centrale, glisse avec étonnement sous ces voûtes, à la fois légères et gigantesques, pour venir se perdre dans le lointain , où apparaît le rondpoint , on ne peut se défendre d'une vive exaltation, d'une sorte de tressaillement : l'aspect d'une basilique frappe les sens comme le ferait une poésie sublime ou une belle mélodie. Si , de l'intérieur, on passe à l'extérieur, on n'est pas moins charmé des proportions , à la fois vastes et gracieuses , du vaisseau, de l'élégance des tours, de la profusion des clochetons, des arcs-boutanls et des contreforts. L'examen le plus superficiel suffît pour convaincre qu'une pensée prédomine dans l'architecture ogivale, savoir, l'élancement et la direction vers le ciel. Cette forme pyramidale, qui se reproduit dans toutes les parties dominantes des édifices, non-seulement dans les frontons, les tours,

les clochetons, mais encore dans les fenêtres en lancettes, contribue beaucoup à donner aux basiliques une apparence de hauteur qu'elles n'ont pas toujours en réalité. C'est de cet accord dans les formes que naissent l'harmonie et l'unité qui distinguent si heureusement les monuments gothiques, surtout ceux du treizième siècle, la plus belle époque de ce style.

» Qu'il est faux le jugement que nos artistes modernes ont porté sur l'architecture gothique, qu'ils déprécient avec dédain et traitent de barbare! La fausseté de ce jugement vient sans doute de ce qu'ils se sont acharnés à comparer l'architecture ogivale avec l'architecture antique, sans réfléchir qu'elles n'ont entre elles aucun rapport , et que leurs éléments sont incompatibles.

» Pour comprendre l'architecture du moyeu âge , il fautd'abord reconnaître que, dans tous les siècles, les croyances religieuses ont puissamment influé sur le caractère de l'architecture. Ainsi, chez les Grecs et tes Romains, la religion, toute matérielle , a produit et devait produire une architecture basée sur des proportions qui ne dépassent pas ce qu'on est convenu d'appeler le bon goût ; l'ensemble des parties devait montrer celte grâce, cette élégante simplicité, et en même temps cette richesse que nous admirons dans les édifices anciens, parce que l'imagination était fixée sur des choses naturelles , et que le type du vrai beau , par rapport à eux, ne sortait pas de la nature physique. La pensée , mue par une religion dont tous

les dogmes étaient à la portée de l'intelligence humaine, n'avait rien d'inspiré; ainsi, dans l'architecure antique, tout était méthodique, simple et raisonné.

» Il n'en est pas d^ même dans l'architecture ogivale, que l'on pourrait appeler architecture chrétienne. Les modernes ont puisé dans le repentir chrétien l'habitude de se replier continuellement sur eux-mêmes, et dans leurs pieuses méditations une tendance à s'écarter de la nature physique et à tout exalter, principalement au treizième siècle, qui était éminemment religieux, à cette époque où l'enthousiasme religieux a tout embrasé. De ce moment, tout fut hors de proportion avec les idées terrestres; l'esprit de spiritualité parut dans l'architecture, au point que les édifices furent à jour, couverts de ciselures et de broderies qui semblaient rivaliser avec les subtilités de la pensée.

n La forme est tout dans l'architecture antique; dans l'architecture ogivale, il y a la forme et la pensée ; car, dans cet élancement des parties vers le ciel , et dans la plupart des combinaisons usitées au treizième siècle , on ne peut méconnaître l'expression d'une idée mystique. Qui sait même si la forme triangulaire de l'ogive n'était point un symbole aux yeux des architectes? Mais, sans insister sur ces considérations, qui intéressent à un très-haut degré la philosophie de l'histoire de l'art, je me borne à poser 0i principes : que si l'architecture des anciens est plus pure comme art, celle des modernes est plus touchante et plus religieuse.

» II suffit, en effet, d'observer sans prévention l'aspect magnifique des grandes églises élevées par les architectes du moyen âge, pour se convaincre que le style ogival convient plus particulièrement à nos temples, auxquels il imprime un caractère solennel , que n'offrent point en ce genre les imitations plus ou moins heureuses de l'architecture antique. Les basiliques de Saint-Pierre de Rome ( la première église du monde), de Saint-Paul de Londres , de Sainte-Geneviève de Paris , chef6-d'œuvre de l'école moderne, sont loin, malgré leur grandiose et leur somptuosité , d'exciter en nous ce sentiment involontaire de vénération et de grandeur, cette émotion indéfinissable qui s'empare de notre âme quand nous contemplons, môme avec des dispositions indifférentes, l'intérieur des édifices étonnants bâtis dans les douzième, treizième et quatorzième siècles (4). »

Si les plus beaux monuments modernes sont si éloignés de rivaliser avec nos belles églises gothiques , que peut-on dire de la mesquinerie qui se manifeste dans presque toutes les constructions religieuses de notre époque, qu'on ne peut reconnaître pour une maison de prières qu'en élevant la tête pour voir l'espèce de tour qui les surmonte, ou plutôt la croix , symbole du christianisme. Et s'il est vrai de dire que les arts , et surtout l'architecture, suivent pas à pas les idées religieuses dans leur agrandissement ou leur affaibl^ement dans les esprits, on sera convaincu de cette vérité

(1) De Jolimont, Description dee Cathédrale» de France,

par l'examen des progrès de cet art jusqu'à la renaissance, et comment, depuis celle époque, qui fut si féconde en erreurs, la foi allant toujours en s'aûaiblissant, l'architecture ne fut plus aussi religieuse.

Sont venus enfin les dix-huitième et dix-neuvième siècles , temps de philosophie, où toutes les croyances ont été ébranlées ou détruites ; toutes les pensées sublimes, qui agissaient d'une manière si puissante sur les esprits, ont été remplacées par un seul sentiment, par un désir qui dévore toutes les classes, celui de Yargent.

art. 9. — Moyens cf exécution. — Confréries

de maçons.

En jetant les yeux sur le nombre et la magnifi. cence des églises et autres monuments religieux construits dans les diverses périodes du moyen âge, on se demande avec étonnement quels sont les moyens qui ont été employés pour enfanter tant de chefs-d'œuvre à une époque appelée barbare , siècle <£ ignorance; à une époque où l'on se plaît à dire que les arts étaient dans l'enfance; à une époque où la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie , l'Espagne étaient divisées en petits royaumes dont les chefs n'avaient pas les ressources de l'impôt régulier et ne pouvaient réunir que des sommes peu considérables. Quel est le souverain , dit un auteur rao- $ (lerne , qui oserait entreprendre dans notre siècle la

construction d'une église semblable à celle de Chartres , dans un pays surtout qui n'a ni carrière , ni bois?

On pourrait sans doute répondre que la foi était alors plus vive dans les princes et dans le peuple , et que tous se montraient plus généreux et plus empressés de faire des sacrifices à la religion ; mais cette réponse , quoique très-vraie , est encore trop vague, et n'explique pas assez clairement le fait que nous signalons ; il faut donc recourir à l'histoire de l'époque pour trouver la véritable solution de ce problème.

D'abord il est certain que les ecclésiastiques les plus distingués et les plus instruits faisaient de l'architecture l'objet de leurs études. Les anciens écrivains font mention de grand nombre d'évêques et d'abbés qui donnaient les plans de leurs églises, et qui travaillaient eux-mêmes à les construire; Grégoire de Tours cite plusieurs de ses prédécesseurs comme étant des artistes habiles ; il dit que l'évéque Léo était bon charpentier; qu'Agricola, évêque de Chàlons - sur - Saône , avait dirigé l'érection de plusieurs édifices, notamment celle de sa cathédrale, qui était ornée de mosaïques et de colonnes en marbre.

Il est certain, en outre, que plusieurs couvents, tels que celui de Solignac, aux environs de Limoges, et beaucoup d'autres, étaient remplis de littérateurset d'artistes, dans les septième, huitième ^ et neuvième siècles. Une multitude de témoignages nous prouvent que les évêques , les moines et les

ecclésiastiques en général , étaient souvent architectes, peintres, historiens, etc. Dans les siècles barbares, ravagés par les guerres, les sciences et les arts trouvèrent un asile dans les couvents , où ils furent cultivés avec ardeur. Mais si les abbayes pouvaient en quelque sorte être considérées comme des écoles où se perpétuaient les traditions relatives aux arts et aux sciences, il y avait aussi hors des cloîtres quelques ouvriers habiles qui travaillaient sous la direction des évéques ou des moines architectes. Ces ouvriers étaient même assez nombreux dans la France occidentale , et plusieurs fois les évéques et les abbés d'Angleterre eurent recours à eux lorsqu'ils élevèrent de grandes églises. La France, à son tour, mettait l'Italie à contribution ; elle en faisait venir des peintres, des sculpteurs, des architectes. Ils étaient surtout fournis par la Lombardie , qui a toujours été féconde en artistes. Au moyen de ces relations, de ces emprunts entre les peuples voisins, il y eut toujours une école d'architecture , et l'art se maintint à un niveau assez élevé et assez uniforme dans l'Europe occidentale.

Quant aux ressources nécessaires à ces constructions, il faut les trouver dans la munificence des rois , qui en élevèrent beaucoup , surtout Charlemagne , dont la puissance était colossale ainsi que ses richesses : les successeurs de Charlemagne imitèrent son zèle ; à l'exemple du souverain , les seigneurs rivalisaient de zèle pour la maison de Dieu et d'attachement à la reb'gion ; chacun voulait ériger et

fonder une église , et quelquefois un monastère. Le zèle des fidèles ne restait pas non plus en arrière; ils fournissaient aux dépenses nécessaires , se mettaient eux-mêmes à l'ouvrage, et étaient secondes par les divers ordres religieux*

Dès les premiers siècles du christianisme, les fidèles se sont empressés de contribuer par leurs travaux et leurs aumônes à faire construire des églises. Nous lisons dans Tillemont (Mémoires pour l'Histoire ecclésiastique , tome iv ) , que saint Grégoire-Thaumaturge , évôque de Néocésarée , vers Fan 240 , ayant voulu construire une église dans sa ville épiscopale , tous les fidèles y contribuèrent de leur argent et de leur travail. C'est aussi en profitant des libéralités spontanées des fidèles , que saint Paulin , vers Tan 320 , fit construire magnifiquement l'église de Tyr, détruite par les païens sous Dioclétien. L'histoire ecclésiastique des siècles passés nous fournirait une foule d'exemples semblables.

Mais c'est surtout aux douzième et treizième siècles qu'il faut nous reporter , oh furent construites ces immenses et élégantes basiliques , répandues en si grand nombre dans toutes les parties de la France , qui annoncent de si grands talents architectoniques , et nécessitèrent des dépenses si énormes. Nous allons voir comment était facile alors leur construction , qui serait impossible aujourd'hui.

D'abord, le clergé possédait des richesses considérables , et quelquefois il pouvait entreprendre de

grands travaux sans réclamer de secours étrangers. Mais il lui fallait bien souvent recourir à l'assistance des fidèles ; alors il trouvait dans le zèle extraordinaire , dans renthousiasrae invincible qui animait les esprits , de telles ressources de tout genre, qu'au lieu de se borner à construire de nouvelles églises et à réparer les anciennes, on en renversait quelquefois de très-solides pour les réédifier d'après les règles du style ogival. Non contents de contribuer par des offrandes à la construction des basiliques, les fidèles se rendaient en foule dans les lieux ' où on en élevait, pour prendre part aux travaux les plus pénibles. C'était une sorte de pèlerinage qu'on entreprenait pour racheter ses fautes et pour obtenir des grâces spirituelles.

Au moment des croisades il y eut, comme je l'ai dit, un bouleversement universel dans toute l'Europe; chacun voulait prendre part à cette entreprise et aux faveurs spirituelles qui y étaient attachées ; mais tout le monde ne pouvait pas se croiser et quitter ses foyers pour aller combattre les infidèles. Ceux qui restaient crurent pouvoir contribuer aux succès de l'entreprise en construisant des ponts , des chemins , des hôpitaux pour les malades et des hospices où les croisés et les pèlerins étaient reçus ; d'autres , surtout après la première croisade , se consacrèrent à bâtir des églises dont plusieurs avaient été ruinées par les barbares, par les guerres des seigneurs et par le laps du temps. Les souverain^ pontifes attachèrent les mêmes indulgences à ces constructions «utiles qu'au pèlerinage de la Terre-

Sainte el à la conquête qu'on voulait en faire. Dès lors il se forma des associations d'ouvriers dans tous les genres , qu'on appela bâtisseurs d'églises , pontifes ou pontistes.

Le plus ancien des monuments que nous connais* sions de l'existence des bâtisseurs d'églises date de l'année 1145. Voici comme s'exprime à ce sujet Hugues, évêque de Rouen , dans une lettre qu'il écrivait à Thierry, évêque d'Amiens :

« Des habitants de Chartres ont concouru à la construction de leur église en charriant des matériaux ; notre Seigneur a récompensé leur humble zèle par des miracles qui ont excité les Normands à imiter la piété de leurs voisins. Nos diocésains ayant donc reçu notre bénédiction se sont transportés à Chartres , où ils ont accompli leur vœu.

» Depuis lors , les fidèles de notre diocèse et des autres contrées voisines ont formé dès associations dans un but semblable ; ils n'admettent personne dans leur compagnie, à moins qu'il ne se soit confessé, qu'il n'ait renoncé aux animosités et aux vengeances , et ne se soit réconcilié avec ses ennemis.

» Cela fait, ils élisent un chef, sous la conduite duquel ils tirent leurs chariots en silence et avec humilité. »

Les conditions exigées pour être admis dans ces associations sont très-importantes à remarquer, parce qu'elles contribuaient puissamment à entretenir la paix dans un temps où chaque province et quelquefois chaque commune était en gutrre.

Dès que les confrères étaient avertis qu'il y avait quelque part une église à bâtir, ils s'y rendaient en troupe de tous les diocèses voisins , après avoir pris la bénédiction de leur évéque , et ils se mettaient au travail avec une ardeur incroyable. Mais cette foule , qui venait travailler par corvées à la construction des églises , n'avait aucune notion d'architecture ; elle agissait évidemment sous la direction des architectes , qui devaient être fort nombreux , puisqu'on bâtissait partout avec tant d'ardeur au douzième et au treizième siècle. Chaque compagnie avait son chef , appelé maître de l'art , qui employait chacun selon son talent et ses forces. Les uns taillaient la pierre , sculptaient les chapiteaux des colonnes , les bas-reliefs ou les statues ; les autres coupaient et façonnaient le bois , broyaient le ciment, maniaient la truelle ou faisaient fonction de manœuvre en transportant les matériaux ou les provisions de bouche; chacun avait une partie dont il s'occupait exclusivement et dans laquelle il excellait. Du reste , ces associations différaient beaucoup , je crois , de la confrérie des francs-maçons , qui se forma plus tard sur les bords du Rhin.

C'était un spectacle inouï de voir des militaires , des nobles , des riches , des hommes de plaisir s'attacher à un char en esprit de pénitence , et voiturer eux-mêmes le sable , la chaux , etc. , et se faire les serviteurs et les manœuvres des ouvriers. Mais ce qui était plus étonnant encore , c'était l'harmonie , la subordination et le silence religieux qui régnaient

dans ces vastes ateliers où se trouvaient réunies tant de personnes différentes , plus accoutumées à commander qu'à obéir. Les ecclésiastiques donnaient l'exemple, et faisaient de temps en temps des exhortations pour inviter à la pénitence et au souvenir de Dieu , pour la gloire duquel on s'était mis au travail. Ces bons sentiments étaient entretenus par le chant des hymnes et des cantiques en l'honneur de la sainte Vierge et des saints.

Haimon , abbé de Saint-Pierre de Dives, en Normandie , dans une lettre écrite aussi en 1 1 45 , aux religieux de l'abbaye de Tuttebury en Angleterre , peint cet empressement avec lequel on se livrait à ces actes de dévotion.

« C'est un prodige (dit-il) , que de voir des hommes puissants, fiers de leur naissance et de leurs richesses , accoutumés à une vie molle et voluptueuse , s'attacher à un char avec des traits , et voiturer les pierres , la chaux , le bois , et tous les matériaux nécessaires pour la construction de l'édifice sacré. Quelquefois mille personnes , hommes et femmes , sont attelées au môme char (tant la charge est considérable) , et cependant il règne un si grand silence qu'on n'entend pas le moindre murmure. Quand ou s'arrête dans les chemins, on parle , mais seulement de ses péchés , dont on fait confession avec des larmes et des prières; alors les prêtres engagent à étoulTer les haines , à remettre les dettes, etc. S'il se trouve quelqu'un assez endurci pour ne pas vouloir pardonner à ses ennemis , et refuser dé se soumettre à ces pieuses exhortations, aussi-

tôt il est détaché du char, et chassé dé la sainté Compagnie. »

Haimon ajoute que pendant la nuit on allumait des cierges sur les chariots qui avaient servi à ces transports, et qu'on veillait enchantant des hymnes ét des cantiques. Enfin il dit aussi , ce que nous avons déjà vu plus haut , que cette pieuse association avait commencé à Chartres, à l'occasion des travaux de la cathédrale ; que peu de temps après il s'en forma une à Saint-Pierre de Dives pour la construction de cette abbaye où il demeurait ; que d'autres se formèrent dans toute la Normandie, et surtout dans les lieux où se construisaient des églises à l'honneur de la sainte Vierge.

Plusieurs chroniques confirment les détails édifiants que je viens de rapporter, et les faveurs spirituelles et temporelles que le Tout-Puissant faisait éclater en faveur de ces associations. Un manuscrit de 1 21 3 , qui se trouve dans les archives de Genève, fait mention d'une confrérie flu même genre, fondée par un de ses évéques, et qui prenait soin de l'église de Saint-Pierre.

Les travaux de la cathédrale de Strasbourg, et surtout l'érection de sa flèche, donnèrent lieu aussi à plusieurs associations de maçons et de tailleurs de pierres. Dotzinger , architecte de cette église, vers Pan 1 450, les réunit en un seul corps, dont les ramifications s'étendaient dans toute l'Allemagne et y formaient des ateliers ou loges qui avaient un chef appelé maître. Une assemblée générale eut lieu à Batisbonne en 1459; on y fit des règles pour la ré-

ception des apprentis, des compagnons et des maîtres, et on convint désignes secrets par lesquels on pourrait se reconnaître.

Cette association fut confirmée par les empereurs d'Allemagne : elle avait tant de réputation que le duc de Milan demanda , en 4 481 , un architecte qui en était membre pour diriger la construction de sa magnifique cathédrale. Quelques personnes croient que c'est cette association dégénérée qui a formé plus tard les loges maçonniques connues sous le nom de francs-maçons. S'il en est ainsi, il faut convenir qu'elles se sont bien éloignées de ce qu'elles étaient dans leur origine, puisqu'elles sont aujourd'hui anti-religieuses et antimonarchiques.

C'est par ces sortes de confréries que furent bâties la plupart des belles églises de l'Europe. Plusieurs églises, cependant, au nombre desquelles on peut mettre la cathédrale de Clermont et le dôme de Milan , ne furent pas dues à des associations , mais au désir de gagner des indulgences ou d'autres faveurs qui étaient accordées par les papes ou les évôques. Les religieux de Citeaux, au nombre de quatre cents, bâtirent entièrement l'église et le monastère des Dunes : maçonnerie, charpente , ferrure , tout fut leur ouvrage. Les mômes religieux construisirent plusieurs églises dans la France.

Quand on considère la perfection et l'uniformité des monuments du treizième siècle, on ne peut douter qu'il n'existât parmi les architectes une

doctrine bien arrêtée , et des connaissances beaucoup plus étendues qu'on ne Ta supposé pendant longtemps. Mais les recherches faites dans les bibliothèques conventuelles n'ont fait découvrir aucun manuscrit , aucun monument sur cette matière , ce qui ferait croire que ces connaissances de cet art , si perfectionné alors , se transmettaient oralement et en pratiquant.

Une chose bien remarquable encore , c'est qu'on ne connaît pas les noms des architectes qui ont élevé la plupart des grands monuments des douzième et treizième siècles, qui portent le cachet du génie le plus relevé. Cela vient sans doute de ce que durant cette période, éminemment catholique, il n'y eut point d'individus, pour ainsi dire, mais seulement des confréries , des monastères , où l'on mettait en commun, non -seulement sa vie, ses biens, ses espérances, mais encore ses pensées , son âme et son génie. Ceci n'est pas seulement remarquable pour l'architecture, mais pour tous les ouvrages exécutés par les communautés religieuses : c'est ainsi que la plupart des ouvrages remplis d'érudition que nous possédons ne portent aucun nom d'auteur, mais seulement quelquefois celui de la communauté.

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