LE MOUVEMENT ICONOCLASTE
Hostilité ancienne des chrétiens contre les iniages, — De très bonne heure, en présence du magnifique développement de Tart chrétien, certaines inquiétudes s'étaient manifestées dans TÉglise, et les âmes pieuses avaient éprouvé des scrupules. Dieu même n'avaîtil point jadis, en dictant à Moïse ses commandements, semblé proscrire formellement les manifestations de Fart ? « Tu ne te feras aucune image taillée, lisait-on dans le Décalogue, ni aucune ressemblance. » Beaucoup de chrétiens conservaient donc Tantique antipathie que les Juifs avaient eue pour les représentations de la figure humaine. Des conciles avaient en termes exprès interdit de décorer les églises de peintures, « aRn, dit le concile d'Elvire de 306, que Tobjet de notre culte et de notre adoration ne soit pas exposé sur les murs ». Des évèques, surtout après le triomphe de l'Église et le grand mouvement d'art qui Taccompagna, avaient eu de semblables préoccupations. Eusèbe traitait de « coutume païenne » le fait de représenter le Christ et les apôtres. D'autres agissaient, parfois avec une brutale énergie. A la fin du iv« siècle, Épiphane de Chypre, entrant dans une église de Palestine, y trouvait une tenture représentant le Christ. « A ce spectacle, écrit le saint, je m'indignai de voir la représentation humaine dans le lieu saint, contre le
CAUSES DU MOUVEMENT ICONOCLASTE .*i35
précepte des Écritures, et je déchirai le voile. » Au siècle suivant, Xénaias, évéque d'Hiérapolis en Syrie, faisait dans son diocèse une véritable guerre aux images. Cette ferveur iconoclaste se rencontrait même en Occident. Vers la fin du vi« siècle, Serenus, évêquede Marseille, faisait détruire toutes les images dans sa ville épiscopale, et le pape Grégoire le Grand, tout en blâmant les excès de ce zèle, louait le prélat d'avoir empêché la foule d'adorer les images.
Assurément, ce n'étaient là que des protestations isolées. Mais elles attestaient un état d'âme obscur, une sourde hostilité qui, surtout en Orient, persistait contre les images. Tandis que la Grèce, toujours éprise de beauté plastique, acceptait volontiers dans Fart chrétien la représentation de la figure humaine, TAsie au contraire gardait franchement les vieilles répugnances sémitiques contre l'idolâtrie. C'est en Syrie, plus que partout ailleurs, que se manifestèrent les passions iconoclastes. Au vi" siècle, Antioche était le théâtre d'une véritable émeute dirigée contre le culte des images. Au VII* siècle, il n'était point rare de voir frapper à coups de lance ou détruire sauvagement des tableaux sacrés. C'est dans ce milieu oriental enfin que naissait au vii^ siècle et prospérait l'hérésie paulicienne, ennemie farouche de tout ce qui n'était point le culte « en esprit et en vérité ». Toutes ces tendances se précisèrent et prirent corps au viii^ siècle dans le grand mouvement des iconoclastes.
Causes du mouvement iconoclaste^, — Pour comprendre l'âpre violence de cette querelle fameuse, il faut se rendre compte de la place grandissante que les images avaient prise dans la religion et le culte. Représentation matérielle du Christ, de la Vierge, des apôtres, des saints, l'image avait bien vite reçu de la piété des fidèles les mômes honneurs que le modèle représenté, et acquis aux yeux des croyants de surnaturelles vertus. Certaines de ces images étaient même considérées par la crédulité de leurs adorateurs comme « non faites de main d'homme » (à/6tpo7ioi7|Toi), et cette prétendue origine miraculeuse leur valait des respects particuliers. Aussi était-ce un universel débordement de superstition. On mettait les images partout, non pas seulement dans les églises, mais dans les maisons particulières, sur les meubles, dans le costume ; on nese contentait pas de les vénérer, on les adoraitouvertement. On se prosternait devant les icônes, on les baisait, on les encensait ; on les couronnait de fleurs, on allumait des cierges
1 . Paparrig'opoulo, Histoire de la civilisation hellénique^ Paris, 1878 ; SchwarU- \ose, Der Bildentreit, Gotha, 1890 ; Lombard, Constantin V, empereur des Romains^ Paris, 1902 ; Bréhier, La querelle des images^ Paris, 1904.
devant elles, on chantait des hymnes spécialement composés en leur honneur. Bien plus, on les donnait pour parrains aux enfants nouveau-nés ; on attendait d'elles des guérisons merveilleuses, on en espérait des miracles prodigieux. Pour faire venir deTeaudansson puits tari, une femme d'Apamée y jetait une image sainte ; et les hagiographes montrent les images parlant, agissant, se déplaçant comme des êtres surnaturels et divins. Insensiblement, on retournait aux pratiques de Tidolâtrie païenne : la foi populaire s*attachait à rimage, simple symbole, comme à une vivante réalité.
De tels excès devaient inévitablement amener une réaction. L'expansion de rislam et ses triomphes aidèrent encore au succès des tendances hostiles aux images. Beaucoup de gens pieux, frappés des victoires prodigieuses des infidèles, voyaientdans lesdéfaiteschrétiennes une preuve de la colère divine et, en combattant les images, pensaient apaiser le mécontentement de Dieu. Beaucoup d'autres sentaient le désir d'épurer une religion que le culte des images transformait en idolâtrie. Les peintures, affirmait un empereur iconoclaste, « sont des objets bas, indignes d'exciter l'adoration ; la vérité seule doit fixer les regards » . Les pères du concile de 754 déclaraient pareillement, en termes énergiques : « Satan a réintroduit peu à peu l'idolâtrie sous le masque du christianisme. » Ils disaient encore : « L'art coupable de la peinture est un blasphème contre le dogme fondamental de notre salut, c'est-à-dire l'incarnation du Christ. Le christianisme a renversé le paganisme tout entier, non point seulement les sacrifices païens, mais les images païennes » ; et impitoyablement les docteurs de l'Eglise condamnaient « l'artiste ignorant qui, par un sacrilège esprit de lucre, représente ce qui ne doit pas être représenté et veut, de ses mains souillées, donner une forme à ce qui ne doit être cru que du cœur ».
Tels étaient aussi les sentiments des empereurs de la dynastie nouvelle qui, depuis le commencement du vni® siècle, régnait à Constantinople. Syriens d'origine, ils étaient naturellement hostiles à des formes de culte où ils ne voyaient qu'idolâtrie. Non qu'ils fussent, comme on l'a dit quelquefois, incroyants ou rationalistes. Les souverains iconoclastes du \fn® et du ix^ siècle étaient des princes pieux, des croyants convaincus et sincères, soucieux de réformer et de purifier la religion : et c'est un fait significatif qu'ils trouvèrent autour d'eux pour cette tâche des concours nombreux et fidèles — et cela jusque dans le clergé.
Sans doute aux motifs religieux s'ajoutèrent des raisons poli-