LES FRESQUES RUSSES
Les anciennes églises de la Russie complètent utilement ces indications.
Depuis le milieu du xi<^ siècle, Tinfluence byzantine se faisait sentir en Russie de façon toute-puissante ^. Non seulement à Kief, où des maîtres grecs exécutaient les mosaïques de Sainte-Sophie, mais dans toute la Russie de Touest, à Sainte-Sophie de Novgorod dès le XI* siècle (1045) et, durant tout le cours du xii*, au monastère du Sauveur à Pskof (1156), dans Téglise de Néréditsi près de Novgorod (1199), dans celle de Saint-Georges à la Vieille-Ladoga (fin xii® siècle), des peintres grecs ornèrent de vastes décorations murales les églises nouvellement construites. Les chroniques ont conservéle nom de plusieurs decesartistes byzantins, auteurs de fresques ou peintres d'icônes. Plusieurs des grands ensembles qu'ils ont exécutés nous sont, par ailleurs, parvenus à peu près intacts : l'ordonnance générale comme le style en sont purement byzantins.
Dès le milieu du xi® siècle, on rencontre à Sainte-Sophie de Novgorod, pour la décoration de la coupole, le modèle classique qui, peu d'années auparavant, apparaît constitué à Saint-Luc : autour du Christ, dans une double zone circulaire, les anges et les prophètes forment comme un double rayonnement. Au milieu du xii^ siècle, le bel ensemble de fresques que conserve le monastère du Sauveur à Pskof n'est pas moins significatif : l'esquisse des corps, les traits des visages, les plis des draperies ont un caractère tout grec. L'église de Néréditsi n'est pas moins remarquable : par le plan, c'est une église grecque ; par Tordonnance de la décoration murale, c'est un monument purement byzantin.
1. Voir les ouvrages ciU^s p. 533 de Pokrovskij et d'Ebcrsolt.
2. Cf. Munoz, Uarl byzantin à Vexpo^ition de Grottaferrata^ Rome, 1906, p. 17 elsuiv.
l'église de néréditsi 549
L église de Néréditsi. — Comme à Pskof, comme à la Vieille- Ladoga, r Ascension décore la coupole centrale, comme elle la décorait à Sainte-Sophie de Salonique ou à Saint-Marc de Venise. Autour du Christ montant dans sa gloire, soutenu par six anges, la Vierge, escortée de deux anges, et les apôtres lèvent les yeux vers le ciel. Plus bas, comme à Saint-Luc, à Daphni, à Sainte-Sophie de Novgorod, des prophètes, tenant des cartels déroulés, proclament la gloire du Sauveur. Aux pendentifs, les évangélistes sont assis, et, comme à Sainte-Sophie de Kief, les médaillons des quarante martyrs, groupés par séries de dix, occupent les grands arcs de la coupole.
A la conque de l'abside, conformément àTusage des églises byzantines du second âge d'or, la Vierge, colossale, debout dans l'attitude de Forante, remplit le sanctuaire de sa majesté. Au-dessous d'elle, comme à la métropole de Serrés, comme à Kief, à Pskof, à la Vieille-Ladoga, la Communion des apôtres décore la courbe de rhémicycle. Plus bas, en deux zones parallèles, s'alignent les grands docteurs de l'Eglise. Enfin, sous la fenêtre inférieure de l'abside, le Christ, jeune, est debout entre les deux médaillons de la Vierge et du Prodrome : c'est la scène bien connue de la Déisis, qui parfois, comme à Pskof, remplace la Vierge au-dessus de la Communion des apôtres ; ici au contraire, elle correspond aux deux représentations de l'Ancien des jours, occupant, entre deux archanges, la voûte de l'arc triomphal, et de l'Hétimasie, figurée audessus de la Madone, comme à Nicée, à Daphni ou dans les églises de Sicile. Ainsi les symboles apocalyptiques gardent, à côté des thèmes eucharistiques, une place essentielle dans le sanctuaire. Aux absides latérales figurent la Vierge orante et le Prodrome.
Dans l'église, les peintres de Néréditsi n'ont point disposé en un ordre très régulier le cycle des grandes fêtes. Pourtant, les scènes évangéliques qu'ils ont retenues sont à peu près celles que représentait de préférence l'art byzantin du xi^ siècle, augmentées, comme dans certaines églises de Cappadoce, de quelques épisodes de la vie de la Vierge (Nativité, Présentation au temple) formant introduction à celle du Christ. Pareillement, les scènes empruntées à l'Ancien Testament tiennent peu de place dans la décoration : on ne rencontre que le Sacrifice d'Abraham et les anges reçus à la table du patriarche.
Les images des saints sont dispersées sur les piliers, les parois, les arcades, selon les nécessités de la décoration. Elles occupent, comme à Saint-Luc, plus de place que les compositions, dont elles
rompent parfois, en y intercalant de longues frises d'apôtres ou de prophètes, le développement régulier.
Enfin, comme à Torcéllo, sur le mur occidental, se développe la vaste composition du Jugement dernier, avec tous les éléments traditionnels, — Déisis, apôtres assis aux côtés du souverain Juge, anges rangés derrière le divin maître, Hétimasie, résurrection des morts à T appel de la trompette de Tarchange, fleuve de feu entraînant les damnésdansTHadès, chœurs des élus — dont Timaginat ion byzantine a enrichi Timmense et terrible scène. La seule différence, c'est.qu'à Néréditsi, elle se présente sur deux zones parallèles seulement, au lieu de quatre, comme à Torcéllo. On la retrouve, au reste, à la même place à Pskof et à la Vieille- Ladoga.
Ainsi, dans les vieilles églises russes, les peintres du xi^ et du xii^' siècle ont suivi les règles tracées par les mosaïstes du xi'^, et Ton sent, à regarder leurs œuvres, qu'ils ont plus travaillé sur des types traditionnels que sur des modèles copiés d'après la réalité. C'est le trait commun de toutes ces peintures murales provinciales et lointaines, qu'elles répètent, sans aucune prétention à Toriginalité, les admirables créations des maîtres de la capitale. A peine surprend-on parfois, à Néréditsi et à Pskof comme en Gappadoce et en Italie, quelque visage modelé d'une main plus ferme, au type plus accusé, à l'expression plus réaliste, et dans les fresques russes de la (in du xii*' siècle, à Néréditsi et surtout à la Nouvelle-Ladoga, un peu plus de souplesse, de mouvement, de pittoresque, indices d'une évolution que l'invasion mongole arrêta.
Il est assez malaisé, dans l'état actuel de nos connaissances, de traiter, pour la période qui nous occupe, des icônes peintes sur bois à la détrempe. Nous savons par les inventaires du xi^ et du XII® siècle que les ouvrages de cette sorte se rencontraient en très grand nombre dans les églises et les monastères, et qu'ils étaient souvent somptueusement ornés de revêtements métalliques et
1. Pour FAthos : Brockhaus, Die Kunst in den Athos-Klôsierriy Leipzig, 1891 ; Kondakof, Monuments de l'art chrétien à VAlhos (russe), Pétersbourg:, 1902 : pour Ochrida : Kondakof Macédoine, Pétcrsbourg, 1909 ; pour la Russie : Kondakof, Athos ; Likhatcheit, Matériaux pour Vhistoire de Viconographie russe, Pétersbourg:, 1907 ; pour la Géorgie, Kondakof, Revue des monuments anciens des églises et monastères de Géorgie (russe), Pétersbourg, 1K90 ;
entourés de cadres enrichis d'émaux et de pierreries^. Malheureusement il en subsiste un fort petit nombre qu'on puisse avec certitude attribuer à cette époque, et une prudence toute particulière doit être apportée dans cette étude. Outre que beaucoup de ces icônes, et celles-là surtout que recommande une prétendue antiquité, sont d'accès assez malaisé, nombre de tableaux, à l'aspect archaïque et aux tons enfumés, sont beaucoup moins anciens qu'ils ne paraissent. « En fait de peintures byzantines, dit très justement M. Bayet, il est sage de n'accepter d'autres dates que celles qui s'appuient sur des données certaines, indépendantes du style et de l'iconographie ^. »
Parmi les icônes de la période qui nous occupe, une des plus anciennes paraît être l'image de saint Pantéléimon, que possède le musée ecclésiastique de Kief ; Kondakof la date du ix** ou x® siècle, et le caractère antique du visage, les grands yeux, la finesse des mains conviennent assez bien en effet à cette époque. Les couvents de l'Athos conservent, d'autre part, un grand nombre d'icônes vénérées, figures du Christ et surtout de la Vierge, dont il est assez malaisé de déterminer, sous les ornements de métal qui les couvrent, le caractère et la date. Kondakof en attribue une seule à une période vraiment ancienne : c*est la Panagia Portaïtissa, assez peu distincte d'ailleurs, que conserve le monastère d'Iviron, et que le savant russe incline à faire remonter jusqu'à l'époque des iconoclastes. Après cette image précieuse, la Madone dite « de Koukouzel » à Lavra, qui ne semble pas postérieure au xiii* siècle, et la Panagia xpi^^epou^roc (à trois mains) de Chilandari (xiv*' siècle) méritent seules à l'Athos de retenir l'attention. Dans l'église de Saint-Clément d'Ochrida au contraire, deux beaux panneaux, se faisant pendant à l'entrée du sanctuaire, représentent les deux personnages de l'Annonciation: ce sont des (puvres excellentes de la peinture du xi" ou du commencement du xu^ siècle. L'archange
Histoire et monuments des émAux byzanlinSy Francfort. 1892: pour ritalie : Rohaultde Fleury, La Sainte Vierge^ Paris, 1878", elles ouvragées 'de Salazaro et de Bertaux ; pour l'Eg^ypte : Strzygowski, Die Gemaldesammlung des griechischen Patriarchats in Kairo (BZ., IV, 1895). Cf. Kondakof, Iconographie de Jésus-Chr isl (rus»e)^ Pétersbourg, 1905.
1. Voir en particulier Tinvenlaire du nionaslère de Rodosto fondé en 1077 par Michel Attaliote (Salhas, Bibliotheca graeca medii aeri, I, 1872), celui du monastère de Stroumnitza, datant environ de 1080 (publié par Omont, dans les Mélanges Weil, Paris, 1898) et celui du couvent de Patmos daté de 1201 [Diehl, Études byzantines].