‹ Manuel d'art byzantin (volume 2)Chapitre 149 sur 370 · LA LUTTE CONTRE LES IMAGES · texte numérisé non relu

LA LUTTE CONTRE LES IMAGES

tiques. Dans cette société superstitieuse, les moines avaient vite pris une grande influence. Or le développement démesuré de la propriété ecclésiastique était une cause d'affaiblissement pour TÉtat, dont il diminuait les ressources militaires et financières ; la puissance morale du monachisme était d'autre part un danger évident pour Tautorité laïque. On conçoit que des hommes de gouvernement, soucieux des intérêts delà monarchie, aient senti le besoin de réagir contre cet état de choses, et par là encore ils se trouvèrent amenés à attaquer Tart religieux. Outre que cet art en effet était en grande partie aux mains de moines, il leur fournissait par ailleurs un moyen d'action singulièrement fort : une icône célèbre était pour le couvent qui la possédait une source de richesse autant que d'influence. Si bien que, pour ces raisons diverses, par scrupule religieux autant que par nécessité politique, les images sacrées, aux yeux des princes de la dynastie nouvelle, ne pouvaient paraître qu'un objet d'abomination, digne de toutes les rigueurs et de toutes les proscriptions.

La lutte contre les images. — Quoi qu'il en soit des motifs, la lutte menée contre les images fut singulièrement ardente et longue: pendant plus d'un siècle, elle agita passionnément l'empire byzantin. En 726, l'empereur Léon 111 Tlsaurien fit paraître le premier édit contre les images. L'émotion fut vive à Gonstantinople, quand on voulut procéder à l'exécution. Une émeute éclata quand un officier impérial tenta de faire briser la figure du Christ qui, à l'entrée du palais impérial, décorait la porte de la Chalcé ; des femmes renversèrent l'échelle sur laquelle était monté ce fonctionnaire, et dans la bagarre il fut massacré. Naturellement la violence répondit à la violence : des mesures de rigueur réprimèrent les soulèvements qui, à Texemple de la capitale, éclatèrent dans les provinces occidentales de la monarchie. Toutefois, malgré quelques conflits sanglants, il n'y avait goint encore de persécution systématique, et dans l'application de Tédit une grande modération fut d'abord observée.

Mais avec Constantin V, fils de Léon III, la lutte se fit plus âpre. Le concile iconoclaste de 753 condamna formellement les images, « comme une chose odieuse et abominable », et anathématisa ceux qui les exécutaient. Armé de cet instrument, l'empereur agit énergiquement contre des rebelles devenus en même temps des hérétiques. Les moines furent persécutés^ exilés, emprisonnés, parfois mis à mort ; les couvents furent fermés ou laïcisés ; les églises Manuel tTArt byzantin. 22

furent désafTectées ; les écrits favorables aux images furent jetés aux flammes ; les images surtout furent détruites impitoyablement, (c Partout oij il y avait des images, dit un contemporain, on les détruisait en les brûlant ou en les jetant bas, ou bien on les effaçait avec un enduit. » « Celles qui étaient en mosaïque, dit un autre, on les arrachait ; celles qui étaient peintes au moyen de cire colorée, on les raclait. Toute beauté disparut des églises. » Ainsi furent détruites les frer^ques de Téglise des Blachernes, qui représentaient des scènes de la vie de Jésus ; ainsi disparurent les mosaïques et les fresques qui décoraient le patriarchat, et nombre d'autres œuvres de Tart chrétien. Les manuscrits illustrés n* échappèrent pas davantage à la ruine : à Sainte Sophe, plusieurs manuscrits précieux furent enlevés, d'autres lamentablement lacérés à toutes les pages ornées de miniatures. Ailleurs, les manuscrits devinrent la proie des flammes . Les iconoclastes se vantaient d'adorer le Christ « en esprit et en vérité », mais leur fanatisme nous a fait perdre la plupart des chefs-d'œuvre de Tart chrétien des premiers siècles. •

La mort de Constantin V amena une réaction contre son système. La « très pieuse » impératrice Irène voulut rétablir le culte des images, et au concile iconoclaste de 753 elle opposa l'autorité d'un concile nouveau. En 787 les pères de Nicée restaurèrent dans tout l'empire le culte des saintes icônes. « Elles seront, disaientils, rétablies dans les églises, sur les objets du culte, sur les vêtements religieux, sur les murs, sur les tableaux isolés, dans les maisons et dans les rues. Car plus on les voit, plus on s'élève jusqu'au souvenir respectueux dû aux personnages qu'elles représentent. Nous décrétons qu'on les baisera, qu'on se prosternera devant elles, mais sans leur rendre le véritable culte qui n'est dû qu'à la nature divine. » Cette réserve montre combien, malgré leur défaite, les iconoclastes demeuraient puissants, puisque les orthodoxes euxmêmes prenaient souci de leur donner une partielle satisfaction. Aussi n'est-il point surprenant que la lutte ait recommencé au ix" siècle. De nouveau, sous Léon l'Arménien, le concile de 815 proscrivit les images ; et pendant vingt-cinq ans trois empereurs, surtout Théophile (829-84*2) qui étail à la fois pieux, entêté et théologien, menèrent contre elles une lutte implacable. De nouveau les rigueurs recommencèrent contre les personnes, et les peintres d'icônes, tels que le moine Lazare, dont les chroniqueurs ont conservé l'histoire, payèrent cruellement de la prison et des plus atroces traite-

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ments leur obstination à ne se point soumettre. De nouveau les objets d'art religieux furent systématiquement détruits. « Les vases sacrés sont fondus, écrit un contemporain ; les vêtements sacrés sont livrés au feu, avec les dessins sur les tableaux et les livres où se lit quelque chose sur les images... Les perquisitions et les enquêtes permettent aux hérétiques de ne laisser intacte aucune image, n « Les objets précieux, lit-on ailleurs, étaient traités comme des choses communes, lorsque les Bgures divines y étaient gravées. »

Cependant Tceuvre des iconoclastes était fragile. Lorsque Théophile mourut, une lassitude générale faisait souhaiter aux fidèles mêmes de l'empereur la fin de la persécution. La veuve du souverain défunt, régente pour son jeune fils, n*eut point de peine sérieuse à rétablir le culte des images, et, plus heureuse qu'Irène, à le rétablir pour jamais. Aujourd'hui encore la fête de l'orthodoxie célèbre annuellement le souvenir de la pieuse Théodora et la fin de la crise redoutable que venait de traverser Tempire byzantin.

l'art officiel et profane a l'époque iconoclaste

Au cours de cette lutte séculaire, l'art religieux, on le peut croire, avait souffert cruellement. Pourtant il serait fort injuste de se figurer les empereurs iconoclastes comme des barbares ennemis de l'art, désireux d'en étouffer toutes les manifestations. Pour des raisons d'ordre religieux, ils proscrivirent l'art religieux et le persécutèrent : mais ils étaient amis du luxe, des fêtes, et plusieurs d'entre eux furent de grands bâtisseurs. Ils n'avaient nul goût pour les églises froides et nues, pour les palais sans magnificence et sans beauté. Ils détestaient, comme une profanation, la représentation sous des formes humaines du monde intelligible et incorporel, « dont les couleurs mortes ne peuvent figurer les splendeurs » : mais ils n'étaient nullement des puritains.

Caractères de Vart nouveau. — A la place des images qu'ils détruisaient, ilssepréoccupèrent donc de mettre autre chose. C'estainsi que, dans l'église des Blachernes, Constantin V fit représenter, d'après le témoignage d'un contemporain, a desarbres, des oiseaux de toute sorte et des animaux, encadrés dans des rinceaux de lierre où se mêlaient

des grues, des corbeaux et des paons », si bien qu'on lui reprochait d'avoir fait de l'église « un verger et une volière. » Conformément à ces goûts, tandis qu'on détruisait attentivement les représentations sacrées, on prit soin d'épargner et même de restaurer tout ce qui, dans la décoration des églises, n'avait point un caractère religieux. Quand les persécuteurs, dit un écrivain du temps, voyaient figurés quelque part « des arbres, des oiseaux, des animaux et surtout ces scènes sataniques, courses de chevaux, chasses, spectacles et jeux de l'hippodrome, ils les conservaient avec honneur et les embellissaient ». A la place de la fresque représentant le sixième concile, Constantin V, en vertu des mêmes principes, faisait mettre le portrait de son cocher favori. Ailleurs il faisait exécuter des peintures représentant ses victoires, qui remplissaient le peuple d'admiration et d'enthousiasme.

On voit^sans peine quels étaient les traits caractéristiques de cet art nouveau. Une chose y frappe tout d'abord, le goût des scènes de genre, du décor pittoresque, de l'ornement, tel que l'avait eu jadis la peinture alexandrine. Il y a, dans le style de Part iconoclaste, un véritable retour à la primitive décoration des églises chrétiennes, un retour aussi à l'imitation de ces modèles antiques qu'avait peu à peu abandonnés le style monumental. La grande place d'autre part qui semble, dans cet art, avoir été faite ay portrait n'est pas moins remarquable : ici encore on observe un retour aux traditions antiques d'Alexandrie, et surtout une tendance significative à l'observation de la nature et au réalisme. Par tout cela, l'époque des iconoclastes faisait reparaître dans l'art des thèmes et des traditions que l'Église en avait insensiblement presque éliminés ; ils ne se perdront plus désormais, et la Renaissance du ix^ siècle en saura faire son profit.

Assurément le concile de 787 condamna sévèrement ces tendances ; il proscrivit, « comme choses honteuses », ces représentations de danses et de scènes de l'hippodrome. Mais les souverains iconoclastes du ix^ siècle s'inquiétèrent peu de ces prohibitions. Théophile surtout, qui fut un grand bâtisseur, fît décorer ses édifices comme avait fait Constantin V. Dans les églises il substitua, comme ses prédécesseurs, aux mosaïques religieuses des peintures représentant des paysages pleins d'oiseaux et d'animaux. Au Palais- Sacré, les constructions qu'il éleva furentplus significatives encore, et les contemporains les ont jugées à juste titre « extrêmement magnifiques et dignes de mémoire ».

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