‹ Manuel d'art byzantin (volume 2)Chapitre 160 sur 370 · RENAISSANCE INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

RENAISSANCE INTELLECTUELLE

tinople est la reine des élégances^ la capitale du monde civilisé. Des mains de ses artisans sort tout ce que ie moyen âge a connu en fait de luxe précieux et raffiné, étoiïes de soie et de pourpre historiées de broderies, bijoux étincelants de pierreries et de perles, coffrets d'ivoire aux sculptures délicates, manuscrits aut miniatures splendides, bronzes niellés d'argent, émaux cloisonnés d'or; et malgré Tétroite réglementation que TKtat fait peser sur cette industrie — Constantin nople fut, on Ta dit, le paradis du monopole etdu protectionnisme — le développement en est prodigieux. Le mouvement commercial n'est pas moins considérable. Placée au point où se touchent l'Orient et rOccident, Constantinopleest le grand entrepôt où affluent et s'échangent les produits de l'univers. Et grâce à cette admirable activité économique, les ressources financières de Tempire sont énormes. Benjamin de Tudèle, un homme qui savait compter, rapporte que les revenus de la capitale seule montaient à 20.000 sous d'or par jour, soit 7.300.000 sous d'or par an, qui équivaudraient à plus de 500 millions d'aujourd'hui.

Renaissance intellectuelle. — A ce développement de la vie industrielle et commerciale, correspond un semblable épanouissement de la vie intellectuelle. Dans l'Université de Constantinople restaurée, on enseigne la philosophie, la rhétorique, les sciences. Au contact des œuvres de l'antiquité profane, une renaissance véritable se manifeste dans tous les domaines de la pensée. Le x^ siècle dresse tout dabord l'inventaire de ses richesses : c'est le siècle des encyclopédies, historiques, juridiques, administratives, grammaticales, scientifiques, hagiographiques. Surces bases, lessiècles suivant-t travaillent. Cette période a vu successivement fleurir, au ix® siècle, un Photius, savant prodigieux, esprit original et hardi; au xi'' siècle, un Psellos, génie universel, le plus puissant et le plus novateur de son temps, et une légion de poètes, de philosophes, d'historiens. A l'époque desComnènes, c'est une véritable pléiade d'écrivains de talent, Anne Gomnène, Nicétas Acominate, Ëustathe de Thessalonique et bien d'autres. Le roman renaît, la poésie populaire fait bonne figure à côté de la littérature savante et mondaine, et l'épopée de Digénis Akritis est le pendant des chansons de gestes d Occident.

On peut voir dans les ouvrages du temps la trace de cette prestigieuse splendeur. Qu'on ouvre par exemple le Livre des Cérémonies^ où l'empereur Constantin Porphyrogénète a décrit les pompes de la vie officielle au x*^ siècle : à chaque page, c'est un tableau éblouissant de processions magnifiques, de réceptions solennelles.

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de fêtes élrangpes el somptueuses, qui, par les rues de la capitale, sous les voûtes de Sainte-Sophie, dans les salles du Palais-Sacré, déroulent incessamment, comme dans un ruissellement d'or, le pittoresque spectacle d*un luxe prodigieux. A côté de la capitale, d'autres grandes villes montrent une égale magnificence. Jean Caméniate, au x^ siècle, vante la florissante industrie de Thessaionique, le mouvement de son port, la splendeur de ses foires, le luxe de ses habitants, la renommée de ses écoles. Cette prospérité durait encore au xn* siècle. Un écrivain de Tépoque des Gomnènes nous a laissé un pittoresque tableau de la grande foire qui, coïncidant avec la fête de Saint Démétrius, remplissait la ville, pendant dix jours, de mouvement et de bruit, et y mêlait la pompe des cérémonies religieuses, Téclat des cortèges profanes, et Pactivité des transactions économiques.

Splendeur de Constantinople. — Les témoignages des étrangerj^ qui visitèrent, au xii'' siècle, Tempire sont peut-être plus caractéristiques encore. Le géographe arabe Edrisi comme le voyageur juif Benjamin de Tudèle, le grand seigneur qu'est Villehardouin comme le pauvre chevalier qu'est Robert de Clari représentent également Constantinople comme une ville de merveilles. Ils ne tarissent point en admiration sur sa richesse, la beauté de ses édifices, le nombre de ses églises et de ses reliques, le luxe de ses habitants, sur la prodigieuse splendeur de cette cité qui, selon le mot de Villehardouin, « de toutes les autres était souveraine »>. « A l'exception de Bagdad, écrit Benjamin de Tudèle, cette ville n'a pas sa pareille au monde » ; et il décrit avec une sorte d'élonnement rincomparable richesse de Sainte-Sophie, la beauté du palais des Blachernes, « avec ses joyaux dont la valeur est incalculable », les habitations privées pleines d'or, de pourpre et de soie, à ce point « qu'on ne peut voir nulle part des habitations remplies d'autant de richesses », et la splendeur bigarrée des rues, pleines de gens si magnifiquement vêtus, « qu'ils semblent tous des enfants de rois ». Un même mot revient sans cesse sous la plume de Villehardouin, ébloui par « ces riches tours », « ces riches palais », cette « riche ville ». Et le moyen âge tout entier, sous les froids brouillards du Nord et le long des fleuves russes, dans les comptoirs de Venise et dans les châteaux d'Occident, rêve de Byzance comme d'une cité incomparable, pleine de richesses et de prodiges, comme d'une ville unique au monde, toute rayonnante dans un miroitement d'or.

ÉPANOL'ISSBHENT DE I

LA HB^AISSANCE AHTISTIQI'E

Une si magnilique renaissance devait nécessairement s'étendre aux arts.

Manuel iPArl /ii/^-i

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comme eux. De la capitale, le mouvement se propagea dans les provinces, où rinfluence d'un monachisme nombreux et riche aida puissamment au développement de Tart monumental. Au x^ siècle, se fondent les plus anciens monastères de TAthos, Lavra, Iviron, Vatopédi. Un peu plus tard, au xi® siècle, Saint-Luc en Phocide, la Nea Moni de Chios, le couvent de Daphni, près d'Athènes, témoignent de la prospérité et des goûts artistiques du temps. Simultanément, l'influence de Fart byzantin rayonne au delà des frontières de Tempire ; la Géorgie etTArménie sont pleines d'édifices de style byzantin, de monuments admirables de Forfévrerie et de Témaillerie byzantines. La Russie, avec le christianisme, reçoit si fortement l'empreinte de la civilisation de Byzance, que les plus anciens ouvrages de l'art russe sont de style purement byzantin. En Occident, les églises vénitiennes et siciliennes reproduisent le plan et le décor des sanctuaires grecs ; et jusque dans l'Italie centrale, jusque dans le sud de la France, jusqu'en Allemagne, on reconnaît dans l'architecture, et plus encore dans l'ornementation, l'imitation des modèles de Constantinople. « Pendant toute la première partie du moyen âge, comme on Ta remarqué, Tart byzantin a eu comme la direction générale de l'art dans tout le reste de TEurope^ ». En Orientcomme en Occident, il a, de la fin du ix^ siècle à la fin du xii^, produit une admirable floraison de monuments, dont beaucoup nous sont parvenus, et qui permettent de définir les caractères essentiels de ce grand mouvement.

Ce qu'il conserva d^ invention créatrice. — Les historiens récents de l'art byzantin semblent avoir commis sur ce point une assez singulière erreur. A les en croire, l'art chrétien d'Orient a tout inventé, tout créé au v® et au vi® siècle, et les œuvres que nous a léguées la période du x® au xn® ne seraient guère que « des répliques de prototypes pepdus >), C'est voir les choses, à mon sens, sous un jour assez étroit et assez faux. Il fut un temps, qui n'est pas très éloigné, où, dans le mépris fait d'ignorance que l'on professait pour l'art byzantin, on le définissait volontiers par les mots d'immobile, de monotone, et, comme on disait, de « hiératique ». Non sans peine, par de longs efforts, on a fait justice de ces assertions, et montré l'inexactitude profonde de cette conception. Mais n'est-ce point y revenir par un détour que de refuser à cet art toute originalité créatrice, une fois le v*^ et le vi^ siècle révolus ? Sans doute, et on l'a dit précédem-

l. Bayet, Recherches^ 137.

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ment, il y a dans ces théories nouvelles une part incontestable de vérité, et cela se comprend aisément. Un art, travaillant surtout pour rÉ^lise, limité à un cercle relativement restreint de sujets, condamné à les répéter sans cesse, devait avoir une tentation naturelle de chercher des modèles dans les œuvres éminentes des siècles précédents. Cela est vrai en particulier des miniatures : il est indéniable que bien des manuscrits du xii<^ siècle sont des copies d'originaux, plus anciens, précieusement conservés, et ce serait « se tromper grossièrement de vouloir juger l'art à la cour des Comnènes d'après un de ces manuscrits, parce que ce volume contient un portrait d'Alexis Comnène^ ». Entre TOctatenque 746 du Vatican, qui est du xii^ siècle, et le rouleau de Josué, qui est du vi®, il v a des ressemblances si frappantes, qu'à moins d'admettre que, par un hasard extraordinaire et invraisemblable, le rouleau se soit précisément trouvé dans le monastère où on illustra l'Octateuque, il faut bien reconnaître que les deux manuscrits procèdent d'un même prototype ancien. Ce qui est vrai des miniatures l'est parfois même des œuvres de la peinture monumentale : on verra comment les mosaïques du narthez de Saint-Marc, qui datent du xiii^ siècle, copient les miniatures de la Bible de Gotton, qui est du VI^ Mais de ces faits, qui sont incontestables, il est excessif de conclure trop vite à toute absence d'invention créatrice.

Et d'abord, dans ces copies mêmes, subsiste une part d'originalité. Elle se manifeste en premier lieu dans le choix qui est fait des modèles à reproduire. Comme le remarque fort justement Kondakof, i< si, dans un manuscrit du x^ siècle, nous apercevons un détail de peinture d'un caractère quasi pompéien, nous serons dans le vrai en disant : Voici une copie faite d'après un modèle que le miniaturiste avait par hasard sous la main, mais cette copie est en même temps une preuve que l'antiquité inspirait l'art et toute la vie intellectuelle de Tépoque^ ». Il y a encore une part d'originalité dans la façon dont le copiste interprète les modèles choisis. Il existe dans l'art chrétien des sujets éternels, dont les grandes lignes sont fixées depuis des siècles : est-ce à dire que les maîtres qui s'y sont successivement essayés ont copié servilement le modèle primitif? Par la composition, une Madone de Giotto ressemble fort à une Madone de Raphaël et à une Vierge de Bouguereau : n'y a-t-il

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