LES FRESQUES DE CAPPADOCE
La Cappadoce, on l'a vu déjà, est une des parties de l'Asie Mineure où le christianisme et l'art chrétien se développèrent le
1. Cf. Diehl, L'art byz&ntin dans V Italie méridionale, \S9\; BertauXy Lart dans V Italie méridionale ,1904.
2. De Jerphanion, Les églises souterraines de Gueurémé et Soghanli [C, R. Acad. Inscr., 1908) : Deux chapelles souterraines en Cappadoce (RA., 1908, (II; Rott, Kleinasiatiscfie Denkmàler, 1908; Grég^oirc, Voyage dans le Pont et en Cappadoce (B.C. H., 1909).
3. Pokrovskij, Peintures murales dans les anciennes églises grecques et russes (Troudy du 7« congrès archéologique, I), Moscou, 1890 (russe.; Ebersolt. Fresques byzantines de Néréditsi (Mon. Piot, XIII, 1906).
4 . Aux ouvrages cités plus haut de Jerphanion, Rott et Grégoire on peut joindre Levidis, Ai iv {lOvoXiOot; ixovai ttj; Ka7S7:a8oxiaç, Constautinoplc, J899.
plus tôt et le plus brillamment. Les établissements monastiques en particulier s'y multiplièrent avec une extraordinaire rapidité. Comme dans les solitudes de la Thébaïde et de la Palestine, de nombreux anachorètes vinrent établir leurs cellules dans les ravins de la région volcanique et déserte qui s'étend à Touest et au sud de Césarée. A Urgub, à Gueurémé, àSinasos, à Atchyk-Seraï, à Soghanli, ailleurs encore, les Aancs de la vallée, les pics et les cônes naturels qui s'y dressent sont creusés d'innombrables cavernes artificielles, qui servirent jadis d'habitation, de lieu de culte ou de sépulture aux pieux solitaires. Les églises souterraines, les chapelles funéraires s'y rencontrent en grand nombre, quelquefois signalées à l'attention par de curieuses façades, où des séries d'arcades aveugles à l'arc outrepassé forment au-dessus des portes comme une frise taillée dans la roche. Plus souvent, la décoration extérieure est nulle : mais à l'intérieur, dans toutes ces chapelles, les parois sont complètement couvertes de peintures. Le temps en a détruit beaucoup, les hommes en ont abimé davantage ; pourtant, dans les deux principaux groupes de ces églises rupestres, à Gueurémé et à Soghanli, les fresques se comptent encore par centaines, et beaucoup sont assez bien conservées.
Certaines, les plus anciennes, sont peintes directement sur le roc : elles sont, en général, fort simples et purement ornementales. Ce sont des dessins géométriques, filets, entrelacs, zigzags, ou encore des croix, peints d'ordinaire en rouge et en vert. Rarement des figures de saints isolés s'y mêlent, se détachant en tons très simples sur le fond gris de la roche. Quelques-unes de ces peintures purement décoratives pourraient à la rigueur remonter à l'époque des iconoclastes*. Mais le plus grand nombre de ces fresques est peint sur un enduit de plâtre recouvrant les murailles et date d'une époque plus récente. Comme des inscriptions assez nombreuses attestent le zèle qu'on apporta en Cappadoce, au ix® siècle, à construire et à décorer des églises, il se peut que quelques-unes de ces peintures appartiennent à cette époque ; il est certain que d'autres doivent sans aucun doute être attribuées au xui® siècle. Les plus nombreuses toutefois sont du X® et du xi® siècle ; pour plusieurs, une chronologie certaine est fournie par des inscriptions : pour les autres, la comparaison de l'iconographie et du style démontre assez nettement l'unité de tout cet ensemble de monuments.
1. Chap. de la Sainte-Croix à Sinasos (Grégoire, loc. cit.^ 91).
l'ordonnance et l'iconographie 535
Les sujets. — Les sujets sont ceux que traite d'ordinaire l'art byzantin du second âge d'or. Peu de scènes sont empruntées à l'Ancien Testament : on ne rencontre guère que les trois enfants dans la fournaise et les troisanges reçus par Abraham. Au contraire le cycle évangélique est fort amplement représenté. Non seulement les grandes fêtes de l'Eglise sont figurées selon Tusage courant du x^ et du xi® siècle ; mais il n'est point rare de rencontrer, traités avec un assez minutieux détail, les épisodes de l'enfance et les miracles du Christ (chapelle de Saint-Théodore dans le Susam Bayri, Tokali-Kilissé à Gueurèmé). Les scènes empruntées à la vie de la Vierge, sans être très fréquentes, apparaissent pourtant, parfois comme introduction à celles de la vie du Christ (chap. de la Théotokosà Gueurèmé). Quelquefois, des motifs sont empruntés à la vie des saints (saint Pierre et saint Paul à Beli-Kilissé (Soghanli), saint Basile à Tokali- Kilissé (Gueurèmé). De longues théories de saints s'alignent, selon l'usage, au bas des parois verticales ou à la courbe des arcades. Certains, comme Procope le guerrier, Eustathe, ou l'archange saint^Michel de Chones, semblent Tobjet d'une particulière prédilection. Enfin, de nombreuses figures représentent 'les fondateurs de Téglise, soit offrant leur œuvre au Christ, soit prosternés aux pieds de leurs saints patrons. Certains de ces personnages sont fort richement vêtus; tous sont traités avec l'évident désir, manifeste dans les détails du costume, de Tarrangement des cheveux, etc., de donner à ces images la réalité d'un portrait. De nombreuses inscriptions, disant le nom des fidèles, accompagnent ces petites effigies.
Il faut remarquer quelle place tiennent dans le choix des sujets les thèmes empruntés aux apocryphes. Et il ne s^agit pas seulement ici de certains détails bien connus delà Nativité ou de la Crucifixion, ou de la belle scène de l'Anastasis inspirée de l'évangile de Nicodème. Le Proto-évangile de Jacques a fourni plusieurs épisodes relatifs à l'enfance de saint Jean-Baptiste ; des apocryphes viennent également les scènes du cycle de la Vierge, en particulier celle de l'Eau de l'épreuve, qui occupe une place particulière dans les fresques cappadociennes.
Vordonnance et V iconographie, — La répartition des sujets n'est pas moins digne d'attention. Dans les chapelles où le cycle évangélique est traité avec tous ses détails, l'ordonnance rappelle encore les principes en usage au vi** siècle. A Tokali-Kilissé (fig. 259), les scènes se succèdent, soit à la voûte du porche, soit aux murs laté-
536 LES yoNruBNTs dk la peinture, fbesqi'es et icônes
raux de ta nef principale, ici en étroits registres superposés les uns aux autres, là en une larg'e frîse courant à la base de la voûte, mais toujours en suivant l'ordre chronologique du récit évangélique, ici de l'Annonciation à l'Ascension, là de l'Annonciation à la Cène : la Crucifixion et l'Ascension toutefois occupent une place à part,
l'une à l'abside principale, l'autre à la courbe de la voûte en berceau. Ce choix, qui commence à se faire entre certains épisodes, se marque plus nettement encore dans les églises à double nef de Soghanli : à Balyq-Kilissé, à Karabach-Kilissé, certaines scènes, presque toujours les mêmes, occupent la voûte (Annonciation, Visitation, Eau de l'épreuve. Nativité dans l'une ; scènes de la Passion
l'ordonnance et l'iconographie 537
dans Tautre). Enfin, certaines églises, surtout à Gueurémé, dont le plan reproduit celui de Téglise à croix grecque, présentent une ordonnance plus systématique encore. Dans les jolies chapelles d'Ëlmaly-Kilissé, deKaranlyk-Kilissé, de Tcharikli-Kilissé, le Pantocrator trône à la coupole, escorté de sa garde d'archanges, parfois répartis entre les différentes coupoles qui entourent la coupole centrale (Elmaly-Kilissé); les évangélistes occupent les pendentifs ; les prophètes, debout à la courbe des grands arcs, déroulent des cartels où des versets annoncent la gloire du Seigneur. A l'abside centrale ligure la Déisis, au-dessous de laquelle se rangent les grands docteurs de l'Église ; la Vierge et l'archange Michel décorent les arcades latérales. Parfois, à l'abside principale, la Communion des Apôtres est ' représentée au-dessous de la Déisis. Sur les parois de l'église, les scènes évangéliques prennent place, sans qu'on y puisse retrouver, au reste, la trace d'un ordre très régulier; mais, parmi elles, la décoration a retenu surtout celles qui rappellent les grandes fêtes de l'Église, augmentées de fort peu d'épisodes accessoires. Enfin, les saintssont répartis au bas desmursouà la courbe des arcades selon les nécessités décoratives. Ainsi, avec moins de rigueur sans doute, on s'efforce, dans ces petits oratoires, de reproduire en raccourci la décoration compliquée des grandes églises à coupole. C'est là un trait digne de remarque, et qui précise l'époque où ces fresques furent exécutées.
L'iconographie n'est pas moins remarquable. Il y faut noter certains traits assez archaïques, et que l'on ne trouve plus dans les grandes églises du xi" siècle. C'est, par exemple, à la conque de l'abside, la représentation du Pantocrator ou de la Déisis, parfois associée à la Communion des Apôtres (Djanavar-Kilissé, à Soghanli), comme c'est le cas aussi dans les églises russes de Néréditsi et de Pskof (fin xn® siècle). C'est, dans la scène de l'Anastasis, l'absence constante du Prodrome, qui, à Kief déjà, accompagne le Christ; c'est surtout, à côté du thème nouveau de l'Anastasis, la persistance de l'épisode ancien par où était figurée la Résurrection, la rencontre des Saintes Femmes avec l'ange assis sur le tombeau vide. On observe les deux motifs juxtaposés à Tokali-Kilissé, à Karabach-Kilissé, à Tcharikli-Kilissé. C'est encore le thème de l'Eau de l'épreuve, extraordinairement fréquent, et qu'on trouve associé aux mêmes motifs qui l'accompagnent dans les ivoires du v'' et du vi*^ siècle. Ce sont là autant de traits caractéri.^tiques qui peuvent servir à classer ces monuments.